Bernadette Fournier

sœur consacrée, ccn, Saragosse (Espagne)

Quitter la France

L’affaire de Dieu et Dieu seul !

Aujourd'hui implantée dans 35 pays, la Communauté du Chemin Neuf se souvient du premier départ "hors France", fruit de la Providence et de la disponibilité de quatre frères et sœurs.

C’était en 1984, le Père Laurent Fabre avec son Conseil cherchait un lieu de fondation de la Communauté en terre d’Afrique. Il habitait alors dans le foyer des étudiants de la rue Madame à Paris et avait entendu dire que son ami jésuite, Mgr Ernest Kombo, venait d’être nommé évêque du diocèse de Nkayi en République du Congo. Il demanda à sa secrétaire, Elisabeth Auliac, de chercher le numéro de téléphone de ce futur évêque qui se trouvait alors dans une communauté jésuite à Rome. Il y avait sur son bureau de la rue Madame deux postes de téléphone. Au moment où Elisabeth commence à communiquer (en disant « Pronto », comme il se doit) avec un des téléphones, voici, que le deuxième téléphone se met à sonner : c’était Mgr Ernest Kombo, lui aussi, qui essayait, au même instant, de joindre le Père Laurent Fabre !

Mgr Ernest Kombo

Il souhaitait venir à Paris, confier à notre prière sa nomination récente qui, pour des raisons de querelles ethniques, le mettait dans une situation difficile, et aussi demander de l’aide à la Communauté du Chemin Neuf pour son nouveau diocèse.

Ernest Kombo et Laurent Fabre, tous deux jésuites, avaient connu ensemble le Renouveau Charismatique dans ses débuts, mais n’avaient pas communiqué depuis plus de dix ans… et voici, qu’à la seconde près, au bout de tout ce long temps, au même moment, ils essayaient de se joindre !
Fidélité de Dieu depuis ces années de formation, intervention et œuvre de l’Esprit Saint : « Moi, le Seigneur, en temps voulu, j’agirai vite » (Isaïe 60,22). Evidemment, le Père Laurent Fabre prit cet évènement comme un signe de la Providence.

Ce signe fut bien vite confirmé par un autre signe très précis : Mgr. Kombo qui avait, dans son propre pays du Congo, travaillé au cinquième plan d’aménagement du territoire, n’arrivait pas à trouver une carte de son nouveau diocèse. Quelle ne fut pas sa surprise, arrivant à Paris et cherchant en vain une carte d’état-major ou I.G.N. au Service National de la Cartographie, de recevoir en cadeau cette carte rarissime en mangeant chez nous rue Madame ! En effet, un de nos frères architectes, Bruno Coutellier, avait, longtemps avant, travaillé à la construction d’une scierie dans ce même diocèse du Congo et il possédait cette fameuse carte !

Mgr Kombo trouva, lui aussi, providentielle la proposition du Père Laurent d’implantation dans son diocèse. Un jeune frère marié, Philippe Verchelde, futur médecin coopérant, cherchait avec sa femme Myriam un lieu de mission en Afrique. Mgr Kombo proposa alors à Laurent et à Philippe de venir avec lui, dans un premier temps, pour repérer les lieux. Puis, d’envoyer une petite équipe de quatre personnes qui animerait un long mois d’Exercices Spirituels selon St Ignace pour les prêtres et les religieuses de son nouveau diocèse. Il s’agissait d’animer quatre semaines à la suite (deux pour les religieuses et deux pour les prêtres) à Brazzaville et au monastère bénédictin de la Bouenza. Le Père Laurent envoya alors quatre frères et sœurs : le P. Jacques Monfort, Eugène Lehembre (médecin), sœur Corinne Vergnais et moi-même.

Ce fut une aventure pour chacun d’entre nous. Nous avions un peu peur, mais la prière des frères nous invitait à la confiance et à l’abandon.

La Communauté n’étant pas présente dans le pays, ce fut l’évêque lui-même qui nous a accueillis très chaleureusement à l’aéroport.

Entre deux sessions, nous avions une journée de pause et c’est lui qui nous guidait de lieu en lieu. Je me souviens que nous disions le chapelet dans la voiture et qu’une fois, il nous avait emmenés nous baigner dans le fleuve. L’accueil des prêtres et religieuses du diocèse fut très bon. Le P. Jacques Montfort, qui était responsable des quatre semaines et nous, nous nous sommes répartis enseignements et accompagnements. Parmi les évènements qui m’ont marquée, je retiens ceux-ci.

A notre arrivée à Bouenza, nous avons été impressionnés par les tombes des jeunes premiers missionnaires qui avaient entre 20 à 25 ans. Cela provoqua dans notre petite équipe des réactions diverses : certains, les plus idéalistes, exprimaient leur désir de suivre les traces de ces missionnaires alors que d’autres, plus réalistes, ne le sentaient pas du tout !

Brigitte Faure et Yves Gélébart, Dolisie, 1985

Le diocèse étant très divisé, Monseigneur Kombo voulait faire l’unité. Nous avons eu un grand temps de réconciliation. Nous nous sommes répartis par groupes pour nous mettre d’accord sur ce qui nous dérangeait chez les autres et voir s’il n’y avait pas à pardonner ou faire une demande de pardon. Un membre de chaque groupe devait lire le compte rendu puis le déposer sur l’autel. A la fin de ce temps très intense, l’évêque a brulé les papiers et fait une prière finale disant qu’il ne fallait pas revenir dessus.

J’accompagnais un prêtre qui avait beaucoup de difficulté à entrer dans la proposition des Exercices. Il était sans doute aussi gêné d’être accompagné par une femme plus jeune que lui et moins expérimentée. Le comprenant bien et connaissant mes pauvretés et mes limites, je m’en remis à Dieu lui demandant de l’accompagner lui-même.

Une nuit, un moustique « charismatique » me réveilla en sursaut, alors que j’étais en train de faire un rêve. C’était un temps de partage entre frères sur une colline, et je passais. Au loin je me rendais compte qu’un homme avait un boulet au pied. Personne ne s’en rendait compte. Le partage continuait tranquillement. J’étais triste pour cet homme et regardais ma montre, 2H30. Le lendemain, lorsque j’accueillis cet homme, il m’adressa un salut rayonnant ; il me dit qu’il avait reçu une grâce pendant la nuit, vers 2h. J’ai compris à ce moment-là que Dieu n’avait pas besoin de mes compétences, mais seulement de ma confiance. La seule chose qui m’était demandée était de rester tranquille, de me mettre à genoux et de croire que c’était l’affaire de Dieu et Dieu seul ! Mon rôle principal d’accompagnatrice était d’intercéder et de laisser Dieu agir et libérer son peuple lui-même.

Au moment du départ, Mgr Kombo nous emmena dans la maison d’une femme de prière, maman congolaise âgée. Ce fut comme un rite d’initiation, afin que nous gardions avec nous le meilleur. Alors que nous étions tous les quatre allongés au sol sur un pagne, ils ont prié pour nous, demandant à Dieu de nous protéger et que nous jetions dans le fleuve toutes les choses négatives que nous avions entendues.

Quel fut l’enjeu de ce mois passé au Congo ?

Au travers de cet évènement, on peut lire un peu de la folie et de l’audace de l’évangile.
Folie et audace du Père Laurent Fabre de prendre le risque d’envoyer ses quatre frères et sœurs pas très expérimentés dans un diocèse en pleine fondation.

Folie et audace de Mgr Kombo d’avoir osé mettre « entre nos mains » les religieux et prêtres de son nouveau diocèse.
Folie et audace de la part de tous ces religieux et prêtres déjà bien donnés dans leurs missions, qui ont accepté de se recevoir de nous et de se laisser étonner.

Je me souviens de leur accueil et de leur bienveillance vis-à-vis de ces étrangers blancs, de leurs regards étonnés parfois (« Que peut-il sortir de bon? ») et en même temps ces religieuses et ces prêtres rencontrés furent comme des passeurs pour nous, car, comme dit Paul, « c’est dans la faiblesse, craintif et tout tremblant, que je me suis présenté à vous. Mon langage, ma proclamation de l’Évangile, n’avaient rien d’un langage de sagesse qui veut convaincre » (1 Co 2, 3-4). Folie et audace de l’enjeu culturel. Seul le Père Jacques connaissait l’Afrique. Je me souviens de mon premier plat de chenilles grillées !

Quel fut le fruit de cette aventure ?

On ne le saura jamais !
Après notre départ, tout ne fut pas réglé comme par magie. Mgr Kombo dut affronter encore beaucoup de difficultés.
Ce fut à Bouenza que nous avons construit notre premier centre communautaire en Afrique, à Kimbaouka. Comme une petite semence d’unité qui traversera encore bien des épreuves. De nombreux frères sont venus donner de leur force et de leur amour. La communauté a dû partir un jour brutalement, suite aux conséquences de la guerre civile. Le Seigneur nous attendait ailleurs. Il nous a fallu accepter l’échec de ce petit commencement. Cette petite pousse a pris la forme d’une croix plutôt que celle d’un étendard de colons.
La croix était plantée, elle a scellé solidement l’alliance entre notre « petite » communauté et l’Afrique. Monseigneur Kombo avec son nouveau diocèse, le Père Laurent Fabre, et la communauté du Chemin Neuf. Nous étions au cœur de l’Eglise !
Qui sait si ce n’est pas cette même racine du même arbre qui pousse dans d’autres pays d’Afrique !
Pour faire une greffe, il faut une blessure des deux côtés et il faut serrer très fort par un lien fraternel, chemin du pardon et de la réconciliation.!
En tous les cas, nous ne sommes pas revenus les mêmes de ce voyage.
Nous avions un cœur universel pour toujours.
Nous avons le même sang, celui du Christ versé pour nous sur la croix.
Nous avons donné un tout petit peu, mais tellement reçu durant ce long mois !
Pour conclure, je souhaiterais reprendre une phrase du Père Laurent Fabre, inspirée de Grégoire de Nysse, qui résume bien ce que nous avons vécu : « Dans la foi, Abraham partit, ne sachant pas où il allait, signe qu’il était dans la bonne direction ». B. F.

Cet article fait partie du numéro 78 de la revue FOI

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septembre-octobre-novembre 2023

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