Amélie Pillet

Géographe de formation, spécialisée dans la gestion de l'environnement, consultante à Auxilia Conseil

12/01/2022

Ecologie et collectivités

La transition sera collective ou ne sera pas

Est-ce que les mentalités et les politiques locales évoluent ? Cette réponse est trop difficile à apporter. Ce qui est sûr, c’est que les élus locaux ne peuvent plus ignorer le problème climatique, et la nécessité d’y répondre. Ce qui est engagé n’est certainement pas à la hauteur des enjeux, ni suffisant pour atteindre les objectifs fixés, mais mérite tout de même d’être salué.

Depuis bientôt quatre ans, je travaille dans une entreprise de conseil aux collectivités territoriales sur leur politique de transition écologique. Nous accompagnons les élus locaux (les maires communaux, les élus communautaires et leurs équipes), et les services des collectivités territoriales dans leur projet de transition écologique, sur l’énergie, l’agriculture, la mobilité, l’économie circulaire, l’eau, la biodiversité et d’autres sujets. Concrètement, il s’agit d’accompagner la construction d’une vision pour un territoire, d’apporter des conseils sur des projets et la manière de les mener, par rapport à une réalité mais aussi par rapport à ce qui est réalisable, en conciliant volonté politique, contraintes financières, humaines et sociales.

La transition sur les territoires c’est quoi ?

De plus en plus de collectivités s’engagent dans des projets de transition écologique : planification de la rénovation énergétique des logements et du développement des énergies renouvelables, réflexion sur les mobilités, mise en place de plans alimentaires locaux, développement des filières de réemploi et de recyclage, stratégie d’adaptation au changement climatique. Le constat et les causes du réchauffement climatique ne sont plus discutées, les fresques du climat commencent à se multiplier sur les territoires. Les obligations réglementaires ont contraint les moins motivés à s’atteler à la planification écologique. Normalement tous les territoires de plus de 20 000 habitants sont dotés d’un Plan Climat Air Energie Territorial. Ce plan d’action décline l’ambition et la trajectoire du territoire pour réduire les émissions de Gaz à Effet de Serre et les consommations d’énergie, avec des actions sur toutes les thématiques. Les trajectoires envisagées sont souvent celles de la stratégie nationale de neutralité carbone en 2050.

Ce scénario est essentiel pour atteindre les objectifs de l’accord de Paris mais trop ambitieux par rapport aux moyens mis en œuvre. C’est une question qui revient souvent : faut-il être ambitieux et se fixer des objectifs qui ne seront atteints que partiellement ou bien définir des objectifs en fonction des moyens, pour le moment trop limités ?

La mise en place de politiques de transition ne peut fonctionner que dans la mesure où elle tient compte des besoins sociaux de la population d’une part et suscite l’adhésion des habitants d’autre part. Pour les élus locaux, il est particulièrement complexe d’appréhender les enjeux écologiques dont les temporalités paraissent floues et incertaines face à l’urgence sociale.

En matière de mobilité, s’il est acquis qu’il faut réduire la consommation d’énergies fossiles, l’essentiel des dispositifs remettent peu en question le modèle dominant de nos mobilités : la voiture propriétaire. La complexité des réalités des usagers est difficile à appréhender pour les élus. Si la solution financière peut aider, elle n’est pas la panacée, la résistance culturelle au changement vers des modes encore réservés à un public averti, comme le vélo à assistance électrique ou l’autopartage est réelle 1. Quelles sont les solutions alternatives qui permettent réellement de répondre aux besoins de déplacement ? Comment l’accès à ces modes sont simplifiés, accompagnés sur le long terme ? Comment les contraintes sociales des individus sont-elles envisagées ?

D’ici fin 2024, 35 agglomérations seront concernées par la mise en place de Zones à Faibles Emissions. Le principe est une interdiction de circuler pour des catégories de véhicules polluants qui ne répondent pas à certaines normes d’émissions. La mise en place très souple des ZFE (périmètres, véhicules concernés) est laissée à l’appréciation de la collectivité territoriale. Cette réglementation environnementale restrictive est encore très floue, mais va concerner 45% des Français : habitants, artisans dont le métier nécessite de traverser la ZFE, commerçants inquiets de la baisse de consommation en centre-ville, etc. Pour le moment, la prévention des impacts sociaux est très peu envisagée. Le syndicaliste brésilien Chico Mendes, fervent défenseur de la forêt amazonienne le disait : « Toute politique écologique excluant le combat pour la dignité humaine reste du jardinage ». La transition ne doit pas être du jardinage.

L’implication des citoyens est la première démarche nécessaire pour favoriser la transition

L’implication des citoyens est la première démarche nécessaire pour favoriser la transition et permettre son acceptabilité. Intégrer l’opinion collective dans le développement d’un projet et dans sa mise en œuvre ne devrait plus être une option. C’est une condition essentielle pour favoriser l’acceptabilité et développer un sentiment d’appropriation des projets par la population.

De plus en plus de collectifs citoyens d’énergies renouvelables émergent sur les territoires. Ce sont des groupes d’habitants qui se regroupent et s’investissent pour contribuer à un projet initié sur leur territoire, ils agissent sur la gouvernance, les orientations du projet et s’impliquent fortement dans le développement du territoire. Sur un sujet si complexe que celui de l’énergie, c’est un marqueur d’appropriation des enjeux et d’implication dans la vie politique au sens premier du terme : l’organisation de la cité.

Sur le volet de l’implication citoyenne, la Métropole d’Orléans a souhaité créer une vigie citoyenne. C’est un groupe de 22 citoyens tirés au sort dont la mission est d’évaluer certaines actions portées par la collectivité et de formuler des recommandations sur des projets en devenir. Lors des journées avec les citoyens, où les élus et les services techniques de la collectivité sont présents, nous alternons les séquences de formation sur les enjeux de la transition et les temps d’échanges et de partage de préconisations.

Cette mission a une double finalité très intéressante : éclairer les élus sur les conditions d’acceptabilité des projets qu’ils envisagent, et donner aux habitants de mieux comprendre les projets et leur donner voix au chapitre. Cet effort de transparence est engageant à la fois pour les responsables politiques de l’agglomération qui devront tenir compte des avis émis, et pour les habitants qui sont responsabilisés puisque missionnés pour aiguiller les politiques. Au-delà des réponses apportées sur ces sujets précis, cette implication construit la collectivité autour d’une vision et d’intérêts communs.

La construction d’une vision commune et la définition d’intérêts communs peut être une étape difficile lorsque les intérêts particuliers sont opposés ou contradictoires comme autour de la gestion de l’eau. Le réchauffement climatique aura des conséquences directes sur l’état de la ressource et sa disponibilité et les territoires souhaitent anticiper les tensions et conflits d’usages.

En 2021, j’ai accompagné un syndicat de gestion de l’eau qui souhaitait définir « une stratégie de gestion concertée de la ressource ». La démarche était volontairement ouverte à tous les acteurs investis autour de l’eau (agriculteurs, industriels, protection de l’environnement) et construite de manière à confronter les idées.

Cette concertation a permis aux élus d’entendre les positions des différents acteurs, de mieux comprendre leurs enjeux. L’objectif était de garantir que les élus disposent des informations nécessaires pour pouvoir exercer leur rôle : décider, dans l’incertitude et la complexité, en faisant prévaloir l’intérêt général sur les intérêts particuliers. Les règles du jeu étaient claires : tout le monde pouvait s’exprimer mais devait écouter l’autre jusqu’au bout 2. Nous sommes repartis avec la conviction qu’assumer les désaccords dans la perspective d’une finalité commune, « préserver la ressource », permettait in fine de trouver une position convergente.

Et pourquoi ça ne va pas plus vite ?

Les freins sont nombreux. Pour n’en citer que quelques-uns qui me reviennent souvent, la projection dans les scénarios climatiques n’est pas un exercice facile dans la mesure où ils nous placent à des horizons très lointains qui ne concerneront pas la majorité des élus locaux en place. La planification à horizon 2030 ou 2050 est donc difficile et limite la réflexion sur des projets très transformants ou impactants. De plus, les élus locaux sont élus pour un mandat de six ans, durée relativement courte pour mener des projets quand on pense qu’un projet d’énergie renouvelable peut prendre entre trois et six ans avant de sortir de terre.

Le calendrier des mandats municipaux est décalé par rapport aux mandats régionaux, complexifiant la mise en place de financements pérennes et durables. Les élus locaux sont par ailleurs très contraints et limités par la crainte de perdre leur électorat à cause d’un projet qui n’aurait pas l’approbation des habitants.

Enfin, la crise énergétique et les contraintes budgétaires associées ont poussé les élus à faire des choix et arbitrages entre certaines politiques ou projets. Ce renoncement forcé à certains services publics est une position très difficile à tenir pour les élus locaux face aux citoyens. Les élus locaux étant élus pour répondre aux besoins des habitants et proposer un service public satisfaisant. L’appropriation de ces arbitrages est un vrai challenge pour les politiques, et requiert de la pédagogie, beaucoup d’informations et de nombreux temps d’échanges avec tous les acteurs.

[1] Juin 2022, Poirel, M., Fontanes M., Mobilité : articuler transition écologique et justice sociale, Auxilia
[en ligne]
[2] Mars 2021, De Fos, B., Changement climatique dans la gestion de la ressource en eau ?, Auxilia
[en ligne]

Cet article fait partie du numéro 75 de la revue FOI

Messagers d’espoir

décembre 2022-janvier-février 2023

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