P. Stefan Buchs

Docteur en Théologie morale, enseigne à l'Institut Théologique des Dombes, ccn

Perspective biblique et théologique

La première place aux derniers

Evoquant l'ouverture à l'universalisme autant que le besoin de protection, l'élection divine autant que la vulnérabilité migratoire, la lecture de la Bible nous rappelle que la vie terrestre est, pour chacun de nous, une forme de migration.

L’histoire de l’étranger et de la migration (le changement de lieu de vie d’une ou de plusieurs personnes) est un évènement vieux comme l’existence humaine. Il y a environ 40 000 ans, l’Homo sapiens est entré dans les zones tempérées de l’Eurasie. Parmi les grands mouvements migratoires en Europe, il y a la colonisation grecque de la Méditerranée au 1er millénaire avant le Christ et la migration des Wisigoths et des Ostrogoths, poussés par les Huns entre le 4ème et 6ème siècle. L’expansion européenne commence au 16ème siècle avec une émigration massive, en particulier vers l’Amérique, au 19ème siècle. Des migrations plus ou moins contraintes sous forme de déportations et d’expulsions ont émergé des conflits guerriers mondiaux du XXe siècle. Au 21ème siècle, la migration globale semble devenir de plus en plus complexe.

L’histoire de l’étranger et de la migration (le changement de lieu de vie d’une ou de plusieurs personnes) est un évènement vieux comme l’existence humaine.

La migration fait donc partie de l’humanité. Des situations précaires (famines, guerres, conditions environnementales difficiles) forcent les hommes à quitter leur pays pour trouver des conditions qui permettent de (sur-)vivre. C’est pourquoi la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme reconnaît à chaque personne « le droit de circuler librement et de choisir sa résidence à l’intérieur d’un État », mais aussi le droit « de quitter tout pays, y compris le sien, et de revenir dans son pays » (art. 13).

Mais, si les conditions catastrophiques sont à la racine de la migration, ce phénomène provoque des questions concernant la justice sociale et notre responsabilité1, dans la mesure où ce sont d’abord les pays occidentaux qui ont commencé un style de vie gaspilleur, source d’une destruction de l’environnement, surtout dans les régions pauvres.

De la même manière, ce sont davantage les pays riches qui facilitent des conflits sanglants par la production et l’exportation des armes, liés à la lutte pour des ressources (du pétrole, du cobalt pour les batteries etc.).

Nous ne sommes donc pas étonnés de trouver la question de l’étranger et de la migration traitée de manière controversée dans la Bible. L’Écriture sainte connaît l’ouverture au ger (l’étranger au milieu d’Israël), par exemple dans le code de l’Alliance qui rappelle au peuple d’Israël son état de ger en Égypte (Ex 22 ; Dt 12-26) ou dans le livre de Ruth. Mais elle connaît aussi la fermeture par crainte de perdre la pureté et la sainteté dans les livres d’Esdras et de Néhémie. Les trois mages, représentant les peuples païens, se trouvent parmi les premiers qui reconnaissent Jésus comme Seigneur (Mt 2). En même temps, Jésus nous étonne dans sa manière rude de refuser la cananéenne (cf. Mt 15, où Jésus se trouve à « l’étranger »).

Une perspective globale de la Bible nous permet, cependant, de partir du principe que chaque personne est créée à l’image de Dieu. Il y a donc un plan de salut pour toute l’humanité, et l’appel à Abram (pour émigrer !) dans Gn 12 n’est pas une élection privée mais une mission pour devenir une bénédiction pour tous les peuples et générations. La vocation singulière d’Israël d’entrer en alliance avec JHWH et l’adorer dans le temple à Jérusalem prépare l’adoration de tous les peuples sur le mont Zion (Is 2 ; Mich 4). De même Jérémie est institué comme prophète pour les nations (Jer 1). Le dernier livre du canon chrétien, l’Apocalypse, reprend l’universalisme de la Genèse dans une nouvelle création où les douze tribus d’Israël et les païens adoreront Dieu ensemble (Ap 21).

Mais, le plus important pour la question de la migration est le fait que Dieu fait sans cesse migrer ses fidèles.

Mais, le plus important pour la question de la migration est le fait que Dieu fait sans cesse migrer ses fidèles. Les récits des patriarches et de Moïse nous en témoignent. Même la Torah sortira de Zion pour illuminer tous les peuples (Is 51).

 Le Nouveau Testament nous montre d’abord Marie qui, forcée par un édit de l’empereur à quitter Nazareth ensemble avec Joseph, enfante Jésus loin de chez elle. Ensuite, ils doivent s’enfuir en Égypte à cause de la persécution d’Hérode. Jésus lui-même devientger, et il s’identifiera avec les étrangers au dernier jugement (Mt 25). Après la résurrection, l’universalité du plan de salut divin se révèle dans le commandement de quitter la Galilée pour évangéliser tout le monde (Mt 28).

 Les Actes racontent comment ce mouvement était conduit par l’Esprit Saint. Et on peut lire que les premières grandes missions chrétiennes au-delà de Jérusalem sont dues à la migration, causée par les persécutions qui ont suivi la lapidation d’Etienne (Ac 8). La Bible nous montre alors des hommes et des femmes qui bougent avec une prise de conscience croissante que la vie terrestre est un lieu migratoire pour passer vers la cité et la patrie céleste (cf. He 13 ; Ph 3 ; 1P 1sq. ; Jn 17). Cette conviction se trouve aussi dans le culte de la synagogue, où l’année liturgique finit avec la lecture de la mort de Moïse, voyant la terre promise, sans y entrer (Dt 34), pour après recommencer la nouvelle année avec la lecture de Gn 1. Le peuple juif reste en chemin vers la terre promise.

Cette perspective biblique nous permet d’accepter nos peurs et insécurités concernant la migration. Mais, elle nous invite avant tout à reconnaître l’appel à nous ouvrir à l’autre, en reconnaissant que nous sommes tous des migrants sur terre et en faisant confiance au projet universel de salut de Dieu. Si les sources de la migration actuelle ne procèdent pas de Dieu, la migration peut être interprétée quandmême comme un signe des temps2. Comme dans les Actes des Apôtres avec la persécution des premiers chrétiens qui a provoqué une grande évangélisation, l’Esprit Saint nous invite à reconnaître dans la migration d’aujourd’hui un appel à la mission.

De jeunes migrants traversent la Hongrie

Mais cette évangélisation passe d’abord par le témoignage de la charité. L’accueil chaleureux des migrants, l’intérêt à leur bien-être et l’aide pour qu’ils puissent trouver des bonnes conditions de vie attestent l’amour du Père céleste pour toute la création – un Dieu, qui nous montre en Jésus Christ son visage miséricordieux. Une vie chrétienne ne peut alors pas être indifférente à l’autre qui frappe à la porte. Ceux qui l’ouvrent auront la possibilité d’une rencontre enrichissante qui est au commencement de la construction d’une fraternité universelle de l’humanité 3.

« Il ne s’agit pas seulement de migrants »

Nous sommes donc appelés à nous convertir et à voir d’une manière large les défis posés par la migration, comme le pape François nous y invite dans son message pour la Journée Mondiale du Migrant et du Réfugié 2019. « Il ne s’agit pas seulement de migrants », comme il le répète huit fois, mais il s’agit d’une question intégrale pour accueillir tous les exclus et vulnérables pour surpasser l’indifférence individualiste dans nos sociétés. Il s’agit de protéger tous les petits et faibles et d’arrêter de nous enfermer dans nos peurs. Il s’agit de promouvoir des conditions justes pour que tout le monde puisse participer à un progrès intégral qui respecte la maison commune. Il s’agit d’intégrer ceux qui sont différents de nous, pour ensemble collaborer avec l’Esprit Saint à la construction de la cité de Dieu et des hommes – là, où les derniers auront la première place. S.B.

[1] Les derniers papes comme le Conseil Œcuménique des Églises ont souvent insisté sur ce fait et ont demandé l’engagement des chrétiens pour améliorer la situation.
[2] Cf. l’introduction du pape François dans son message pour la Journée mondiale du Migrant et du Réfugié 2019
[3] Cf. Conseil pontifical pour la pastorale des Migrants et des Personnes en déplacement, Erga migrantes caritas Christi (La charité du Christ envers le Migrants), Rome 2004.

Cet article fait partie du numéro 64 de la revue FOI

Sicile, terre d’accueil

n°64 mars-avril-mai 2020

Formation Chretienne  

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