Christof Betschart, ocd

Professeur de Théologie dogmatique à la Faculté de Théologie de l'Université de Fribourg (Suisse)

6 juin 2024

Un livre, deux auteurs

L’âme comme intériorité

La découverte et la connaissance de notre âme ne vont pas de soi, d’où le titre de notre récent livre co-écrit avec Bénédicte Bouillot qui porte justement le titre Éveille-toi, mon âme. Une introduction à la philosophie d’Edith Stein (DDB 2023). Ce qu’Edith Stein développe est profondément marqué par la spiritualité carmélitaine qui nous aidera à approfondir le thème de l’âme comme intériorité.

Déjà Thérèse d’Avila écrit non seulement de la connaissance de notre âme par la foi, mais aussi du fait que nous en savons bien peu, trop peu :
Nous savons confusément que nous avons une âme, parce que nous l’avons entendu dire et que la foi l’enseigne ; mais les biens que peut renfermer cette âme, mais l’Hôte qui y séjourne, mais le prix inestimable qu’elle vaut, c’est à quoi nous réfléchissons rarement. De là notre négligence à conserver sa beauté. Toute notre attention se porte sur la grossière enchâssure de ce diamant, ou sur l’enceinte de ce château, que sont nos corps. (1 Demeures, 1, 2)
Plus qu’une dépréciation de la corporéité, sainte Thérèse indique les dangers d’une vie superficielle qui s’arrête à l’enchâssure du diamant ou à l’enceinte du château, c’est-à-dire une personne qui ne se connaît pas vraiment elle-même et encore moins le Dieu Trinité présent en elle.

Du principe de vie à l’espace intérieur

A la suite d’Aristote, l’âme humaine a été considérée comme principe de vie à la fois spirituelle, sensitive et végétative dans la personne humaine. Cette conception donne lieu à une réflexion sur l’essence de l’âme ainsi que sur les facultés végétatives (par exemple la croissance biologique), sensitives (les cinq sens, mais aussi les sens internes comme par exemple l’imagination) et spirituelles (la mémoire affective, l’intelligence et la volonté) avec une attention toute spéciale à l’âme dans son union avec le corps, car notre corps est vivant parce qu’il est animé par elle. On s’intéressera aussi à la vie naturelle et surnaturelle de l’âme, par exemple dans la ligne de saint Jean de la Croix qui étudie la correspondance entre les facultés spirituelles de mémoire, d’intelligence et de volonté et les vertus théologales d’espérance, de foi et de charité.

Il existe une approche complémentaire qui se sert du langage symbolique et qui considère l’âme humaine comme un « espace intérieur ». Cet « espace », que nous pouvons appeler aussi notre « intériorité », a été mis en valeur par les auteurs spirituels comme saint Augustin et sainte Thérèse. On se rappelle la fameuse exhortation d’Augustin : « Au lieu d’aller dehors, rentre en toi-même : c’est dans l’homme intérieur qu’habite la vérité » (La vraie religion, 39, 72). L’idée d’une entrée en soi, reprise par sainte Thérèse, nous fait comprendre que la connaissance de notre âme ne va pas de soi, mais qu’elle demande au contraire un effort de concentration ou plus encore de recueillement. Il ne s’agit pas simplement de savoir que nous avons une intériorité, mais de la connaître – si possible – jusque dans ses profondeurs.

La connaissance de notre âme ne va pas de soi, mais elle demande au contraire un effort de concentration ou plus encore de recueillement.

« Au lieu d’aller dehors, rentre en toi-même : c’est dans l’homme intérieur qu’habite la vérité »

St Augustin

La vie relationnelle présuppose l’intériorité.

La mise en valeur de l’intériorité pourrait faire croire à une vision quelque peu intimiste de la vie humaine. On pourrait interpréter le passage cité d’Augustin comme une invitation à couper les ponts avec le monde. L’intériorité serait alors une sorte de cocon pour chercher Dieu ou pour se chercher soi-même. Cette interprétation inadéquate vient de notre représentation spatiale et de notre tendance spontanée à comprendre l’intériorité à la manière d’un espace physique délimité par un intérieur et un extérieur.
Pour entrer à l’intérieur d’une maison, par exemple, nous devons quitter ce qui lui est extérieur. Appliqué à l’âme, entrer en soi-même signifierait quitter (ou au moins oublier) notre entourage.

Contrairement à cette interprétation naïve basée sur une transposition telle quelle de la réalité physique vers la réalité intérieure, il nous faut reprendre l’idée que notre intériorité est ce qui nous permet de dépasser une vie superficielle basée sur des réactions instinctives. L’intériorité est ce qui nous habilite à donner une réponse personnelle, c’est-à-dire une réponse qui engage toute la personne.
Dans cette perspective, l’intériorité n’est plus à considérer comme un « cocon », mais plutôt comme condition d’une vie en relation personnelle avec Dieu, avec le prochain et avec le monde.

L’intériorité. pour entrer en relation avec Dieu, le prochain et le monde

Quand sainte Thérèse décrit le chemin dans le château depuis la porte d’entrée (la prière et la considération) jusque dans la demeure du roi (Dieu Trinité présent au centre de l’âme), elle ne s’intéresse pas au château en tant que tel ou bien à l’intériorité prise pour elle-même, mais elle parle du château parce qu’il est le lieu où la relation avec Dieu se construit.
La relation avec Dieu s’approfondit, de superficielle qu’elle était au début du chemin, elle devient progressivement une relation d’intimité. Le symbolisme de l’espace intérieur et le chemin dans cet espace évoquent une relation à distance appelée à devenir une rencontre de personne à personne au centre du château.

L’amour du prochain n’est pas en concurrence avec l’intériorité, mais celle-ci rend possible un amour vrai pour la personne concrète.

 En ce qui concerne la relation au prochain, le discours de l’intériorité induit plus facilement en erreur, car le prochain n’est pas en nous, si ce n’est par nos pensées, notre amour et nos souvenirs. Là encore, l’intériorité dans le sens que nous venons d’apercevoir ne signifie ni introversion ni isolement, mais plutôt la capacité d’établir des relations personnelles.
Au lieu de se limiter à un rapport superficiel, voire anonyme, avec le prochain, les relations sont empreintes d’accueil et de prise de position personnelle bien au-delà d’une gentillesse qui resterait à la surface. L’amour du prochain n’est pas en concurrence avec l’intériorité, mais celle-ci rend possible un amour vrai pour la personne concrète et pas simplement pour un exemplaire quelconque du genre humain. Il y a sans doute des relations qui sont et qui doivent être « professionnelles », mais au moins dans le cercle familial, communautaire, parmi les parents et les amis, la charité exige un investissement vraiment personnel et par conséquent toute notre intériorité.
Cela vaut aussi d’une manière analogue pour notre relation avec le monde. Ici le contraste apparaît encore plus marqué, car tout un courant fait le lien entre la « fuite du monde » et l’intériorité en tant qu’elle favorise l’union à Dieu. Cependant, le monde dont il est question dans l’expression « fuite du monde » est le monde en tant qu’opposé à Dieu au point que « fuir le monde » signifie « fuir le péché ». Plutôt, pour pouvoir répondre aux événements d’une manière ajustée, la réponse doit provenir de notre intériorité.
L’intériorité n’est donc pas en opposition avec le monde, mais – encore une fois – elle est la condition pour saisir en vérité le prix, la beauté, mais aussi le danger et l’illusion dans ce qui nous arrive. La première réaction sans aucun recul peut facilement nous tromper. Il faut du temps pour percevoir les valeurs engagées. Ce qui brille peut parfois cacher du fumier et ce qui a une apparence minable peut cacher de l’or. Il s’agit – pour reprendre le fil rouge de notre propos – non pas simplement de réagir, mais de répondre personnellement aux différentes sollicitations de notre entourage. Il n’est pas facile de connaître notre âme et son intériorité dans toute sa richesse. Une vie d’intériorité nous rend capables de vivre et d’agir avec toute la richesse de notre « monde intérieur » et la marque de notre unicité. Cette profondeur nous donne à connaître plus pleinement notre âme et enrichit d’un poids personnel toutes nos relations. Paradoxalement, c’est en nous détournant de nous-mêmes et en nous ouvrant à Dieu, au prochain et au monde que nous apprenons à connaître notre intériorité.

▪️ C. B.  

Cet article fait partie du numéro 81 de la revue FOI

Vie intérieure

juin-juillet-août 2024

Formation Chretienne  

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