27 mars 2024

Commission théologique de la CORREF

La relation homme-femme dans la vie religieuse entre chances et interrogations

Quelles sont les difficultés et les chances de la mixité ? Quel sens lui donner au regard de l'anthropologie et de la Bible ? En quoi la différence sexuée est-elle une bonne nouvelle dont la vie consacrée, et pas seulement les couples, peuvent témoigner ? Telles sont les questions abordées par ce texte du Comité théologique de la CORREF (la Conférence des religieux et des religieuses de France), d'abord destiné à combler un manque : aucune littérature en effet n'existait jusque-là sur la question des relations hommes-femmes dans la vie religieuse, alors que plus que jamais, cette dernière est traversée par ces relations (dans la formation, la mission, la fin de vie, etc). Voici un extrait de ce document qui nous concerne tous.

Une différence insaisissable

• Une différence difficile à objectiver

Originelle et mystérieuse, la différence du masculin et du féminin résiste à toute tentative d’objectivation. Comment en effet définir la masculinité et la féminité ? Elles ne se livrent jamais à l’état pur, mais toujours à travers des individus concrets, des hommes et des femmes réels, qui partagent d’abord une même identité et dignité, celle de la personne humaine, et qui se distinguent par ailleurs chacun par leur singularité propre. Et comment distinguer la part de l’inné de celle de l’acquis dans la caractérisation de l’homme et de la femme ? « Tout est fabriqué et tout est naturel chez l’homme1 », le propre de l’homme étant de ne déployer ses caractéristiques naturelles que par le biais d’une culture. Le risque est donc toujours celui des fausses généralisations à partir d’expériences limitées, et des constructions arbitraires de portraits idéaux qui figent le masculin et le féminin dans des formes immuables et normatives. Ainsi le masculin a-t-il été traditionnellement associé à l’activité (décision, initiative, force, action) et le féminin à la passivité (accueil, écoute, douceur, consentement). L’intérêt des études de genre (gender studies), depuis les années 1970, est précisément de mettre en évidence ces mécanismes de construction réciproque et d’inscription des différences sexuelles dans les sociétés, les cultures, les institutions, les discours. Elles permettent donc une plus grande conscience de la part culturelle dans la détermination des critères de masculinité et de féminité, mais aussi des rapports de domination qui peuvent intervenir à travers ces constructions sociales. La différenciation est en effet souvent assortie d’une valorisation différentielle des sexes et donc de l’instauration d’une hiérarchie entre les hommes et les femmes, généralement au détriment de ces dernières.

• La tentation de l’indifférenciation

Cette double prise de conscience a cependant conduit progressivement à une relativisation, parfois même à une négation, de la différence sexuelle et à une conception de plus en plus abstraite et désincarnée du sujet humain. Force est en effet de constater que la revendication d’égalité des droits entre les sexes s’accompagne, depuis le XVIIIème siècle, d’une relativisation de la différence sexuelle, en tant qu’elle charrie avec elle des rôles, des fonctions dont les femmes surtout cherchent à s’affranchir. De plus en plus, le contexte culturel, social et juridique apparaît ainsi marqué par une certaine désexualisation de la personne humaine : soit que l’on considère que l’important est simplement d’être humain – et non pas homme ou femme –, soit que l’on s’en tienne à la thèse de la bisexualité psychique – la dualité du masculin et du féminin se trouvant en chacun.

• Une différence irréductible, mais infiniment ouverte

Mais s’il y un fait de la différence, et si l’appartenance de sexe est une composante fondamentale de l’identité individuelle et sociale, qui construit le sujet et l’oriente à l’altérité, la tendance à l’indifférenciation n’est-elle pas appauvrissante ? Comment alors la différence peut-elle être envisagée et vécue sans être immédiatement ramenée à une tension hiérarchique et à un enfermement des sexes dans des stéréotypes figés ? Un tel défi renvoie, semble-t-il, à une double responsabilité, individuelle et collective. D’une part, en effet, si la différence des sexes est irréductible, mais infiniment ouverte, cela signifie que s’épanouir comme homme ou femme ne peut consister à se référer simplement à une norme idéale ; à chacun donc revient sa manière propre d’incarner la masculinité ou la féminité, au sein d’une culture donnée, et dans une fidélité exigeante à la ligne singulière de l’« élan créateur » en soi. D’autre part, il s’agit, ensemble, de se déterminer en faveur d’une véritable co-humanité.

Comment alors la différence peut elle être envisagée et vécue sans être immédiatement ramenée à une tension hiérarchique et à un enfermement des sexes dans des stéréotypes figés ?

L’appel à une co-humanité

 • La différence, expression d’une finitude qui ouvre à la relation

Le fait de la différence sexuelle manifeste de manière privilégiée qu’il n’y a pas d’humain qui soit tout l’humain2 . L’enjeu de l’ouverture à l’altérité est donc le consentement à sa propre finitude, à la non-suffisance à soi-même, à une dépendance, en même temps que la possibilité, à travers une juste relation à celui ou celle qui n’est pas soi, de pouvoir enrichir son être, l’élargir au-delà de ce qui est anticipable et prévisible. L’autre, dans sa différence irréductible, donne en effet ce que l’on ne peut pas se donner soi-même ; il nous donne de devenir autre et plus que nous ne pensions pouvoir être. Ainsi la différence sexuelle, parce qu’elle ouvre de manière privilégiée le sujet à l’altérité et à la relation, témoigne-t-elle avant tout du caractère fondamentalement relationnel de l’homme.

• Le combat de l’altérité

Certes, l’accueil de l’altérité risque toujours d’être manqué à cause de tentatives plus ou moins conscientes et subtiles d’appropriation, voire d’assujettissement, de ce qui n’est pas soi. Comme nous l’avons évoqué, la conscience est de plus en plus vive aujourd’hui, de la violence qui peut traverser les rapports entre hommes et femmes, tant dans la sphère privée que publique. La relation à l’altérité est fragile, toujours menacée par la violence ; elle invite donc à une attitude de responsabilité qui suppose la reconnaissance de l’autre, comme tout à la fois proche (prochain) et irréductible à soi.

• L’exigence d’une reconnaissance

Reconnaître doit s’entendre, en premier lieu, au sens d’être reconnaissant : admettre l’existence de l’autre comme une contingence, un fait incompréhensible, une surprise, un don, face auquel la réponse est la gratitude. Une telle reconnaissance appelle au respect mutuel. Si la différence entre l’homme et la femme échappe à toute définition, si « sa restitution intégrale dans l’élément du Logos est impossible »3 , il s’agit d’accepter qu’elle nous déborde, nous échappe, et de refuser tout ce qui menace de la réduire et de la caricaturer. Reconnaître s’entend aussi au sens d’identifier l’autre comme mon semblable. Dans le cas de la relation homme-femme, reconnaître la différence sexuelle ne revient pas à la survaloriser. L’appartenance première et primordiale est appartenance à une humanité commune. Elle donne à l’homme et à la femme de pouvoir s’accueillir comme constitués « de la même chair », et se rencontrer dans un partage mutuel, dans une ouverture commune à l’universel, et cela, bien au-delà de la relation amoureuse ; le champ de la rencontre homme-femme n’est en effet pas limité à la relation conjugale et à l’univers familial.

L’appartenance première et primordiale est appartenance à une humanité commune.

Reconnaître enfin, au sens d’oser porter un regard de vérité sur une relation blessée dans nos histoires individuelles, dans l’histoire humaine en général, dans l’histoire de l’Eglise. Cela peut notamment signifier : entendre le récit que fait l’autre de l’histoire, pour relire ensemble ce qui a été vécu. « Ce qui est advenu dans le passé ne peut être changé ; mais ce dont on se souvient de ce passé et la façon dont on transmet ce souvenir peuvent, au cours du temps, se modifier. […] Si le passé lui-même ne peut être altéré, l’empreinte du passé dans le présent le peut. […] Il ne s’agit pas de raconter une histoire différente, mais de la raconter de manière différente4 ». Relire ainsi l’histoire « à la lumière de la communion espérée »5 peut conduire à s’engager dans une démarche de pardon, qui seule peut mettre un terme aux différentes formes que revêt la violence, consciente ou inconsciente, entre hommes et femmes, et ré-ouvrir ainsi l’histoire6 .

• Une différence créatrice

L’enjeu d’une telle reconnaissance, à travers tous les aspects évoqués, est la constitution de l’humanité comme co-humanité. Il ne s’agit pas de rechercher une complétude ou une complémentarité qui viendrait combler un manque : « La différence des sexes n’est pas la dualité de deux termes complémentaires. Car deux termes complémentaires supposent un tout préexistant [ou final]. Or dire que la dualité sexuelle suppose un tout, c’est d’avance poser l’amour comme fusion. Le pathétique de l’amour [et de la différence des sexes en général, pouvons-nous ajouter] consiste dans une dualité insurmontable des êtres ; c’est une relation avec ce qui se dérobe à jamais »7 .

Il s’agit plutôt d’envisager la différence comme créatrice, comme une tension féconde. À travers les frottements, le malentendu même qu’elle suscite bien souvent, et qui provoque à la relation et au dialogue, elle favorise le surgissement de l’inédit. Ainsi les grandes œuvres à travers l’histoire, dans tous les domaines (œuvres intellectuelles, artistiques, spirituelles, sociales, politiques…), sont-elles bien souvent le fruit d’une coopération, d’une complicité masculine et féminine : mentionnons, parmi de nombreux autres exemples, François et Claire d’Assise dans l’histoire de l’Église. Berthe Morisot et Edouard Manet en peinture ; Descartes et Elisabeth de Bohême en philosophie, Pierre et Marie Curie dans le domaine scientifique…

• Importance de la parole partagée et de l’amitié

La constitution d’une telle co-humanité créatrice et féconde est un horizon vers lequel nous pouvons tendre à travers notamment l’apprentissage d’un vrai partage de la parole, dans toutes les réalités sociales et culturelles : un partage entre hommes et femmes qui ne se limite pas à une répartition équitable de la parole, mais soit un véritable échange. L’échange suppose l’écoute réciproque, et la conviction que la parole de l’autre est non seulement légitime, mais nous concerne, dans la mesure où elle nous interdit de nous enclore en nous-mêmes et vient enrichir notre être-au-monde. Un tel partage permet en effet de nous libérer de nous mêmes, de notre point de vue purement subjectif, d’homme ou de femme notamment, dont nous ne pouvons, par définition, sortir par nous-mêmes ; il ouvre des horizons nouveaux et communs.

Ce partage de la parole nous enseigne progressivement à nous ouvrir à la voix de l’autre. Il peut se vivre à travers la lecture d’ouvrages intellectuels et spirituels, la fréquentation d’œuvres d’art d’artistes de l’autre sexe ; mais il s’accomplit surtout au moyen de la rencontre, et notamment grâce à l’amitié entre hommes et femmes, dont de nombreux témoignages, à commencer par celui du Christ lui-même dans les Evangiles, attestent qu’elle est possible, enrichissante, voire libérante8 , quand elle est vécue avec vigilance et discernement. Cet apprentissage de l’art de l’écoute réciproque peut venir transformer progressivement les rapports entre hommes et femmes à l’intérieur de la société et de l’Eglise, dans le sens d’une « diversité réconciliée »9 , caractérisée, non par la hiérarchie, mais par le respect et la réciprocité.

Pour se procurer le texte auprès de la CORREF : https://www.viereligieuse.fr/la-relation-homme-femme-dans-la-vie-religieuse

Bénédicte Bouillot, ccn
Jacques d’Huiteau,
 F.s.c. Xavier Loppinet,
Op Anne-Joseph Robadey, o.cist.
Sylvie Robert, s.a

[1] Maurice Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception, Paris, Gallimard, 1945, p. 221.
[2] Cf. Sylviane Agacinski, Politique des sexes, op. cit., p. 71 : « ni l’homme ni la femme ne sont ‘tout l’humain’».
[3] Paul Ricoeur, « La sexualité, l’énigme, l’errance », Esprit, n° 289, nov. 1960, p. 1665-1676.
[4] Commission luthéro-catholique romaine sur l'unité, « Du conflit à la communion : Dialogue luthéro-catholique pour la commémoration commune de la Réforme en 2017 », Lyon, 2014, § 16.
[5] Michel Fédou, Conférence du 17 octobre 2019, Centre Sèvres.
[6] Cf. Hannah Arendt, Condition de l’homme moderne, Paris, Calmann-Levy, 1961, p. 303.
[7] Emmanuel Levinas, Le Temps et l’autre, Fata Morgana, Montpellier, 1979, p. 78.
[8] Cf. Luca Castiglioni, Filles et fils de Dieu, Une manière d’articuler égalité baptismale et différence sexuelle, Paris, Cerf, coll. « Cogitatio Fidei », n° 309, 2020, p. 559 : « Ceux qui peuvent se réjouir d’une telle relation la décrivent comme forte, solide et intéressante, ayant même des avantages spécifiques, dont la meilleure connaissance de l’autre sexe et un contact plus profond avec soi-même. Elle est décrite comme moins concurrentielle que les amitiés entre gens du même sexe
[…] »
[9] Pape François, Discours aux évêques du Brésil, 27 juillet 2013.

Cet article fait partie du numéro 77 de la revue FOI

Femmes et hommes : un enjeu de paix

juin-juillet-août 2023

Formation Chretienne  

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