Bernard Bougon

Jésuite, philosophe et psychosociologue, attaché au département d’Ethique publique du centre Sèvres.

Laurent Falque

Docteur en sciences de gestion, titulaire de la chaire Sens & Travail à l’Icam, Institut Catholique des Arts et Métiers, site de Lille.

9 janvier 2022

Spiritualité ignatienne

L’art de choisir

Parmi les chrétiens, le terme « discernement » évoque bien souvent une expérience spirituelle associée à des retraites ou à des entretiens d’accompagnement. Une partie des catholiques l’associeront à la figure d’Ignace de Loyola, le fondateur des Jésuites qui nous a laissé le livret des Exercices spirituels. Cet ouvrage de référence invite à poser non seulement des choix d’états de vie, mais aussi des choix plus quotidiens ou d’ordre professionnel pour mettre nos pas dans ceux du Christ (1 Jean 2, 6).

Tout le monde ou presque fait l’expérience du discernement, en particulier dans la vie professionnelle !

Le mot même de discernement est quotidiennement utilisé dans les médias 1. Il recouvre une expérience humaine largement partagée. C’est, selon la définition du Petit Robert, une « disposition de son esprit a juger clairement et sainement des choses ». Discerner, par exemple, entre la vérité et le mensonge. Ainsi, la prolifération des « fake news » nous invite à exercer un discernement serré. Quel recul prenons-nous ? Si la nouvelle nous paraît importante, cherchons- nous à mieux comprendre de quoi il s’agit ? Ou bien la relayons-nous sans plus réfléchir ? Dans la vie professionnelle, les rencontres faites d’échanges sont souvent l’objet de rumeurs. Elles appellent, elles aussi, notre sagacité.

 Cette sagacité, manifestation de notre sagesse, est largement partagée par tout un chacun dans le monde. D’ailleurs les proverbes font appel à des images propres à chaque culture et bien souvent se rejoignent dans la visée.  

 Plus encore, la Bible nous dit qu’en son fond cette sagesse est un don de Dieu. Le récit, tout à fait étonnant, du jugement du roi Salomon l’énonce avec fermeté (1 Rois 3, 16-28). Deux femmes, deux prostituées, viennent d’accoucher chacune d’un enfant de même sexe. Dans la nuit, au cours de son sommeil, l’une d’elle se couche par inadvertance sur son enfant et l’étouffe. Sans bruit, elle substitue l’enfant mort à l’enfant vivant. Et quand l’autre se réveille, voici que l’enfant à côté d’elle est mort. Mais ce n’est pas son enfant. Toutes deux se présentent devant le roi, réclamant l’une et l’autre le seul enfant resté vivant. Le roi les écoute et conclut : « Celle-ci affirme : Mon fils, c’est le vivant, et ton fils est le mort. Celle-la affirme : Non ! Ton fils, c’est le mort, et mon fils est le vivant ! ». Comment s’y reconnaître ? La parole du roi va trancher, comme l’épée qu’il commande d’apporter, ordonnant de couper l’enfant en deux pour en remettre à chacune une moitié. Parole qui révèle le secret des coeurs. La mère se montrera dans le cri de celle qui choisit la vie pour son enfant, quitte à le perdre ; tandis que l’autre, qui ne voit dans la maternité qu’un paraître, approuve la parole du roi. Et l’auteur biblique d’ajouter : « Tout Israël apprit le jugement qu’avait rendu le roi. Et l’on regarda le roi avec crainte et respect, car on avait vu que, pour rendre la justice, la sagesse de Dieu était en lui. » (v. 28) 2

 Ainsi, selon une première définition, l’expérience du discernement consiste donc à faire la part des choses pour les apprécier ; et, plus largement, pour savoir ce qu’il convient de dire ou de ne pas dire, de faire ou de ne pas faire.  

 Mais c’est oublier qu’avant de décider il nous faut choisir. C’est à dire reconnaître où devrait se porter notre préférence entre les options qui s’offrent à nous.  

Avant de décider, il nous faut choisir

 Le discernement des pensées qui entravent notre libre arbitre, une expérience de sagesse

 Approfondissant cette sagesse, un discernement plus subtil consiste à reconnaître la forte influence des pulsions et passions qui surgissent en nous et qui se traduisent par des envies ou des craintes. Elles nous poussent à agir, ou, tout au contraire, nous retiennent. Bien souvent par peur. Nous dirons que c’est l’expérience du discernement des attracteurs. Ils sont puissants et entravent notre libre arbitre. Les repérer pour les neutraliser demande un peu de temps. Ce discernement-là invite à reconnaitre la part psychologique qui agit en nous, à l’insu de notre plein gré ! Cela conduit, pour s’en sortir, à identifier un enjeu, un désir que nous poursuivons individuellement ou en équipe. Nous parlerons de finalité ou de raison d’être comme le préconise la loi Pacte pour les entreprises (loi relative à la croissance et la transformation des entreprises, ndr). C’est ce que nous explicitons, en particulier dans notre ouvrage Apprendre a choisir 3. Discerner les attracteurs et mettre en perspective une finalité est un changement de posture : non pas ce qui spontanément me ferait plaisir, mais choisir ce qui est davantage au service de l’entreprise, du travail à accomplir ou du Bien commun.  

 L’expérience chrétienne du discernement : vocation et discernement des Esprits

 Choisir, c’est préférer l’option qui permet d’aller de l’avant. Ignace de Loyola rappelle que le fond de notre vocation est de « louer, respecter et servir Dieu notre Seigneur ». Chacun et chacune d’entre nous peut trouver sa vocation propre en se mettant à l’écoute de sa Parole.  

 Celle-ci devant se clarifier à partir de médi tations et de contemplations des Evangiles et des lettres de l’apôtre Saint Paul qui nous feront éprouver les esprits. Quelle est l’oeuvre du bon esprit et celle de l’ennemi de la nature humaine ? Il s’agit de laisser la place à Dieu et au Christ Jésus auquel je peux apprendre à parler comme on parle à un ami.  

Choisir, c’est préférer l’option qui permet d’aller de l’avant.

 Le discernement spirituel chrétien s’appuie sur la boussole de la consolation/ désolation. Deux mouvements intérieurs opposés. Dans les règles de discernement des esprits, Ignace nous dit que la consolation spirituelle se présente sous la forme d’un mouvement intérieur où la personne s’enflamme pour l’amour de son Créateur (…). A l’inverse, la désolation peut s’apparenter à l’expérience humaine d’une profonde tristesse, laissant sans espérance. L’esprit et le coeur sont travaillés par diverses agitations qui portent à la défiance, et font croire que nous sommes séparés de notre Créateur.  

 A partir de l’expérience des consolations et des désolations nous pouvons apprendre à faire les choix qui nous placent davantage dans la suite du Christ, dans la fidélité à notre vocation propre.  

 Dans ce travail de discernement, qu’il soit fondé sur une sagesse commune ou le discernement des esprits au regard de notre vocation chrétienne, des attitudes aident à y voir plus clair : inscrire nos projets dans la durée, avoir confiance en sa vie et dans la vie, combattre au quotidien les tensions qui nous assaillent, aller là où la porte semblera la plus ouverte ; sans oublier de toujours rechercher la confirmation de nos choix. Tout un art du choix dont nous avons cherché à rendre compte dans L’art de choisir avec Ignace de Loyola 4.  

[1] Par exemple, le Président François Hollande, lors d’une allocution télévisée déclarait le 19 octobre 2013 à propos de l’affaire Léonarda : « Il n’y a pas eu de faute, la loi a été parfaitement respectée, mais il y a eu un manque de discernement dans l’exécution de l’opération ». Il s’agissait, suite à un rapport administratif, de l’expulsion vers leur pays d’origine d’une lycéenne et de sa famille d’origine kosovar.
[2] Cf. La très belle analyse que Denis Vasse s.j. fait de ce récit dans Un parmi d’autres, Seuil 1978, chap. II.
[3] B. Bougon, L. Falque, Apprendre a choisir – une méthode pour décider seul ou a plusieurs, Dunod 2020. Dans ce livre nous détaillons avec soi, comment, soit seul, soit en groupe il nous est possible de mener et vivre un processus de discernement.
[4] B. Bougon, L. Falque, L’art de choisir avec Ignace de Loyola, Fidélité, Bruxelles, 2018.

Cet article fait partie du numéro 74 de la revue FOI

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