Emmanuel Pisani o.p.

Le Caire, Directeur de l’Idéo (Institut dominicain d'études orientales)

11 juillet 2024

5 ans après la déclaration « La fraternité humaine pour la paix mondiale et la coexistence commune »

Le document sur la fraternité humaine, une boussole pour aujourd’hui

C’était le 4 février 2019. Le pape François et le Grand Imam d’al-Azhar s’étaient retrouvés à Abu Dhabi où ils signaient ensemble un document sur la fraternité humaine. Indéniablement, une surprise. Plus encore, un évènement. Jamais encore dans l’histoire de l’Eglise et des relations islamo-chrétiennes, un pape n’avait signé un document avec un haut dignitaire musulman. Une surprise, un évènement qui constituaient une réponse inédite, audacieuse et volontariste de deux hommes qui veulent enrayer les dynamiques identitaires et violentes qui secouent le monde de part et d’autre.

Le constat est en effet redoutable et inquiétant : les hommes se jalousent, ils se font la guerre, ils s’excluent, oubliant leur origine commune et qu’ils sont fondamentalement des frères, appelés à dépasser leurs instincts mauvais pour bâtir une fraternité renouvelée et s’engager dans ce qui est notre destinée : la paix, al-salām. Il n’est pas anodin que le Paradis se dénomme en arabe Dār al-salām, littéralement, la demeure de la paix car là où règne la paix, là déjà se fait sentir la présence du paradis. L’appel à une fraternité universelle capable de reconnaître le frère comme un vrai frère, un alter ego et non comme un concurrent est une urgence. Sa mise en œuvre n’est pas acquise, et la force de ce document réside dans l’engagement moral de ces deux hommes appartenant à deux religions et des sphères culturelles différentes. L’un vit à Rome, l’autre au Caire, l’un est le chef de l’Eglise catholique, l’autre est à la tête du phare académique du monde sunnite. Ils se sont donc retrouvés à Abou Dhabi, après avoir établi des relations solides et amicales.

Un document prophétique

Ce document revêt à mes yeux une dimension prophétique car le dialogue fraternel entre des croyants de confessions différentes n’est pas d’abord une question sociale mais avant tout une question spi rituelle. Théologiquement, il renvoie à une réalité ontologique à savoir qu’en Christ, chaque homme est un seul Adam recréé. Prophétique aussi, car il s’agit d’avertir le monde qu’il ne doit pas céder à la barbarie et que Chrétiens et Musulmans peuvent s’engager à vivre ce défi, où l’on se reconnaît frères et responsables les uns des autres afin de dépasser les logiques de discriminations en tout genre. Prophétique, car le dialogue interreligieux est porteur d’une espérance. Il dessine un horizon qui est certes à atteindre, mais que l’on peut déjà percevoir.

Prophétique, car ces deux hommes ne sont plus tout jeunes, et nonobstant la fatigue de l’âge, les courbatures et l’arthrose, ils déploient toute leur énergie pour éveiller et réveiller cet esprit de communion dont nous nous détournons ces derniers temps avec une rapidité vertigineuse.

Le monde offre le triste spectacle de divisions, de menaces d’uniformisations, de guerres, de réactions identitaires. Elles ne concernent pas seulement l’Europe, mais aussi l’Afrique et plus encore l’Asie. Les incompréhensions, les malentendus, les lieux communs sont légions. Que reste-t-il alors ? On retiendra l’image de l’amitié entre ces deux hommes, entre ces deux frères qui ouvrent la voie pour une réflexion de fond et un engagement politique pour une « pleine citoyenneté ». On objectera peut-être qu’il s’agit d’un texte théologiquement faible, et que les considérations éthiques qu’il déploie sont très générales. On a pu écrire qu’il s’agissait d’un texte exhortatif dépourvu de tout moyen de mettre en œuvre ce qu’il préconise. In fine, un texte peu utile, car peu efficient.

Prophétique aussi, car il s’agit d’avertir le monde qu’il ne doit pas céder à la barbarie et que Chrétiens et Musulmans peuvent s’engager à vivre ce défi, où l’on se reconnaît frères et responsables les uns des autres afin de dépasser les logiques de discriminations en tout genre.

Je ne partage pas cette analyse. Le simple fait que ces deux hommes aient signé ce document constitue un engagement d’importance. Si ce texte est prophétique, c’est aussi parce qu’il dispense une parole qui appelle d’autres paroles. Même s’il semble n’être que symbolique – ce qui pour certains tend à vouloir en minimiser sa portée – je partage la conviction avec les anthropologues que le symbole revêt une dimension essentielle.

Du point de vue de la foi chrétienne, cette dimension est sacramentelle, c’est-à-dire que dans le symbole est une présence. Elle permet de changer notre manière de voir, non seulement sur l’autre (objectivité), mais aussi sur soi-même (subjectivité), et sur la relation qui nous unit (intersubjectivité). Derrière le symbole, se trouve par conséquent une profondeur. C’est pourquoi, il me semble réducteur et caricatural de considérer ce document comme une simple déclaration internationale. Les symboles contribuent à construire, à reconstruire.

Si le document invite à étudier le texte et pas seulement à le lire, c’est parce que l’étude questionne et conduit notamment à poser la question suivante : et après ? Autrement dit, quels services concrets peuvent mener Chrétiens et Musulmans, dans l’enracinement spirituel qui est le leur, pour semer et faire croître au sein des relations humaines, à la fois nationales et internationales, cet esprit de fraternité, cette semence de réconciliation entre les hommes, en vue d’opérer un rapprochement entre l’Occident et l’Orient ? Quelles propositions peut-on envisager pour répondre au défi du cri des pauvres et du cri de la terre ? Cette fraternité universelle, autrement dit pacifiée, ne peut advenir sans le dialogue.

Pas d’autre alternative que le dialogue

Le récit biblique de la Genèse souligne que le meurtre d’Abel fut motivé par la jalousie éprouvée par Caïn, jalousie qui l’empêcha de parler ouvertement avec son frère. La seule parole mentionnée fut celle de l’ordre de Caïn à son frère et qui conduisit à sa mort. A l’inverse, le dialogue est toujours un échange de paroles où l’autre est écouté, où il lui est donné la possibilité de répondre, où la violence physique est suspendue, neutralisée. Le document sur la fraternité humaine atteste que deux frères peuvent se parler et entrer dans la dynamique d’une écoute mutuelle. Le pape et le grand Imam ont pu exprimer leurs malaises, leurs inquiétudes, leurs préoccupations. En signant ensemble ce document, ils dessinent le visage d’hommes intérieurement pacifiés, capables de s’ouvrir à la grâce.

Ainsi, si ce document est prophétique c’est parce qu’il est une boussole afin que l’histoire ne se referme pas sur elle-même, et que nous ne nous retrouvions pas de nouveau engloutis dans la tragédie de l’exclusion de l’autre, voire dans le pire des cas, son extermination. Ce document met du baume au cœur car il nous montre que le monde est encore gouverné par des sages, une sagesse dont ils témoignent et qu’ils proclament et qui peut guérir l’homme du cancer qui le ronge, celui de la jalousie ou de la peur. Je ne sais pas si l’Andalousie fut jadis le jardin fleuri où cohabitaient en harmonie et intelligence Juifs, Chrétiens et Musulmans. Mais je sais que si nous recherchons des exemples dans le passé, c’est parce que finalement, nous aspirons à bâtir cette société fraternelle qui, sans rejeter les droits de Dieu, serait attentive aux droits de tout homme.

Le dialogue est toujours un échange de paroles où l’autre est écouté, où il lui est donné la possibilité de répondre, où la violence physique est suspendue, neutralisée.

Pour nous, Chrétiens, l’enjeu est celui de notre humanisation. Elle dépend de notre capacité à nous ouvrir à l’humanité toute entière, celle qui est récapitulée par le Christ. Ce chemin ne va pas sans patience et ascèse car même celui qui est armé est un frère à écouter. Il n’épousera pas toujours le dialogue, mais comme ne cesse de l’exprimer Eric-Emmanuel Schmitt dans ses romans ou récits, à la fin, c’est toujours la paix qui a le dernier mot. Al-salām. Telle est notre foi et notre espérance. E. P.

Cet article fait partie du numéro 80 de la revue FOI

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