Albertine Debacker

sœur consacrée, ccn, influenceuse, responsable de Pastorale à Ste Marie de Lyon

6 juin 2024

Vie intérieure et réseaux sociaux

La vie intérieure à l’heure des écrans

« Religieuse de la communauté du Chemin Neuf en mission auprès des jeunes dans un lycée lyonnais ainsi que sur les réseaux. Amoureuse de Jésus et passionnée de le faire connaître! » C’est ce que vous lirez si vous allez sur le compte Linked in d’Albertine Debacker. C’est en effet lorsqu’elle devient responsable de pastorale qu’elle se demande comment rejoindre les jeunes d’aujourd’hui. Lui vient alors l’idée de partager sa foi sur les réseaux sociaux : « Mon but, ce n'est pas de les attirer à moi, mais à Jésus Christ... Etre sur les réseaux, c'est d'abord montrer que l'Eglise est accessible », explicite-t-elle. Selon Albertine, quels sont, pour les jeunes et moins jeunes, les enjeux de la vie intérieure dans une société si connectée ?

Pour parler de la vie intérieure, je préfère laisser André Louf nous introduire : « Il existe en nous un lieu secret, véritable oratoire, où la prière ne s’interrompt jamais. Dieu nous y interpelle continuellement et nous nous y trouvons reliés à lui, en profond contact avec lui. » Nous avons probablement tous fait cette expérience de ce Dieu qui habite en nous et constatons combien ce monde intérieur n’est pas si facile à vivre dans notre culture ultra-connectée. Pourtant, nous savons que si nous n’avons pas une vie intérieure solide, l’édifice entier s’écroule.

Nous allons donc nous demander en quoi l’arrivée en masse du numérique change notre rapport à cette vie intérieure et quelles peuvent être les clés pour y faire face.

Les défis posés par l’ère numérique

Vol de temps et fragmentation de l’attention
C’est bien connu : si c’est gratuit, c’est que c’est vous le produit. Ce que nous consommons sur Internet est très majoritairement gratuit et le produit qui est visé ici, c’est notre temps. Le fonctionnement des plateformes repose sur l’économie de l’atten

tion et tout est pensé en fonction de cela. Les suggestions sont systématiquement le fruit d’une IA de recommandation : un algorithme visant à prédire les contenus les plus à même de retenir l’attention des utilisateurs.

Nous devons plus que jamais lutter pour ne pas nous faire voler notre temps là où nous aurions dû l’utiliser autrement. Combien de fois avons-nous déverrouillé notre smartphone pour finalement nous retrouver plusieurs minutes plus tard sans avoir réalisé la tâche initiale, voire en l’ayant même oubliée ?

La surcharge informationnelle, distraction constante
Nous sommes submergés par la quantité abyssale d’Internet. Or, l’abondance d’informations crée la rareté d’attention. Nous sommes donc constamment distraits par l’arrivée d’une notification, ou d’extraits d’une conversation pour en tenir simultanément une autre en parallèle, sommés d’être constamment joignable au risque d’inquiéter ou blesser en « mettant un vu » (l’expression des jeunes, qui se passe de définition, a remplacé « mettre un vent »). C’est prouvé, et nous le constatons douloureusement, tout cela crée stress, anxiété et troubles divers. Ne nous y trompons pas, pour cela, aucunement besoin de passer des heures quotidiennement sur TikTok. Rien que la question des groupes WhatsApp mériterait réflexion, encore plus au sein d’une communauté religieuse. Ne sommes-nous pas parfois pris dans l’engrenage de la communication utilitariste au lieu de chercher la communion dans le dialogue ?

L’hyper connexion nous déconnecte de nous-même.
Que ce soit physiquement ou émotionnellement, l’hyper connexion peut facilement nous déconnecter de nous-même. Petit à petit, par l’hyperstimulation émotionnelle et la distance corporelle que nous expérimentons, nous nous éloignons de notre vécu profond. Parfois sans même nous en rendre compte, nous perdons l’accès à ce fameux oratoire secret dont André Louf nous parlait en introduction.

Nouvelles opportunités pour cultiver sa vie intérieure à l’heure des écrans

Outil qui peut être au service de sa vie intérieure – prier les yeux ouverts
Nous avons pour l’instant vu tous les freins que représentent les écrans à l’épanouissement de notre vie intérieure, mais je crois fermement qu’ils peuvent aussi être un outil phénoménal au service de celleci. Beaucoup les utilisent pour la nourrir directement : podcasts de méditation, communauté de prière, contenus de formation…ce ne sont pas les propositions qui manquent !

« Chaque matin, le Seigneur mon Dieu éveille mon oreille pour qu’en disciple, j’écoute » (Is 50). Quoi de mieux que tout ce qui se passe sur la toile pour prier les yeux ouverts, écouter avec les oreilles de disciples ce que la société vit et demander à Dieu d’en comprendre la réalité ?

Moments de déconnexion réguliers Cela dépend de chacun mais à titre personnel, je préfère m’éloigner des écrans lorsque je prie. C’est un bon exercice pour choisir consciemment les limites et être maître de sa consommation. Dans le fond, cela oblige à établir le cadre et à en être acteur. Car, comme nous l’avons vu au début, si nous nous laissons faire, le temps filera très probablement sans même savoir où il est passé. Définir l’espace que nous préservons pour aller à l’essentiel et se dégager des pollutions qui nous éloignent de la voix de Dieu nous rend acteur et nous apprend à prendre soin de notre vie intérieure.

Ne pas avoir peur et relire
Ne restons pas dans une position de défiance. Ecoutons Jésus qui nous demande de ne pas avoir peur, de ne pas craindre, mais d’espérer. L’exercice de la relecture sera évidemment précieux car toutes ces questions nécessitent une constante vigilance de notre part. Relire notre rapport aux écrans et l’état de notre vie intérieure est un rempart contre l’éparpillement et les dangers qui nous guettent sans cesse.

A nous de transformer les défis de notre époque en opportunité de croissance spirituelle !

A. D.

Cet article fait partie du numéro 81 de la revue FOI

LA VIE INTERIEURE

juin-juillet-août 2024

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