Jean-François Noël

Psychanalyste, prêtre du diocèse d’Aix-en-Provence, membre de la Fraternité des moines apostoliques diocésains.

6 juin 2024

Vie intérieure et psychologie

La vie psychique, une alliée de la foi

« Je sais fort bien à quoi je dois m’opposer. Ne pourrait-on apprendre aux gens qu’il est possible de travailler à sa vie intérieure, à la reconquête de la paix en soi ? A continuer à avoir une vie intérieure productive et confiante, en passant par-dessus la tête des angoisses et des rumeurs qui vous assaillent ? » Etty Hillesum, Journal, 29 septembre 1942

Dieu ne peut agir que sur une conscience éclairée de son impuissance

L’appel à une vie intérieure, certes classique, semble s’être imposé de manière plus urgente aujourd’hui. Une raison indéniable est la perte de crédibilité du religieux (même si l’on ne cesse d’en rechercher des formes toujours nouvelles) conduisant à deux attitudes opposées. La première est la fuite en avant vers l’extérieur de soi-même, dans le divertissement et la jouissance – l’addiction aux écrans en est un signe – mais à l’opposé, constatant la stérilité de cet évitement, certains ont surinvesti autrement l’intérieur par un souci de développement personnel qui peut ressembler à une quête éperdue de soi qui évacue toute transcendance. Même si la vie intérieure ne peut se résumer à l’examen de conscience, on peut retenir que l’écoute de soi – avec tous ses secrets – est un élément déterminant de la vie intérieure. Cette attention à soi que recouvre cette expression certes discutable mais combien courante de « travailler sur soi », définirait le premier soin que nous nous devons à nous-mêmes. Or, quelle est l’amorce de ce que nous nous devons si ce n’est d’ouvrir notre conscience et de déloger nos surdités et aveuglements pour accéder à ce qu’il y a de plus profond en nous ?

Mais ce mouvement rencontre en nous- même une certaine résistance, parce que l’exploration de mon intériorité met à nu tout une intrication serrée de pulsions de vie et de pulsions de mort ; et la première réaction est de mobiliser non pas notre volonté – elle interviendra ensuite – mais notre conscience intime. Car il s’agit de profiter de cette expérience pour élargir notre conscience, et cet élargissement est le maître mot de la vie intérieure, pour que justement, notre volonté ne prenne pas la place de la grâce ; Dieu ne peut agir que sur une conscience éclairée de son impuissance.

Donc le travail que nous nous devons, et qui demande tout l’appui de la vie psychique (ce qu’il y a en nous de conscient ou d’inconscient, de refoulé, d’intelligence, de volonté mais aussi de pulsion) est celui de réveiller notre conscience et d’en élargir ses dimensions pour offrir le plus de surface possible à la « rosée de la grâce ». Cette ouverture de la conscience qui la relève de son endormissement, dévoile les compromis, voire les dénis, et mobilise tout autant notre intelligence que notre volonté et nous ouvre, sans nous défiler, à une juste demande d’aide qui va définir une juste collaboration entre la grâce et notre vie intérieure. Et pour l’illustrer, reprenons une parabole de l’évangile, peut- être la plus connue et qui fait état d’un travail intérieur psychique qui honore et embellit la vie spirituelle.

« Rentrant alors en lui-même » 1

A ce moment précis de l’histoire, le deuxième fils – celui qu’on appellera le pro- digue – est tombé au plus bas, il est à deux doigts de mettre la main ou pire la tête dans l’auge des cochons. La vue des caroubes le tenaille, et il est tout prêt de succomber à la tentation insupportable de la faim. Pourtant, juste avant de se laisser aller, une pensée furtive, ou plus précisément une image désespérée, va surgir, retardant le geste, comme s’il pressentait que quelque chose d’irréparable allait se produire.

Le travail que nous nous devons, et qui demande tout l’appui de la vie psychique est celui de réveiller notre conscience et d’en élargir ses dimensions pour offrir le plus de surface possible à la « rosée de la grâce ».

Il est seul face à lui-même, personne n’en saura rien, il suffirait de tendre la main et le tourment s’apaisera enfin. Mais il y a de l’irréparable dissimulé dans ce geste banal qui pourrait toucher le plus intime de son humanité, son image, sa dignité. Il se regarde faire, et il ne se reconnaît pas. « Personne ne lui en donnait ». Quel désir décalé, tout d’un coup, que de vouloir que quelqu’un vienne et lui donne quelque chose, même de la bouillie pour cochons ? Et donc un premier réveil de la conscience, qui provoque un déplacement de la conscience de soi : sa souffrance n’est pas tant la faim que la solitude. Que quelqu’un vienne lui donner quelque chose comme un geste ultime d’humanité. Cette attente qui prend le pas sur la tentation de se rassasier lui permet de rentrer en lui-même. Comme une image qui s’impose, dans son cinéma intérieur, et qui inaugure l’entrée dans le jardin de « l’en soi ». « Tu vaux mieux que cela » semble lui susurrer cette image du don qui honorerait qu’il est un homme et pas encore un cochon. « Rentrant en lui-même » lui permet de passer d’une première image à une autre. La première image qui s’impose est que chez les hommes, la nourriture se reçoit. La deuxième image passe des immangeables caroubes au pain donné même aux mercenaires. Une troisième image fait passer du père qui nourrit au père devant qui il peut se présenter pour parler. Du pain à la parole… à la parole qui avoue. Le colloque de soi à soi, une fois suscité, porte un premier fruit. Il ne se reconnaissait pas en train de manger comme les cochons, mais il se reconnaît comme pouvant avouer qu’il n’est pas digne d’être appelé le fils du père.

Le Fils Prodigue, par Arcabas

Le fait même de mentionner à cet instant la dignité prouve bien qu’elle a été le ressort secret du retour en soi. Retour vers soi qui lui permet de trouver la force de se lever et de se mettre en route. « Il partit donc et s’en alla vers son père ». Comment repérer ce qu’a été ce retour en son intériorité ? Je me suis trompé sur ce que je croyais être.

Je me voyais rebelle, aventurier, indépendant : image suffisamment tenace pour qu’elle me pousse à réclamer ma part d’héritage. Image qui venait elle-même d’une fausse image que j’avais du père : le père garde pour lui tout ce qu’il a ; si c’est cela être père, on peut comprendre qu’il faille lui prendre, quitte à les lui dérober, ses propres richesses. Des images trompeuses qui s’engendrent elles-mêmes. Une fausse image de ce qu’est être un vivant parmi les vivants. Cette image, trop extérieure, tient plus d’une opinion commune que d’une réflexion propre. Cette visite en l’intime incite le fils prodigue à réviser ce qu’il croyait savoir, à dénoncer les fausses connaissances.

La conscience endormie a souvent besoin d’une épreuve, où la mort, montrant son vrai visage, dévoile sa destructivité. Rien de vraiment spirituel, mais ce retour en soi, ouvrant un espace intérieur, retrouve un désir mis à nu, longtemps enfoui mais de nouveau à vif, le désir de se respecter, de rechercher un sens perdu de son existence et de faire la vérité en soi.

Comme on le dit d’une fenêtre de tir, c’est l’occasion pour le croyant de se réveiller de ses croyances morbides, qui, comme les bandelettes, enserraient le corps de Lazare dans le tombeau. Ne nous y trom- pons pas, nous n’échapperons pas à une forme de mort, non pas celle stérile qui nous renvoyait au néant, mais à celle plus féconde qui nous débarrasse de ce que nous croyions indispensable, mais qui nous faisait mourir. C’est en cela que la vie psychique peut devenir un instrument à la vie spirituelle, on pourrait presque dire un instrument de la vie.

Un premier réveil de la conscience, qui provoque un déplacement de la conscience de soi : sa souffrance n’est ps tant la faim que la solitude.

  1. Lc 15,16-20a ↩︎

Cet article fait partie du numéro 81 de la revue FOI

Vie intérieure

juin-juillet-août 2024

Regard sur le monde  

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