Etienne Grieu

Jésuite, prêtre et théologien. Directeur du Centre Sèvres, où il enseigne la théologie. Conseiller à la rédaction de la revue Étvdes.

21 décembre 2023

Théologie au contact des plus démunis

« Le Dieu qui ne compte pas »

Originaire de Normandie et de famille catholique, E.Grieu rattache son parcours de vie et de foi à plusieurs rencontres, particulièrement celles vécues à l’âge de 15 ans : les religieuses augustiniennes de la Miséricorde de Jésus, qui travaillaient à l'hôpital de Dieppe, au contact des malades, et Michel Quoist, prêtre du diocèse du Havre, lors d’un week-end d'aumônerie. Ces deux rencontres ont provoqué chez le futur Jésuite une redécouverte de la foi comme quelque chose de vivant, en même temps qu'un nouveau goût pour aimer le monde. Cette orientation de fond ne l’a jamais quitté et l’a amené à étudier, puis enseigner la théologie en cherchant auprès des « frères et sœurs qui n’ont pas de mine » un lieu théologique essentiel et vital pour la vie de l’Eglise. Il nous présente son ouvrage, Le Dieu qui ne compte pas. 1

FOI

Dans votre livre, vous rassemblez plusieurs publications autour de la question de la foi des personnes très pauvres. Quel est le fil rouge de votre ouvrage ?

E.G.

En fait, en rassemblant tous ces articles, je me suis dit qu’il y avait quelque chose du visage de Dieu qui se dessinait là-dedans. C’est pour ça que je l’ai intitulé « Le Dieu qui ne compte pas ». Parce qu’il me semble que les personnes qui, aux yeux des autres, ne comptent pas, nous mettent sur la voie d’un Dieu qui lui-même ne compte pas. Et il ne compte pas dans les deux sens du mot, c’est-à-dire il ne calcule pas. C’est un Dieu qui ne regarde pas la dépense, on pourrait dire. Il nous l’a montré en la personne de son Fils. Et, en même temps, ce Dieu- là ne cherche jamais à se placer sur les échelles de grandeur qu’on peut avoir en tête. C’est un Dieu qui ne s’impose jamais à nous, qui ne va jamais vouloir forcer notre attention. Il se donne gratuitement, Il est là présent, et, du coup, ne compte pas à nos yeux quand on a en tête toutes ces échelles de grandeur et qu’on raisonne à partir d’elles.

Donc, c’est un Dieu qui nous ramène vers une autre manière de voir la vie, finalement, dans laquelle le calcul, la compétition, les performances ne sont pas du tout ce qui compte. Il y a quelque chose d’infiniment plus précieux que ça et qui est de l’ordre, disons, de l’appel. C’est un Dieu qui cherche à entrer en relation avec nous, qui cherche à nous rejoindre et qui cherche à faire alliance avec nous. Qui attend notre réponse à cet appel.

Les personnes en grande précarité sont des personnes qui sont extrêmement sensibles à tout cela. Parce que, justement, aux yeux des autres, souvent, elles ne comptent pas. Elles ne sont pas regardées comme des gens valables, des gens avec qui on peut faire des choses intéressantes.

C’est très rare qu’elles aient affaire à des personnes qui s’intéressent vraiment à ce qu’elles disent. Ce Dieu qui, au contraire, s’intéresse à nous et vient à notre rencontre sans autre « Pourquoi ? » que « Parce que c’est toi ! », ça parle beaucoup aux personnes qui ne comptent pas aux yeux des autres. Parce que c’est une rencontre qui refuse de se situer d’abord par rapport aux échelles de grandeur, mais qui vise avant tout la rencontre de l’autre.

FOI
Vous parlez de la quête de foi des personnes marquées par la grande pauvreté comme étant un « véritable lieu théologique ».

E.G.

Quand on dit lieu théologique, ça veut dire que c’est un lieu source pour la théologie, un lieu qui va pouvoir apporter des éléments pour la théologie. Traditionnellement, le premier lieu théologique qu’on reconnait est la personne du Christ, et cela va de pair avec les Ecritures, car c’est à travers les Ecritures qu’on peut connaître la personne du Christ. Ensuite, il y a toute la réflexion de l’Eglise, avec les différents énoncés dogmatiques qui ont été prononcés. Il y a d’autres lieux théologiques considérés comme secondaires, comme la liturgie, l’histoire de l’Eglise, la figure de l’Eglise, les figures de saints. Je crois qu’on peut dire que la quête de foi des personnes en grande précarité est un lieu théologique pour l’Eglise. Mais avec quelques précisions, parce que la quête de foi de ces personnes a du mal à se dire et elle demande à être recueillie. Souvent, les personnes en grande précarité n’ont pas la parole facile.

Ce Dieu qui, au contraire, s’intéresse à nous et vient à notre rencontre sans autre « Pourquoi ? » que « Parce que c’est toi ! », ça parle beaucoup aux personnes qui ne comptent pas aux yeux des autres.

Parce qu’elles rencontrent beaucoup de souffrance et la souffrance, ça noue les choses, ça empêche de parler. Et puis aussi, on les a habituées à entendre que ce qu’elles disent n’est pas intéressant. Du coup, elles ont pris l’habitude de se taire. Il faut vraiment un climat de grande confiance pour qu’elles osent exprimer leurs paroles.

Je fais partie de la Pierre d’Angle 2. Tous les mois, on se retrouve pour un long temps d’échanges avec des personnes qui vivent la précarité, autour de la Parole de Dieu et un temps de prière. C’est très intéressant de les entendre commenter les textes bibliques, car elles ont un angle de vue qui est différent du nôtre. Et cela va avoir un effet en théologie parce que ça va éveiller l’attention sur d’autres sujets que ceux auxquels nous pensons.

Par exemple, pour ces personnes, la dimension relationnelle est primordiale. Lorsqu’on parle de l’espérance avec elles et qu’on les interroge sur ce qui les fait vivre encore quand tout s’écroule, autrement dit le ressort de l’espérance pour elles, elles nomment en premier les proches, ceux sur qui on peut s’appuyer. Dans la tra- dition philosophique et théologique, on n’a pas tellement pensé qu’un élément clé pour l’espérance ce sont les autres, ceux sur qui on peut s’appuyer.

C’est loin d’être idiot. Quand on est absolument seul, c’est désespérant et, au contraire, ce qui nous fait revivre, ce qui nous permet de reprendre pied un tout petit peu, c’est de ne pas être seul. Ce que disent les personnes du quart monde, c’est que les liens élémentaires qui nous relient les uns aux autres, c’est ça qui nous rappelle à la vie et qui nous parle de Dieu.

FOI
Ainsi, dans votre livre, vous exercez cette manière de faire de la théologie, en mettant en parallèle des textes bibliques et des expériences de personnes confrontées à la grande pauvreté. Cela nous déplace et nous enrichit aussi.

E.G.

Oui, je crois que ça nous permet d’entrevoir quelque chose d’autre. Par exemple, dans les Chants du Serviteur (Is. 52-53) notamment, ce qui nous a beaucoup frappés, quand on a travaillé ce Chant-là dans notre séminaire, c’est le silence du Serviteur. Pour nous, cela évoque le silence des personnes très pauvres et, comme tous les silences, on peut l’interpréter dans tous les sens. C’est exactement ce qui se passe pour le Christ dans sa Passion. Le Christ lui aussi reste silencieux et du coup ça laisse la liberté à ceux qui sont témoins de toutes sortes d’interprétations, depuis ceux qui se moquent jusqu’à celui qui dit : « Vraiment, celui-ci était le fils de Dieu ! ». Par rapport à ce silence des personnes très pauvres, il y a quelque chose un peu du même ordre. Nous sommes renvoyés à notre propre responsabilité : quelle clé de lecture choisis-tu pour interpréter ce qui arrive à cette personne-là ?

FOI
Votre livre est une parole adressée à l’Eglise ?

E.G.

Je pense que, là, il y a un rendez-vous extrêmement important. J’ai la profonde conviction que le chemin fait avec les personnes très pauvres est capable de revitaliser l’Eglise. Tout simplement parce que ça la remet face à sa vocation qui est d’annoncer la Bonne Nouvelle et de l’annoncer d’abord aux pauvres. C’est vraiment ce que dit Jésus dans l’évangile de Luc au chapitre 4. Quand l’Eglise honore cette dimension de sa vocation, elle se retrouve pleinement elle-même et elle retrouve beaucoup de force évangélique. Dans la fréquentation des personnes très pauvres, on est toujours ramené à l’essentiel et beaucoup de choses encombrantes sont ramenées à leur juste place, qui est une position seconde. Avec eux, on est ramené vraiment à l’essentiel.

Quand on y pense, les Evangiles sont remplis de rencontres avec les malades, les personnes marquées par le handicap, les personnes possédées, des enfants, des étrangers. Si on gommait toutes ces rencontres-là de nos récits évangéliques il ne resterait pas grand-chose. Cela fait partie à part entière de l’annonce de l’Evangile, ce sont des acteurs très importants de l’annonce de l’Evangile. Donc, je pense que l’Eglise a vraiment rendez-vous avec les personnes en grande précarité.

FOI
C’est de l’ordre d’une rencontre ?

E.G.

Oui, il faut qu’il y ait une vraie rencontre. Une rencontre, c’est quelque chose dans laquelle chacun des deux apporte à l’autre. Chacun est déplacé aussi par l’autre. Les pauvres sont déplacés par ceux qui n’ont pas de grand problème de précarité et l’inverse aussi. On est tous déplacé et évangélisé mutuellement.

FOI
Le temps de Noël nous remet face au choix qu’a fait Dieu de venir à nous dans la pauvreté et la vulnérabilité.

E.G.

Cela me rappelle le Chemin de Croix réalisé par le Sappel 3, il y a deux ans, avec des personnes en situation de précarité. Quand les personnes très pauvres méditent le Chemin de Croix, ça donne des choses auxquelles on ne s’attend pas du tout. La première des 14 planches dessinées représente un enfant, un tout petit emmailloté. Ils commencent le Chemin de Croix par la naissance. Cela renvoie sûrement au fait que, très souvent, pour ces personnes, la naissance a été loin d’être facile. Et, dès la toute petite enfance, il y a eu de la violence, de l’abandon ou de la maltraitance, et cela les a très profondément marqués.

Mais, en même temps il y a aussi cet appel autour du nouveau-né, celui dont on doit prendre soin et ça appelle le meilleur de nous-même. Quelles que soient les souffrances qu’on vit, quelle que
soit notre condition sociale, il y a quelque chose d’extrêmement fort dans cette figure du nouveau-né qui représente, là aussi de manière silencieuse, un appel extrêmement puissant : le nouveau-né appelle ce qu’il y a de plus beau en nous. On peut voir Noël aussi comme ça. Face au nouveau-né, on est sur le même pied d’égalité, quelle que soit notre histoire, quelles que soient nos capacités, nos paroles, on est appelé de la même manière, et ça c’est très très beau !

 Propos recueillis par P. Paté

[1] Etienne Grieu, Le Dieu qui ne compte pas : à l'écoute des humiliés et des boiteux, Salvator, 2023.
[2] La Pierre d’Angle est une fraternité entre des personnes du Quart Monde et d’autres qui les rejoignent.
[3] Le Sappel est une communauté chrétienne qui partage la foi et la Parole de Dieu avec les personnes du Quart Monde. llustration réalisée à l’atelier de peinture et de sérigraphie du Sappel, par Henriette Ollivier. Livre du Chemin de croix, (2004)

Cet article fait partie du numéro 79 de la revue FOI

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décembre 2023-janvier-février 2024

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