Estelle Sogbou

soeur consacrée, ccn, Doctorante en théologie, ITD

Ezéchiel Hébié

marié, ccn, responsable ccn Burkina Faso

27 mars 2024

Burkina Faso

L’Eglise au service de la paix

Depuis l’été dernier, la Communauté du Chemin Neuf célèbre ses 50 ans d’existence par des rencontres qui se veulent d’Eglise et à l’écoute des pays dans lesquels elle est envoyée. Après la fête du 19 août 2023, à l’Abbaye d’Hautecombe, le Burkina Faso, la Martinique, la Pologne, l’Egypte et d’autres lieux accueillent cette grâce jubilaire par des célébrations, des rencontres fraternelles et des « tables rondes » qui réunissent des personnes engagées pour la paix et l’unité dans leur pays. Du 28 au 29 octobre 2023, le projecteur était tourné vers le Burkina Faso. Estelle Sogbou et Ezéchiel Hébié reviennent sur l’évènement.

FOI : Quels thèmes avez-vous retenu pour ces journées jubilaires au Burkina Faso ?

Ezéchiel :

Une fois le Burkina Faso choisi pour cet évènement, la petite communauté présente sur place s’est saisie de cette décision pour la mettre en œuvre à travers tout un processus d’échanges interactifs.

Nous avons commencé par prier, afin de discerner sur le thème : qu’est-ce qui pouvait être le plus en phase avec le contexte du Burkina en particulier, mais, plus largement, le contexte africain ?
On s’est laissé conduire par l’Esprit-Saint pour aboutir au thème de l’éducation et la question de la paix. En effet, de nombreux pays d’Afrique sont face à cette quête de paix du fait de conflits politiques, d’instabilités politiques ou de terrorisme, de djihadisme, d’extrémisme violent. Du coup, le thème de l’Eglise au service de la paix nous semblait pertinent. Ça a été l’opportunité d’être en communion avec l’Eglise locale, l’Eglise universelle et aussi avec l’ensemble de la Communauté dans le monde.

Octobre 2023, Journées jubilaires cnn à Ougadougou

FOI : Comment avez-vous déterminé le contenu des tables rondes ?

Estelle :

En priant et puis en observant ce qui se passait en Afrique depuis le début de l’été, on voyait bien que de nombreuses situations remettaient quand même en question la stabilité politique de nombreux pays.
Il y avait aussi un rapport intercontinental très violent, notamment par rapport à la France, et qui pour nous, Communauté, qui est née en France, ne pouvait pas nous laisser indifférents.
Enfin, le troisième élément qui nous a guidés, c’est le chemin synodal entrepris par l’Eglise catholique depuis deux ans. Or, depuis le premier synode africain, en 1995, l’Eglise se pense comme « famille de Dieu». Comment notre communauté s’inscrit-elle dans cette démarche ?.
L’objectif était moins de développer de grandes idées que de témoigner d’une espérance. Témoigner d’une espérance possible.
Quand tout le monde est en train de se défendre. Quand tout dit que nos relations peuvent être mises en cause, qu’on peut se brouiller, quand tout dit que l’Eglise cherche un peu son identité aussi, quelle parole d’espérance on peut avoir ensemble, qu’il y a un vivre ensemble possible ?

L’objectif était moins de développer de grandes idées que de témoigner d’une espérance. Témoigner d’une espérance possible. Quand tout le monde est en train de se défendre.

Un vivre ensemble humain, bien sûr, entre différents continents, différents pays, et un vivre ensemble aussi spirituel. D’où la question de l’Islam. La question du rapport à l’Islam en Afrique n’est pas évidente. Depuis Al-Qaïda, le monde a changé. Mais, alors que l’Afrique est très marquée dans ce rapport à l’Islam, quelle parole d’espérance pouvons-nous entendre ? Quel vivre ensemble est possible ?
Cette Eglise Famille de Dieu, elle peut dire quelque chose. L’expérience ecclésiale africaine a quelque chose à dire dans le chemin synodal. Il y a quelque chose à repenser de nos relations à l’intérieur de l’Eglise. Et une parole sociale à partager au monde, je crois.
C’était vraiment un gros projet. On partait sur trois prises de parole. Mais finalement, on s’est arrêté sur ces deux pôles-là, du dialogue avec l’Islam, et puis de cette Eglise Famille de Dieu, dans son expérience synodale. Qu’est-ce qu’elle dit d’un vivre ensemble le plus large possible dans les relations humaines ?
Mais, qui dit relations humaines, dit relecture de l’histoire de l’Afrique, de la colonisation, de la lecture de ces troubles, de ces rapports intercontinentaux qui sont remis en question. Et aussi, c’était l’occasion de pouvoir dire qu’on peut trouver un autre chemin que de se dire : « On ne se parle plus ». Avec ses 50 ans d’existence et ses 40 ans de présence sur la terre d’Afrique, la Communauté ne pouvait pas se taire.

FOI : Comment se sont déroulées ces journées jubilaires ?

Ezéchiel :

L’événement phare fut la célébration eucharistique, présidée par le cardinal Philippe Ouedraogo, qui a marqué vraiment cette action de grâce pour le don des 50 ans de la Communauté à l’Eglise, rassemblant toutes sortes de personnalités, politiques, coutumières, religieuses, pas seulement catholiques, mais d’autres confessions chrétiennes et aussi des Musulmans, des religions traditionnelles. Nous avons eu l’opportunité d’accueillir le ministre du Mogho-Naba, le chef traditionnel de la plus grande ethnie au Burkina, qui a démontré toute son adhésion et sa prière, pour ce thème de l’Eglise au service de la paix.
Ces journées ont été des temps de communion fraternelle avec l’ensemble des frères et sœurs de la Communauté du Burkina, mais aussi venant d’autres pays. Cela nous a permis d’accueillir davantage les richesses de nos cultures mutuelles.


Estelle :

Entre l’Europe et l’Afrique, nous avons des manières différentes de célébrer. A Ouagadougou, nous avons pris le temps de célébrer, le temps et l’espace. On a célébré dans trois lieux différents : la cathédrale et les deux maisons communautaires. Comme si, dans chaque lieu, il fallait marquer cette manière de rendre grâce, de célébrer le temps. Et ça nous a déplacés un peu : trois jours de fête.

FOI : Quelle impression vous reste des tables rondes ?

Estelle :

La rencontre des tables rondes fut un magnifique espace de dialogue, de partage de différentes expériences. S’écouter les uns les autres, écouter ce que chacun a vécu et laisser résonner en
moi la parole de l’autre : c’était la méthode qu’on avait choisie de suivre. Non pas se répondre tout de suite, mais à partir de ce que dit l’autre, se poser la question : « Qu’est-ce qui résonne en moi ? Qu’est-ce que j’ai envie de garder, puis de redonner ? A quoi cette parole m’amène ? ».

S’écouter les uns les autres, écouter ce que chacun a vécu et laisser résonner en moi la parole de l’autre.


Il y a eu plusieurs imprévus. Par exemple, lorsque l’Imam a pris la parole, il a commencé avec des versets bibliques de bénédiction.
C’était une façon de dire : « Je pars de là où tu es. Tu m’as invité, mais je pars avec toi de là où tu es. Puis, je vais te dire ce que je pense, comment j’envisage ce qu’est l’Islam, celui que j’ai envie de pratiquer ».


Il y a eu des réactions : « Ce n’est pas mon expérience de l’Islam » disaient certains parmi nous, « mais, ce que tu dis nous fait aller plus loin ». Ce dialogue, c’était comme une expérience de « résonnance » que nous avons retrouvée tout au long de ces tables rondes. Quand fut abordée la question de l’engagement social et politique de l’Eglise, on a parlé de l’accueil de l’étranger. Chez nous, l’étranger est un hôte. Alors, que veut dire l’accueil de l’hôte européen, lorsque le pays décide de ne pas avoir de relations avec certains pays européens ?

La colonisation fait que l’histoire de l’Afrique ne sera jamais une histoire simple, mais elle est toujours construite des différentes alliances qui sont venues, qui l’ont traversée et qui fait qu’elle va toujours se poser des questions, puis repenser aussi la place des uns et des autres. Par exemple, celle des femmes dans l’Eglise.
Claudine, l’épouse d’Ezéchiel a pu témoigner de cet appel pour les femmes à porter aussi une mission. Il y a un rêve possible pour l’Eglise d’Afrique. Il y a une présence possible, un témoignage et une espérance.
Nous avons pu nous écouter les uns les autres, et ça, c’était une belle expérience de synodalité.
Une autre surprise en la personne d’un père jésuite que nous avons invité au dernier moment. Il nous a redit l’importance de ce « terreau » ignatien dans lequel la Communauté pousse.


FOI : Est-ce qu’il s’agissait de débats « à l’africaine » ?

Ezéchiel :

La nature du dialogue et des échanges que nous avons eus effectivement , s’inspire du débat sous l’arbre à palabres. C’est ce que je retiens comme image forte. Je pense aussi que la grâce de l’Esprit-Saint nous a accompagnés. Nous avons reçu des messages uniques qui étaient vraiment ceux de l’amour qui peut tout vaincre. Je pense qu’au-delà de la diversité des religions, ce qui est sorti fortement, c’est que l’amour de Dieu est plus fort que tout. C’est ce qui se joue dans ce contexte africain, fait de conflits et d’instabilité.
Mais l’Eglise est appelée à s’adapter, à être cette Eglise de demain, à l’écoute de tous ces lieux, de tout ce qui se joue, par exemple chez cette jeunesse qui est vraiment un trésor pour l’Afrique. A l’écoute des jeunes, l’Eglise doit prendre sa place dans le processus de développement dans l’histoire de ces pays, dans l’histoire de l’Afrique. Et je pense que c’est ce qui fut la richesse de cette célébration faite à l’Africaine.
Cet engagement, cette place à prendre dans les pays où on est les uns avec les autres, ça a été aussi toute la dimension du manifeste que l’on a écrit ensemble. Les jeunes ont eu deux jours pour porter le texte. Ils l’ont habité, ils lui ont donné une ampleur, une manière de proclamer, de l’entendre.
Donc, vraiment, une expérience d’Eglise, parce que la Communauté, avec d’autres, en Eglise, osait quelque chose. De l’Eglise d’Afrique.


Ezéchiel :

Moi, j’ai été très particulièrement marqué par la proclamation de ce manifeste sous forme de slam par les jeunes. Ça m’a donné beaucoup d’émotions parce que c’était très dense en termes de message. La réception que j’ai eue après la célébration, c’est qu’au niveau même de tous nos invités, surtout politiques, ils ont vraiment très bien apprécié. Et ils disent qu’ils n’ont jamais vu ça. Je porte beaucoup cette question de paix dans mes prières.
Propos recueillis par C. Nouschi et P. Paté.

Retrouvez la table ronde sur Chemin Neuf Media

Manifeste communautaire pour la Paix en Afrique

Parce que, ces dernières décennies, les Africains ont tant souffert de la guerre, guerre civile ou guerre entre nations, de conflits intercommunautaires et ethniques, de la violence sous toutes ses formes,

Parce l’amour chasse la haine et la peur 1 et que la culture de la guerre et de la violence peut être transformée en une culture de la paix et de la non-violence,

Parce que cette transformation exige la participation de tous : peuples de toutes cultures, de toutes religions, de toutes croyances, d’Afrique ou d’ailleurs,

Parce que dans une Afrique fracturée, la paix est un vain mot, un mirage, si elle n’est pas le fruit de l’écoute, du dialogue, du pardon et de la réconciliation,

Parce que la famille est essentielle à l’édification d’une société empreinte d’amour, de justice, de paix et de cohésion sociale,

Parce que la famille est première et irremplaçable éducatrice 2 à la fraternité, à la solidarité, à l’attention mutuelle au plus faible, au plus vulnérable,

Parce que l’Eglise poursuit la paix et la recherche sans relâche, espérant contre toute espérance,

Parce l’Eglise est déjà porteuse de cette Bonne Nouvelle de la paix, don de Dieu pour un monde plus juste, plus solidaire, et elle la proclame,

Parce que l’Eglise en Afrique se dit davantage comme famille, famille de Dieu 3 où s’exercent la miséricorde et le pardon qui libèrent,

Parce que l’Unité des Chrétiens et la fraternité humaine universelle reposent sur une culture du dialogue et le partage de nos expériences croyantes dans le respect de nos différences,

Parce que la communion fraternelle donne à l’humanité entière un avenir à espérer 4, où, devant l’impossible, s’opère le miracle, et la promesse devient réalité,

Parce que l’appel à l’unité est notre vocation 5, unité entre les peuples, nos Eglises et nos cultures, unité dans le couple et la famille, unité intérieure de la personne,

Parce que le récent Chapitre de notre communauté nous interpelle et nous met au large pour un amour universel, Parce que nous croyons que « Christ est notre Paix, lui qui, des deux peuples, n’en a fait qu’un, renversant le mur de séparation » 6,

Nous nous engageons !

Nous nous engageons dans nos familles, dans notre communauté, dans nos pays, dans notre région ! Nous nous engageons en tout lieu où le souffle de l’Esprit nous conduit,
Dans toute réalité où Dieu nous met, là où il nous attend pour son œuvre de paix.

Paix sur la terre !
Paix aux hommes et aux femmes de bonne volonté !

Nous nous engageons !
Nous nous engageons à saisir cette étape de maturité et de croissance comme un temps de grâce, grâce des cœurs brûlant pour la mission et le dialogue avec toutes les confessions chrétiennes, l’Islam, et les religions traditionnelles.

Nous désirons être des artisans de paix, travaillant à une harmonie féconde, sans nous lasser, répondant à l’appel du Christ, de l’Eglise, des peuples d’Afrique.
Oui nous nous engageons !

Nous nous engageons à défendre la vie et la dignité de tout homme et de toute femme par-delà les différences ethniques, religieuses et culturelles.
Nous désirons faire de tous nos lieux de vie des foyers accueillants et fraternels.
Oui nous nous engageons !

Nous nous engageons à vivre la charité, en donnant de notre temps et en partageant nos biens, matériels et financiers. Nous désirons mettre fin à l’exclusion et à l’injustice en promouvant le bien commun.
Oui nous nous engageons !

Nous nous engageons à vaincre la violence par la non-violence, en choisissant la bienveillance dans notre discours et notre manière d’être avec l’autre.
Nous désirons rompre la chaîne de la violence personnelle ou collective, violence envers les plus démunis, les plus vulnérables.
Oui nous nous engageons !

Nous nous engageons à bâtir l’amitié sociale et la fraternité humaine, en choisissant une véritable écoute de l’autre, pour l’accueillir sans préjugés et le dialogue, pour cheminer ensemble.

Nous désirons être une diversité réconciliée, en reconnaissant et accueillant davantage les richesses de nos différences qu’elles soient ethniques, culturelles, religieuses.
Oui nous nous engageons !

Nous nous engageons à la suite du Christ, Source de la Paix véritable, à promouvoir l’unité et la réconciliation, faisant tomber les murs de séparation.
Nous désirons être des hommes et des femmes de prière qui chaque jour engagent leur foi dans la prière même du Christ : « Qu’ils soient un pour que le monde croie » 7.
Oui nous nous engageons !

Ouagadougou, le 28 octobre 2023 Communauté du Chemin Neuf – Pays d’Afrique

[1] Cf. 1 Jean 4,18 : « La crainte n’est pas dans l’amour, mais l’amour parfait bannit la crainte ; car la crainte suppose un châtiment, et celui qui craint n’est pas parfait dans l’amour. » Et Martin Luther King, Wall Street Journal, 13 novembre 1962 : « L’obscurité ne peut pas chasser l’obscurité ; seule la lumière le peut. La haine ne peut pas chasser la haine ; seul l’amour le peut.»
[2] Benoît XVI, Message pour la journée mondiale de la paix, Janvier 2008, § 3.
[3] Cf. Jean-Paul II, Ecclesia in Africa, Yaoundé, 14 septembre 1995.
[4] Cf. Pape François, Grand Imam d’Al-Azhar Ahmed al Tayeb, Document sur la Fraternité Humaine pour la paix mondiale et la coexistence commune, Abou Dabi, le 4 février 2019.
[5] Cf. Les Constitutions de la Communauté du Chemin Neuf.
[6] Ephésiens 2,14.
[7] Jean 17,21

Cet article fait partie du numéro 80 de la revue FOI

Dialoguer pour se comprendre

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