Stéphane Ancel

marié, père de famille, ccn, Lyon

1 juin 2021

Témoignage

La tendresse et le masculin

La tendresse dans la relation conjugale ? Bien sûr, on en parle beaucoup et ouvertement aujourd’hui. C’est un thème central abordé lors des sessions Cana, car ce n’est pas juste un accessoire ou un sentiment passager mais une condition indispensable de la relation de couple ! Pour redire son importance, la tendresse est même un qualificatif de Dieu ! « Dieu est tendresse et pitié » (Ps 102). Cela étant dit, le point que j’ai envie d’aborder est celui de l’expérience de la tendresse car c’est là que beaucoup de choses se sont jouées dans mon chemin personnel et de foi.

Je pense vivre cette tendresse aujourd’hui mais cela n’a pas été un sujet facile pour moi, notamment au moment de mon adolescence. A la relecture, je réalise que cela été sans doute parce que j’ai eu du mal à sortir de l’enfance, d’une période où j’ai été très entouré, choyé, protégé par mes parents et ma famille. Mon père était très absorbé par son travail et ma mère très attentionnée et proche de moi car j’avais eu plusieurs problèmes de santé. J’étais un enfant plutôt rêveur, artiste et contemplatif, plongé dans des bouquins et pas très « agile ». En sortant de cette « bulle », devenir un homme a été un chemin compliqué : je devais me prouver quelque chose et je rejetais tout ce qui était tendre, doux, dans l’expression des sentiments et plus encore dans le toucher physique : la tendresse, je la qualifiais de mièvre et j’étais franchement sur la défensive. Tenir la main d’une fille, notamment Anne-Sophie, très désireuse de gestes de tendresse dans nos premiers temps de rencontre, était comme impossible. Quand elle me prenait la main dans la rue, je m’écartais et je marchais loin devant ou je passais sur le trottoir d’en face. J’étais critique voire cynique et de toute façon mal à l’aise. Cela était d’autant plus bizarre que j’étais par ailleurs très sensible et que je m’exprimais beaucoup à travers ma passion pour la sculpture et la peinture. Voilà peut être le premier hiatus que je peux nommer par mon expérience : entre avoir besoin de tendresse et la vivre, il y a plein de barrières à franchir.

Entre avoir besoin de tendresse et la vivre, il y a plein de barrières à franchir.

Je n’ai pas eu le courage et la volonté de le faire à ce moment-là et je me suis plutôt laissé doucement glisser vers des addictions de toute forme : cigarettes, alcool, enchainements de fêtes et de soirées pour avoir des sensations sans doute et peut être évacuer ou fuir ce que je n’arrivais pas à gérer. Dans le démarrage de notre vie de couple, cette tendresse avait du mal à s’exprimer directement : un sujet de tension et d’incompréhension avec Anne-Sophie, un manque qui a aussi affecté notre relation intime.

Anne-Sophie m’a aidé à être moi-même, avec beaucoup de patience et d’écoute.

La tendresse et la masculinité ne s’accordaient pas pour moi : il m’a fallu longtemps pour les vivre sereinement. Anne-Sophie m’a aidé à être moi-même, avec beaucoup de patience et d’écoute, un amour très entier qui m’a transformé petit à petit, qui m’a aidé à me sentir un homme, à donner des gestes de tendresse aux autres et aussi progressivement à accepter d’en recevoir.

L’avancée en maturité a été le chemin vers cette tendresse. La venue de nos enfants a été une étape importante car là, j’avais plaisir de m’occuper d’eux, de jouer et de faire des câlins. Ces gestes ont été plus évidents car les enfants étaient demandeurs. En devenant père, je crois que je suis devenu plus tendre. Mais je devais aussi exercer mon autorité et la façon de le faire n’était pas très tendre pour le coup. Donc, il pouvait y avoir encore beaucoup d’incohérence dans mes comportements.

Je me rappelle avoir été souvent « coincé » ou désemparé dans les situations critiques avec eux : pas facile de dire non ou d’exiger avec tendresse ! La colère et les cris arrivaient vite, avec la fatigue ou l’impatience.

Il y a une grande expérience de tendresse que j’ai en mémoire alors que je participais aux Exercices de Saint Ignace pendant 30 jours. Pendant cette retraite en silence, j’ai pu entrer en plein dans la Parole de Dieu et me laisser toucher par Lui. Cette histoire du peuple juif et de sa relation à Dieu, Père plein de tendresse et de pitié a infusé en moi. Cette vision d’un Dieu juge et jaloux, colérique mais aussi miséricordieux, refaisant alliance malgré les multiples ruptures et déceptions : tout me parlait et éclairait ma propre vie. J’ai pu vivre une démarche de pardon avec mon père qui a été un premier pas volontaire et conscient d’agir avec tendresse. J’ai osé lui parler en vérité et sans colère de ce qui m’avait blessé enfant, de le regarder dans les yeux, en face. A ce momentlà, il y a eu de la tendresse entre nous. L’idée a pris « chair ».

Il y a eu aussi un point de bascule très fort qui est survenu dans ma vie grâce à notre troisième enfant, Pierre Thomas, qui a 22 ans aujourd’hui et porteur de handicap. Je me revois un matin en train de lui faire sa toilette alors qu’il avait environ 10 ans et qu’il s’était sali. Une colère est alors montée en moi, de plus en plus forte : une envie de taper puis une envie de tout lâcher, de partir et cela m’a troublé. Je me suis mis à prier devant lui, la paume de douche à la main. J’ai ressenti alors en moi une douceur incroyable qui m’a complètement enveloppé et je me suis mis à pleurer. Et puis une très grande joie m’a envahi et je l’ai lavé et séché avec plein de tendresse. Je crois que c’est à ce moment-là que j’ai compris profondément ce que pouvait être la tendresse : plus qu’un sentiment, qu’un geste, une forme d’amour inconditionnel qui nous centre sur l’autre, sans attente, et qui est régénérateur.

Je vois la tendresse comme une attitude supérieure à ce que je peux faire « naturellement ». C’est un attribut de Dieu. Lui qui l’est parfaitement me donne cette tendresse et alors je peux la vivre pleinement. Je suis aujourd’hui plein de gratitude de marcher sur ce chemin spirituel, à travers la mission Cana et la vie communautaire que je vis depuis 30 ans : par le partage en profondeur, par les décisions que nous posons en termes de temps et de priorité à ceux que nous aimons, par le pardon et la prière, la relation intime à Dieu.

Pour l’homme, la tendresse ne me paraît pas un qualificatif immédiat car il pourrait paraître contradictoire avec l’image attendue ou perçue, peut-être pour des raisons culturelles et historiques. Pour la femme, je ne suis pas sûr que cela soit si simple non plus. Il y a une forme d’évidence d’associer le féminin à la tendresse parce que la femme est douce, attentionnée, qu’elle se donne pour ses enfants et son mari mais cette tendresse peut se transformer, perdre son caractère inconditionnel et gratuit et devenir une forme de captation. La tendresse est un chemin pour les hommes et les femmes, en se configurant à Dieu.

La tendresse : plus qu’un sentiment, qu’un geste, une forme d’amour inconditionnel qui nous centre sur l’autre, sans attente et qui est régénérateur.

Cet article fait partie du numéro 69 de la revue FOI

St Joseph, un modèle masculin?

juin-juillet-août 2021

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