Adrien Didelot

Neurologue. Chef de service à l’Hôpital St Joseph St Luc, Lyon Chaire d’Université Vulnérabilités - UCLy

21 décembre 2023

Médecine et vulnérabilité

Le dialogue entre patientet médecin : quand deux vulnérabilités se rencontrent

A travers la relation entre un patient et son médecin, il s’agit d’évoquer ici un mode de relation tout à fait particulier entre deux individus. En effet, le lien qui unit un médecin et son patient est, initialement en tout cas, caractérisé par un profond déséquilibre et une ambivalence. En effet, la personne qui consulte un médecin le fait car elle se trouve dans une situation de faiblesse du fait d’un handicap, d’une maladie ou simplement de la crainte d’en être atteint.

Le ressort qui conduit à cette relation est donc, à son origine, une souffrance. Il ne s’agit pas d’une relation désirée ou «consentie».Le médecin se trouve donc confronté à une personne en situation de vulnérabilité : malade ou susceptible de le devenir.

Le patient doit, pour sa part, donner sa confiance, pour des décisions concernant des problématiques de santé souvent essentielles, à une personne qu’il ne connaît pas ou à peine, si ce n’est à travers la réputation que lui aura faite telle connaissance ou tel avis sur Google.

Il va falloir se faire très vite une idée sur une personne qui va prendre des décisions qui vont souvent engager le devenir de toute une existence.

Du côté du médecin, il faut parvenir à endosser cette responsabilité qui nous engage envers celui qui nous a fait confiance. Très (trop ?) tôt durant mes études de médecine, j’ai pu éprouver la vulnérabilité de l’être humain. C’est en effet le lot de la quasi-totalité des soignants. Quelle que soit la durée de notre cursus (aidessoignants, infirmiers, médecins, …), notre formation nous amène précocement à effectuer des stages pratiques. Brutalement, alors que nous sortons à peine d’une adolescence plutôt studieuse mais insouciante, nous nous trouvons plongés dans tout ce que l’humanité peut avoir de misérable et de dolant. A ce moment, il faut faire avec, affronter la souffrance d’autrui dans nos blouses trop grandes et armés de notre stéthoscope pendouillant à notre cou qui tente vainement de nous donner une contenance … Il faut alors trouver le moyen de se défendre face à cette violence d’émotions et de sentiments qui se bousculent en nous sans que l’on soit préparé à les accueillir ; mais le sera-t-on jamais ?

Chacun réagit différemment à cet assaut émotionnel soudain. Certains, surtout ceux qui doutent d’eux même, se caparaconnent dans un échange froid et distant avec le patient. Ils passent souvent injustement pour des médecins insensibles. L’expérience me fait dire que ce sont souvent les médecins les plus fragiles, qui sont les plus vulnérables à la souffrance d’autrui et s’en protègent en construisant une muraille de glace.

D’autres vont s’attacher à ce qui rassure, ce qui est connu : ce que la science nous dit. C’est le règne de l’ « evidence based medicine » ou médecine reposant sur les preuves. Il s’agit d’une médecine de chiffres, qui ne s’envisage qu’à l’échelle du groupe et a, comme soldats pour la servir, les statistiques. Cette médecine des « certitudes » est indispensable pour établir des règles générales et contribue certainement à la supériorité incontestable de la médecine allopathique moderne. Si cette approche scientifique nous donne des règles et un cadre de raisonnement, elle ne résume pas à elle-seule ce qu’est la Médecine. Comme le disait déjà Platon, « la médecine est un art fondé sur un savoir, et non un ensemble de recettes. »

La médecine basée sur les preuves n’est qu’un outil au service de l’art médical qui ne prend chair et ne s’incarne qu’à travers la relation attentive, individuelle et, j’ose l’écrire, aimante du médecin avec son patient. Chacun connaît cette citation de Rabelais qui, dès le XVème siècle, affirmait :

« Science sans conscience n’est que ruine de l’âme ». La phrase complète commençait d’ailleurs par « La sagesse ne peut pas entrer dans un esprit méchant ». Voici donc posés en quelques mots les principes de la bioéthique et de l’empathie …

Dans notre société occidentale moderne, il n’y a plus de place au doute et à l’incertitude.

Pourtant, dans notre société occidentale moderne, il n’y a plus de place au doute et à l’incertitude. Les différents médias nous diffusent des informations qui sont présentées comme autant de vérités, attestées par des experts. La médecine, loin d’échapper à cette règle, est fréquemment mise au premier plan, comme, par exemple, lors de la crise COVID. Paradoxalement, la mort et le handicap sont évacués des espaces médiatiques et publiques ou évoqués avec pudibonderie.

Le médecin est présenté comme un sachant, disposant de connaissances scientifiques établies et considérées comme certaines depuis l’avènement de cette médecine basée sur les preuves. Ces différents experts sont souvent portés aux nues puis déchus avec une vitesse étourdissante.

La relation d’un médecin avec son patient est présentée, tant dans la tradition que dans la société actuelle, comme extraordinairement déséquilibrée. Le médecin, dans la posture du « sachant », domine le patient qui est en situation de faiblesse et qui devrait au médecin une confiance absolue et un abandon total.

C’est en réaction à cette image caricaturale qu’est apparu plus récemment un nouveau mode de relation, de mon point de vue, tout aussi toxique. Le patient y prend à son tour une posture de « sachant », maître de son propre corps et de son destin, abreuvé des informations d’internet et où le médecin n’est plus que l’exécutant, au service de la volonté et des désirs de son patient. La relation entre le médecin et le patient devient pratiquement un débat où chacun avance ses arguments comme lors d’une joute politique. Dès lors, le médecin comme le patient perdent de vue l’essence de ce qui les lie : soulager une souffrance et trouver, dans une alliance thérapeutique, la meilleure stratégie pour apaiser. Non pas essayer d’avoir raison sur l’autre et le dominer.

Certains patients peuvent se rassurer en ayant ainsi l’illusion de garder le contrôle sur une situation qui semble leur échapper. De son côté, le médecin peut être tenté de s’agripper à ses connaissances scientifiques pour, lui-même, conserver ses repères. Pourtant, contrairement aux médecines « douces » ou « parallèles » qui relèvent de l’empirisme, l’approche scientifique a, du fait de sa part d’incertitude, vocation à protéger du dogmatisme. Combien il doit être laissé de place au doute et à la discussion, de part et d’autre ! Une médecine moderne, consciente des limites de sa science, peut s’exprimer en acceptant sa vulnérabilité et ainsi donner l’espace dont le patient a besoin pour exprimer, à son tour, ses doutes et ses questionnements.

Le soignant n’est pas le guérisseur. Il écoute et il apprend chaque jour sur lui, sur les autres et ce grâce à cette épreuve de vulnérabilité que traverse celui qui souffre.

Ainsi, en dépit du tableau brossé ici, qui pourrait sembler bien sombre, je voulais témoigner de tous les moments de grâce qui m’ont été donnés de vivre, notamment auprès des patients les plus souffrants. Le soignant est, étymologiquement, celui qui « se soucie de » et « s’intéresse à ». Le soignant n’est pas le guérisseur. Il écoute et il apprend chaque jour sur lui, sur les autres et ce grâce à cette épreuve de vulnérabilité que traverse celui qui souffre.

Ce sont les patients dont je me suis occupé qui ont forgé ce que je suis aujourd’hui. J’ai, grâce à eux, ressenti au plus profond de mon être que la relation entre le soignant et le patient est un lieu de partage de vulnérabilités mutuelles où chacun apprend à faire confiance à l’autre. Le lâcher-prise est des deux côtés. Il faut apprendre à dire «jenesaispas»,«jenesuispassûr»,mais qu’importe : « je vais rester auprès de vous et cheminer avec vous pour vous soutenir et vous épauler ».

C’est lorsque le patient et moi-même avons accepté ce lâcher-prise avec nos vulnérabilités respectives qu’il m’a été donné de vivre les plus belles relations de soins et les plus fructueuses. Cela peut sembler choquant mais guérir apparait alors finalement accessoire et les pilules prescrites n’apparaissent que des compléments aux moments d’écoute et de partage qui cimentent la relation de soins.

Même lorsque la compréhension du mal qui affecte le malade nous échappe, nous avons toujours et plus que jamais auparavant, les moyens de soulager, d’apaiser. Cela peut sembler intuitivement paradoxal, mais le patient est très souvent soulagé par cet aveu de vulnérabilité, de doute qui habite le soignant. Ce qui compte, c’est : « je ne vous abandonne pas », « je suis auprès de vous pour lutter ». Le malade peut alors se rapprocher de celui qui soigne car, finalement, l’un et l’autre ne se révèlent pas si différents : il n’y a plus un sachant tout puissant qui domine une personne vulnérable et affaiblie. Le soignant est côte à côte avec le patient pour l’accompagner et le soutenir dans son épreuve.

Alors qu’ils étaient à la toute fin de l’évolution d’une maladie mortelle et qu’ils en étaient parfaitement conscients, certains patients ont magnifiquement exprimé la profondeur du lien qui nous unit dans nos vulnérabilités respectives en me lançant un : « Ne vous inquiétez pas, docteur, ça va aller ! » A. D.

Cet article fait partie du numéro 79 de la revue FOI

PAUVRETE ET VULNERABILITE

décembre 2023-janvier-février 2024

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