Pierre Laslandes

prêtre, ccn, Abbaye de Sablonceaux

Caisse communue

Le partage multiplie

50 ans de vie, 50 ans de partage et comme l’a souvent dit Laurent, « le partage multiplie » La caisse commune est un aspect de cette vie communautaire d’un demi-siècle qui, dans son aspect pratique, nous lie les uns aux autres dans une trentaine de pays.

FOI : A quel moment la Communauté a-t-elle choisi d’avoir une « caisse unique » ?

P.L. : La Communauté depuis l’origine a toujours choisi d’avoir une caisse unique.
En septembre 1974, la première retraite de la communauté s’est faite à St Hugues de Bivier près de Grenoble. L’un des quatre points qui en sont sortis : partager ce que l’on a pour dire notre volonté de partager ce que l’on est. A Noël 1974, nous avons vécu le premier engagement : obéir au discernement communautaire.

Dans cette même période, la maison du 49 Montée du Chemin Neuf, qui nous était prêtée, devait être vendue. Pensant la communauté comme un provisoire qui pouvait durer, le don de Dieu pour l’achat de la maison a été un signe que la Communauté était l’œuvre de Dieu, avec ses pauvretés. C’est en commençant les démarches d’acquisition que s’est mise en place une simple comptabilité, première visualisation d’une caisse commune. C’est le choix de la vie commune et les circonstances qui ont fait la caisse commune. Ce qui était évident dans les Actes des apôtres et que nous voulions vivre « entre eux tout était commun, nul ne disait sien ce qui lui appartenait » (Act 4,32) paraissait une évidence pour notre vie communautaire… Au terme, la caisse commune est née, non d’une idée mais d’un appel et d’une nécessité pratique.

Pierre Laslandes et Jacques Monfort, rue Henri IV, 1981

FOI : Faire le choix d’une caisse unique, cela implique d’autres choix, sans doute.

P.L. : Oui, dans cette vie pratique se sont exprimés, petit à petit, certains points, comme celui de la transparence. Pour nous-même d’abord, faire nos comptes, mais aussi pour les autres : être capable de rendre compte de ce que nous vivions. Être clair pour soi-même et pour les autres a été un choix. « La feuille jaune » a été un moyen tout simple pour rendre compte de notre relation à l’argent (quand on gagne peu, on fait attention, on discerne ce qui est essentiel). Rendre compte aux frères et sœurs de nos ressources et de nos dépenses, quel que soit notre statut de fraternité de vie ou de quartier, était là aussi un choix. Cela a été des temps de grâce pour moi pendant vingt ans, de pourvoir rencontrer célibataires et familles pour accueillir l’exigence de la transparence avec la souplesse de se prendre là où nous en sommes dans ce chemin de simplification de vie.
Apprendre à vivre selon ses vrais besoins est une ascèse dont les fruits sont une joyeuse liberté, une souplesse et une plus grande confiance dans le soin que le Seigneur prend avec chacun. On se trompe rarement en refusant le « tout-tout de suite ». Différer le besoin ouvre souvent à plus de sagesse. En tout cas, il est bon que soit possible, dans la Communauté, que des frères et sœurs appelés à vivre une pauvreté radicale puissent le vivre. Beaucoup (mariés ou célibataires) nous ont précédés dans ce désir que le Christ soit notre seule richesse. Notre chemin vers une démarche écologique est un choix de pauvreté. Laurent a souvent répété que la pauvreté est le rempart de la Communauté. La fidélité aux choix premiers est un enracinement qui permet la croissance et un avenir libre. Notre sécurité n’est pas dans ce que nous avons mais dans cette richesse qu’est notre fraternité à cause du Christ. Ne comprendre la première béatitude que sous l’angle de « ne pas avoir » nous conduit à rater l’essentiel. Le Pape François nous invite à choisir une vie libre des contingences mondaines. Etre libre pour être offert.

FOI : Ce chemin de transparence nécessitait un chemin de discernement.

P.L. : Le discernement consiste à me demander : « De quoi ai-je vraiment besoin ? ». Cela s’est appliqué non seulement pour les questions matérielles, mais est allé aussi jusqu’au discernement de la vie professionnelle ; « Qu’est-ce que je suis en train de faire ? », se demandait Saint Bernard chaque jour. Dans la Communauté, tout le monde travaille. Des 1984, il a été dit l’importance de pouvoir remettre à la Communauté son travail pour y être envoyé en mission. Être libre par rapport à l’objet de mon travail en remettant au discernement fraternel mon activité.

La caisse commune nous donne de vivre une dépendance et une confiance les uns vis-à-vis des autres. Que ce soit au Congo, au Tchad, au Brésil, à Maurice ou à Madagascar, nous y recevons plus de joie et d’humanité que ce que nous y apportons. Rejoindre les plus pauvres fait découvrir une autre richesse. Prendre conscience que ce que nous dépensons ici a une incidence sur le partage ailleurs peut nous fortifier dans cette liberté de partager ce que l’on a, pour dire notre volonté de partager ce que l’on est.

Cette dépendance se manifeste plus visiblement encore par tous ceux qui veulent vivre la mission avec la Communauté. Nous pouvons rendre grâce au Seigneur pour la Communion, ces frères et sœurs qui s’engagent dans le partage. On peut constamment rendre grâce aussi pour tous ceux qui sont comme le « canevas de Dieu » : tous ceux qui, n’étant pas membre de la Communauté, ont permis, par leurs dons, leur disponibilité, leur savoir-faire, leur discernement, leur prière…, à la Communauté d’être telle qu’elle est aujourd’hui. Se recevoir des autres comme des cadeaux du Seigneur qui nous sont offerts. Les exemples sont innombrables. Aucune des maisons où nous sommes, n’a été acquise par nos propres possibilités.

FOI : Aujourd’hui, comment envisages-tu la simplification de vie ?

P.L. : J’ai aimé cette règle toute simple évoquée au Chapitre et partagée dans ces quatre jours de temps communautaire à l’abbaye des Dombes, celle de « ralentir le rythme », autrement dit prendre le temps de nous laisser unifier pour attendre la réponse du Seigneur. Dans ce choix de caisse commune et ce chemin de simplification de vie, j’ai découvert aussi l’importance des habitudes. Elles ne sont pas mauvaises ! Rien n’est plus habituel que notre rythme cardiaque… Si notre cœur ne bat pas comme « d’habitude », on s’inquiète. Ce mot « habitude » peut parfois déplaire quand il n’est plus ajusté à ce qu’il signifie : une habitude qui n’est plus habitée ressemble à une coquille vide. Mais lorsque l’habitude est habitée, quelle paix, quelle joie… L’Eucharistie, si elle n’est pas habitée par ce qu’elle signifie, ressemble à une routine. Habitée, elle est une vraie joie.

Le partage fortifie notre communion. Les chapitres de la Communauté ont toujours confirmé ce choix de la caisse commune. Les adaptations sont nécessaires au fil de la croissance. La pérennité de la caisse commune n’est possible que dans le choix de chacun de vivre la simplification de vie dans l’esprit d’une école de liberté. Si la pauvreté est un scandale dans notre monde parce qu’elle est refus d’un partage, elle est une consolation quand elle est choisie, dans la communion à Dieu et aux autres. Le Seigneur et nos frères et sœurs sont notre seule richesse. Propos recueillis par P.Paté

Cet article fait partie du numéro 78 de la revue FOI

LE CHEMIN NEUF FÊTE SES 50 ANS

septembre-octobre-novembre 2023

Autre   Vie de la Communauté  

Ces articles peuvent aussi vous intéresser…

 

Je verrai toujours vos visages

Réalisé par Jeanne Herry en 2023, le film « Je verrai toujours vos visages » a fait découvrir au grand public l’existence et la pratique de la justice restaurative. S’inspirant de faits réels, le film traduit fidèlement la réalité de ces rencontres entre victimes et auteurs d’a...

 

Nativité trio

Marina Poydenot

Nativités Trio (sortie 17 décembre 2022), ce sont trois multi-instrumentistes au service d’un répertoire de folk-poésie qui chante les tendres et mystiques mystères de la vie. Marina Poydenot, Romain Feron et Ferenc Virag se sont rencontrés dans la Communauté du Chemin Neuf et se sont assoc...