Hansuli Gerber

Eglise Mennonite, Secrétaire MIR Suisse. Jusqu’à fin 2009, Hansuli était coordinateur de la Décennie vaincre la violence au Conseil oecuménique des Eglises à Genève. Dans les années 90, il était directeur du MCC (Mennonite Central Committee) en Europe.

Tradition des Eglises pacifistes

La non-violence face à la guerre

L’invasion de l’armée russe en Ukraine est une violation du droit international. Elle est répréhensible au niveau éthique et politique. Elle emmène avec elle des crimes contre l’humanité. Les répercussions de cette guerre sont mondiales, notamment au niveau de la faim. Comment, dans ce contexte, écouter la tradition non-violente portée par des Eglises, comme l’Eglise Mennonite ?

En 1948 à Amsterdam, l’Assemblée constitutive du Conseil oecuménique des églises (COE) déclare: « La guerre est contraire à la volonté de Dieu ». Les églises historiquement pacifistes (HPC) publient en 1953 une prise de position intitulée « La paix est la volonté de Dieu ». Dans ce document, les HPC affirment la foi chrétienne commune avec toutes les églises, pour ensuite préciser que les liens sociaux naturels ne doivent pas être violentés. En se basant sur un concept social au Moyen-Age différent de celui du xxe siècle, ils critiquent le concept de la guerre juste et construisent le concept d’un pacifisme chrétien en tant que vocation. Il est interdit à l’individu, au citoyen privé, de tuer, mais celui–ci sera convoqué et forcé à tuer au nom de l’état. Le document se termine en évoquant un appel commun des chrétiens et des églises, non seulement à renoncer à la participation à la guerre, mais à s’engager aux innombrables possibilités de promouvoir le service de la réconciliation. Si le CoE a dit que « le rôle que joue la guerre dans notre vie internationale actuelle est un péché contre Dieu et une dégradation de l’homme », alors ne faudrait–il pas conclure qu’il est temps d’arrêter de justifier la participation des chrétiens à la guerre?

Soixante-dix ans plus tard, nous pouvons constater que les églises ont fait du chemin à travers de multiples initiatives, comme la Décennie vaincre la violence. Le Pèlerinage de justice et de paix actuellement en cours témoigne de la volonté à faire évoluer non seulement le discours chrétien, mais aussi la pratique. Il s’agit d’aller à une rencontre transformatrice de celles et ceux dont la dignité, la santé et la vie sont ébranlées par la violence meurtrière et injustifiable. Avec ce qui semble être un éclatement de la guerre en Ukraine, les médias, la politique et nombre de chrétiens interrogent la non-violence, parfois avec véhémence. Comme si c’était la faute à la non-violence. Cependant, la guerre est régie par une logique autre qu’un conflit qui peut éclater. La guerre n’est pas le résultat d’une simple situation conflictuelle, ni un soulèvement spontané et haineux par un peuple contre un autre. La guerre est une démarche délibérée, ordonnée et dirigée par les plus hautes instances étatiques ou d’un collectif. Elle est exécutée par des sujets sans connaissance de cause ni libre choix. Cette démarche est basée sur le mensonge et maintenue par le mensonge. Elle fait tout pour augmenter sa force de frappe et pour perfectionner ses moyens et ses stratégies et tactiques, afin de soumettre la cible, un gouvernement, une collectivité, un peuple, à sa volonté. La guerre, disait Clausewitz, le père de la guerre moderne, ne peut qu’aller aux extrêmes, c’est dans sa nature. A notre époque nucléaire, nous savons tous ce que cela signifie.

Or les pays de ce monde, sous la pression des grandes puissances de la guerre froide, certes dans l’objectif de dissuasion par un équilibre de la terreur, ont fait des siècles durant de l’armement et du militarisme une priorité budgétaire et politique. Ce qui se passe en Ukraine actuellement est le fruit du complexe militaire-industriel. Que sont nos industries sans armement avec toutes leurs sous-traitances?

S’ajoutent à ce gâchis la cupidité maladive de certains grand seigneurs à la poursuite d’un rêve mythique et impérialiste. En même temps, les pouvoirs occidentaux ne sont pas simplement motivés par leur pitié pour le peuple Ukrainien ou par leur désir de répandre la liberté et la démocratie. Leurs ambitions d’influence, de pouvoir et de monopole sur les marchés ont laissé des traces d’inhumanité et de souffrance dans le monde entier.

La guerre, la violence militaire, une fois lancée et qui invariablement se dirigera contre des civils, détruira des infrastructures vitales et anéantira les liens sociaux, peut-elle être stoppée?

Nous voici alors devant un sujet complexe, émotionnel et profondément perturbant: la guerre, la violence militaire, une fois lancée et qui invariablement se dirigera contre des civils, détruira des infrastructures vitales et anéantira les liens sociaux, peut-elle être stoppée? La vérité est que nous ne savons comment efficacement arrêter une telle folie avec toutes ses atrocités. Par contre, en fournissant des armes et en augmentant notre capacité militaire, nous prétendons avoir une solution, mais l’histoire démontre amplement que cela ne marche pas. Le modèle militaire, qui peut être plus ou moins efficace pour la destruction et pour produire la mort, a échoué comme solution contre la tyrannie. Au 21e siècle, il ne peut y avoir de vainqueur. Pas besoin d’être expert ou chrétien pour l’admettre.

Ce qui nous emmène à une question théologique clé: même si elle fonctionnait pour contrer un mal, la violence est-elle rédemptrice? Pour celles et ceux qui se veulent disciples du Christ, il y a une autre voie que celle de la violence – ou de la fuite: Celle de l’amour qui conduit à la non-violence active. Résister à la violence par la vérité et la responsabilité. Le problème face au drame en Ukraine, ce n’est pas la nonviolence qui ne fonctionne pas – même s’il est vrai qu’il n’y a pas de garantie de succès. Le problème consiste en un manque très répandu dans nos sociétés: manque de ressources spirituelles, individuelles et collectives, manque de connaissance en la matière de la non-violence active et de résistance civile, manque d’imagination prophétique, d’exercice et de solidarité courageuse, voire de motivation à affronter la déshumanisation insidieuse.

Les églises historiquement pacifistes ont rejeté la violence parce qu’elle ne reflète ni la volonté de Dieu pour l’humanité ni la pratique de Jésus face à une situation conflictuelle ou tyrannique. Elles refusent la violence, et surtout la violence armée, comme moyen pour arriver à la paix et à la justice. Suivre le Christ pour eux signifie appliquer les consignes du Christ: l’amour,même des ennemis, l’acceptation de sa faiblesse et les non-pouvoir. Cela dit, ce n’est pas à nous chrétiens occidentaux de dire aux Ukrainiens comment ils doivent affronter ou ne pas affronter leurs agresseurs. L’option chrétienne, c’est de ne pas entrer dans le jeu de la violence mais de témoigner de la foi qui ouvre d’autres perspectives dont celle de la conviction et de la surprise, deux méthodes non-violentes qui ont fait preuve de grande puissance pour sortir d’un impasse face à une agression.

Les Anabaptistes et les Quakers croient que l’être humain n’est pas entièrement mauvais et perdu. Il/elle porte, au-delà de sa capacité à faire beaucoup de mal, l’image de Dieu ou l’étincelle divine, pour reprendre l’expression Quaker. En conséquence, d’une part, chaque être humain est digne d’amour et ne mérite pas d’être tué. D’autre part, la violence ou la guerre ne doit pas être justifiée en disant que l’être humain n’est capable que de ça.

La violence ou la guerre ne doit pas être justifiée en disant que l’être humain n’est capable que de ça.

Au contraire, il faut éduquer, former et cultiver l’individu dès son jeune âge pour la paix et la justice, pour la résistance nonviolente contre l’injustice et l’oppression. Cela exige autant sinon plus d’effort et de discipline que la préparation à la guerre. Les recherches montrent que la résistance non-violente civile est plus efficace et apporte des solutions plus durables. Pourtant, le premier souci des chrétiens ne sera pas l’efficacité. Il s’agit de témoigner de la bienveillance et de la miséricorde, contrer la déshumanisation par l’humanité du Christ crucifié et ressuscité par la puissance créatrice et rédemptrice de Dieu, qui est tout sauf violence.

Il reste une question perturbante: Lorsqu’un régime fait subir à son peuple ou à un autre, une oppression violente, torture et massacre, quelle doit être notre réponse? Au début du 21e siècle, les églises ont fait promouvoir la notion de la responsabilité à protéger. Il reste beaucoup de questions et de défis dans ce domaine qui sont du ressort des états de droit et de l’ONU. Les chrétiens, tout en faisant partie de la société civile, font bien de se souvenir qu’ils ne peuvent sauver le monde, d’admettre leurs limites et de ne pas chercher le pouvoir.

Le monde appartient à Dieu et c’est Dieu qui sauve. D’où la détermination des chrétiens et des croyants de s’engager sur la voie tracée par le Christ, voie annoncéeet décrite par les prophètes, et des générations durant, adoptée par une grande nuée de témoins à travers les générations dans le monde entier. S’il est vrai que cette voie n’a pas toujours été suivie par l’église dans l’histoire, il ne reste pas moins qu’aujourd’hui l’arrivée du règne de Dieu peut et doit être annoncée et ses caractéristiques mises en oeuvre: la paix, la justice et la joie dans l’Esprit Saint. Ce n’est ni un esprit de guerre, ni un esprit de désespoir, mais un esprit de confiance, même dans le désarroi qui nous inspire. L’ère de la non-violence ne fait que commencer.

Cet article fait partie du numéro 73 de la revue FOI

La guerre et la paix

Juin-juillet-août 2022

Formation Chretienne   Oecuménisme  

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