Adolphe Kumanda

ccn, Abbaye Notre Dame des Dombes

09/01/2022

Interculturalité

L’arbre à palabres, lieu de parole

Au début de cette année capitulaire pour la Communauté du Chemin Neuf, nous avons rencontré Adolphe Kumanda qui est originaire du Congo-Kinshasa. Nous souhaitons pouvoir découvrir sa culture d'origine, à travers notamment la prise de décisions qui a lieu, dans son village, sous l'arbre à palabres. Comment ce mode de discussion peut nous enseigner, permettre d'enrichir notre manière de cheminer ensemble ?

FOI : A travers ton expérience, peux-tu nous parler de l’arbre à palabres ? De la manière dont se prend la décision de cette manière ?

A.K. : J’ai grandi dans un village du Katanga, près de Lubumbashi, au Congo-Kinshasa. Mon père, qui est devenu catéchiste, était dirigeant du village parce que nous sommes de la famille de chefs coutumiers du côté paternel comme du côté maternel. Mon arrière-grand-père paternel avait choisi de ne pas diriger le village et décidé de donner le pouvoir à son petit frère. Il était le vis-à-vis, qui prodiguait des conseils. C’était une chose paisible de voir son frère venir le rencontrer en cas de souci et convoquer des réunions familiales ou claniques.

Quand mon père s’est marié, le village l’a intégré dans le comité des sages du village. Il a occupé plusieurs fonctions. C’est dans cette ambiance que je suis né. Les gens venaient à la maison avec leurs problèmes, et ensuite mon père allait voir le comité des Sages pour les régler. Selon le contexte, le chef du village avait l’obligation de réunir quelques membres du clan pour parler de la situation.

C’est à ce propos qu’on parle de « l’arbre à palabres », parce que chacun a le devoir de prendre la parole. Il le fait soit publiquement, avec la permission du comité des sages pour préciser tel ou tel autre point abordé, soit en petits groupes, pour exprimer son point de vue sur l’affaire. L’arbre à palabres c’est donc un lieu de la parole. Comme nous appartenons à la famille des chefs, rien ne pouvait nous être caché. J’étais au courant de tous les problèmes du village.

Plusieurs choses se passent sous l’arbre à palabres : la réconciliation des membres qui sont en conflit à caractère public (liés à la terre, au mariage, ou des bagarres, des décès …), la consolidation de la justice sociale, les problèmes sociaux-politiques du clan, et bien d’autres choses. L’arbre à palabres est une forme de débat démocratique en Afrique, qui passe par un débat et un consensus des membres du clan. Le chef est là, il ne s’impose pas, il pose seulement le problème ; les membres entrent dans une discussion qui peut durer longtemps pour trouver une solution.

Voici un exemple pris dans une histoire qui s’est passée quand j’avais huit ans. Mon grand-père avait prêté une partie des terres à quelqu’un du village voisin qui n’avait pas où cultiver. A un certain moment, il a eu besoin de récupérer sa terre et le villageois ne voulait plus la lui rendre. Il y a eu des discussions pendant longtemps. A l’occasion du décès d’une cousine, mon village a décidé d’enterrer son corps dans cette terre pour l’occuper et ainsi la récupérer. Cette décision a été prise par consensus. Mais malheureusement, les habitants de l’autre village sont venus déterrer le corps de ma cousine. A ce moment-là, il a fallu se réunir à nouveau et reprendre les discussions. La décision a été prise d’aller enterrer à nouveau la défunte dans la même terre.

C’est ainsi que les décisions se prennent au village sous l’arbres à palabres. Le village est grand, composé de trois grandes familles. Tu ne peux pas te lever le matin et dire « j’ai pris la décision de faire ceci ou cela ». Il faut toujours consulter les autres. C’est ainsi qu’on a remporté cette victoire dans l’affaire précédente, parce que cela a été débattu et discuté en communauté.

FOI : Y a-t-il eu aussi eu une discussion avec l’autre clan ?

A.K. : Oui. C’est ainsi que j’ai appris l’histoire de mon village que je ne connaissais pas. On a montré au membre de l’autre village les limites de ces deux villages voisins et amis, jusqu’à ce qu’il accepte de reconnaître qu’il avait eu tort d’accaparer la terre de mon grand-père. L’histoire de notre arrivée sur le territoire et les témoignages des uns et des autres, a été une occasion pour notre voisin de prendre conscience et de revenir à la raison. Mais, il a fallu deux ou trois ans de discussions avant de pouvoir récupérer notre terre.

FOI : Tu disais « c’est l’arbre à palabres », parce que ça se passe sous un arbre ?

A.K. : Je dirais oui et non. Ça se passe en effet sous un arbre parce qu’on cherche d’abord un lieu où on peut trouver de l’ombre, un grand espace qui peut accueillir du monde. Mais, ça peut être aussi chez le chef du village ou chez un membre du comité des sages. Sous un angle spirituel, l’arbre à palabres peut désigner même la personne du chef du village. C’est biblique. En Juges 9,7 et les versets suivants, il y a une discussion sur celui qui devrait régner sur Sichem. On choisit un arbre qui garde son feuillage pendant toutes les saisons pour protéger les hommes contre le soleil. Cela nous dit que le chef est celui qui s’adapte aux situations et qui a la capacité d’accueillir tout le monde sans distinction, qui sait gérer des conflits. Les gens qui viennent doivent se sentir à l’aise autour de cet arbre.

FOI : Est-ce que cette dimension sacrée se manifeste par des codes ?

A.K. : Il y a plusieurs manières de faire parler les gens réunis en grand nombre. Par exemple, on utilise souvent des proverbes, des adages ou des énigmes. Ceux qui sont concernés partent discuter en petits groupes, pour permettre à chacun de prendre la parole. Puis, le porte-parole de chaque groupe vient répondre aussi en paraboles, au nom de son groupe. Si cela ne marche pas, vous recommencez. Vous allez discuter encore et vous revenez. Vous dites ce que vous avez trouvé.

Le chef et son comité sont là, ils écoutent tout le monde. Après cela, les notables ou le comité des sages discutent entre eux, puis ils soumettent toutes les discussions au chef qui assure la dernière décision. Tant que la majorité n’est pas d’accord sur le sens qu’on donne aux proverbes et aux énigmes, le chef ne peut pas prendre la décision, sinon l’arbre à palabres perd sa dimension sacrée. Il y a aussi des rites symboliques qui accompagnent tous les processus de la décision définitive. Tout arbre à palabres finit par un sacrifice animal (avec des animaux différents) et de la boisson, selon le problème traité.

FOI : Qu’est- ce qu’on pourrait retenir de cette manière de faire ?

A.K. : La première des choses à faire c’est d’écouter les personnes qui expriment une doléance. C’est important d’avoir cet espace de parole, mais ce n’est pas le fait de parler en premier qui donne raison. Bien souvent, c’est le contraire. Deuxièmement, on peut proposer quelquefois des sujets qui poussent les membres à s’exprimer, non pas avec le désir de connaitre les caractères des membres du clan, mais celui de pouvoir établir un climat de relation et de dialogue ; ainsi les décisions qui seront prises seront durables, avec un caractère sacré de la parole de chacun.

Troisièmement, il est important de faire de sorte que les membres du clan ne se sentent pas comme des objets d’études : cela bloque la parole, et la personne ne va pas partager pour s’impliquer, mais pour se retirer de l’affaire, afin qu’on la laisse tranquille.

Quatrièmement, il faut éviter le leadership qui écrase les autres membres des groupes de partage : les thèmes ou les sujets sont abordés sous l’arbre à palabres pour la survie de tout le village. C’est bien d’écouter ceux qui sont frustrés par tel ou tel fonctionnement de la communauté. Bien sûr, tout le monde n’est pas d’accord avec tout le monde, mais c’est bien de prendre le temps d’écouter les membres s’exprimer, afin de comprendre leurs inquiétudes et leurs propositions.

La limite est de vouloir éviter les conflits en laissant trop de liberté aux uns et aux autres. Le chef est là pour régler les conflits, les problèmes de ceux qui l’entourent. Et il a le pouvoir, avec son comité de sages ou des notables, de décider : « Nous avons décidé ça parce que … » Il faut de la transparence. En fait, la liberté ne sera jamais vraiment liberté tant que la personne ne sait pas respecter sa parole et ses limites, et celle de son responsable. Tant que la personne n’aura pas pris conscience de la valeur de sa propre parole, elle ne sera pas d’accord sur le pouvoir et la valeur de ceux qui l’encadrent.

Le consensus est important ; on laisse vraiment cette liberté pour le mieux-vivre ensemble.

FOI : C’est quelque chose qui prend du temps, cette recherche de consensus…

A.K. : Effectivement, il faut du temps. Aujourd’hui on cherche à résoudre des problèmes tout de suite, sans prendre du temps, du recul. En Europe, c’est la précipitation, on veut tout de suite avoir des solutions. Celui qui ne réagit pas tout de suite est vu comme quelqu’un de lent, incapable de trouver des solutions aux problèmes posés. Il y a un équilibre à trouver. Pour moi-même c’est un passage. Déjà je n’ai pas l’habitude de couper la parole à quelqu’un. Très souvent j’attends qu’on me la donne. Comment je fais quand l’autre est pressé ? Tant que je n’ai pas encore mûri mon raisonnement ou l’acte que j’ai à poser, je ne réagis pas. Comme la parole est sacrée, je crains d’être esclave de ma propre parole. Il est important d’avoir des réponses aux questions qu’on nous pose ou qu’on se pose certes, de résoudre les problèmes et ensuite de pouvoir passer à autre chose ; mais si nous voulons aller plus loin ensemble, n’oublions pas d’ajuster notre temps, non pas pour plaire aux individus, mais pour les besoins de la communauté, pour le mieux-vivre ensemble, et la faire avancer.

FOI : Est-ce que l’arbre à palabres ne concerne que les hommes du village ou les femmes sont aussi impliquées ?

A.K. : En Afrique, les femmes aussi participent à l’arbre à palabres. Elles sont dans les comités des sages et les prises de décisions. Il y a toujours deux, trois femmes, qui viennent discuter et exposer leur point de vue. Ce sont les femmes qui connaissent le mieux l’histoire de leur clan. Il y a des sujets qui concernent les femmes pour la vie de la communauté, et d’autres qui ne concernent que les hommes.

L’arbre à palabres, c’est vraiment une façon de parler de la démocratie en Afrique. On fait souvent la confusion entre la démocratie et le mandat du chef. La démocratie se vit sous l’arbre à palabres où le chef du village discute avec toute la communauté. Sous l’arbre à palabres, si les chefs n’ont pas trouvé de consensus, ils disent : « On va dormir et on revient demain ». Quand ils disent cela, c’est qu’ils vont consulter leur femme. Et le lendemain, la personne vient, soit pour changer son avis, soit pour le maintenir.

Interview recueillie par Catherine Nouschi  

Cet article fait partie du numéro 74 de la revue FOI

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septembre-octobre-novembre 2022

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