Yola Rzeczewska

sœur consacrée, ccn, Saragosse (Espagne)

Charisme et Institution

Les charismes, un lieu-pont entre Dieu et l’homme

A l’heure où divers charismes de la « Nouvelle Pentecôte » cherchent une structure plus adéquate dans l’Eglise pour leur meilleure utilité évangélique, des questions peuvent surgir. « Charisme » et « institution», sont-ils nécessairement étrangers l’un à l’autre, et leur relation, une accusation réciproque ? Et s’il y a une possible institutionnalisation des charismes, serait-elle juste un compromis qui mortifie les intérêts tant de l’un que de l’autre? Quel enjeu se cache en définitive derrière leur rapport ?

Et si, mettant de côté des clichés politisants, et en faisant appel, à la suite du Concile Vatican II, à la fraîcheur des Ecritures, nous découvrions avec étonnement que le charisme pouvait contenir déjà en lui une réponse, et que sa relation avec l’institution pouvait ne pas être si étrangère même aux desseins de Dieu ?

Trois étapes fondamentales de la redécouverte des charismes dans l’Eglise nous tracent le chemin. D’abord, le Concile Vatican II récupère le lien du charisme au ministère, et le resitue en ecclésiologie, comme constitutif des services variés dans l’Eglise (cf. LG 4.7. 12b ; AA 3d ; AG 23a.28a). Paul VI et Jean-Paul II reconnectent ensuite le charisme à la vocation, et à toutes les vocations particulières, représentées par trois vocations-états principaux de vie : laïcs, prêtres et vie consacrée (cf. Christifideles Laici, Pastores dabo vobis, Vita consecrata). Enfin, Jean-Paul II, par le triple rapport vocation-charisme-ministère, rétablit le lien intrinsèque entre ces réalités, parties intégrantes du don charismatique (cf. VC 30c; Redemptionis donum 14c; ChL 20e). Les charismes retrouvent ainsi leur richesse scripturaire : tant “personnels” (cf. 1Co 14,2.4), que ceux attribués à un peuple, ou ceux qui édifient l’Eglise en ses divers domaines de vie, de prière, d’organisation interne, et de mission (cf.Rm12;1Co12;Ep4; 1Co 7,7 ; Rm 11,29; Ac ; Mc 16,17-20).

Le charisme indique une logique interne dont l’équipe le Donateur, en vue d’un plan en faveur de l’Eglise et du monde.

A travers ce trinôme paradigmatique, le charisme n’est plus pris en compte statiquement « en soi », ni à son seul point de départ, ni à son seul point d’arrivée, il se présente dans sa réalité intégrale. Amarré en amont à l’appel de Dieu, et en aval, aux divers ministères (services, missions, œuvres, états de vie, instituts), il indique une logique interne dont l’équipe le Donateur, en vue d’un plan en faveur de l’Eglise et du monde. Le programme qui s’en dégage ainsi fournit les informations que le charisme contient dans son « code génétique », vitales pour sa mise en forme, personnelle et communautaire ou ecclésiale. Il indique le but en vue duquel il a été donné, les moyens généraux à utiliser et les modalités selon lesquelles il doit être reçu, exercé, protégé.

Se dessinent ainsi, en filigrane, comme des règles de conduite pour que le charisme soit conforme à l’intention de son Donateur. Le « don », comme « donné » mais aussi « à donner », et donc tâche à accomplir, suscite des droits et des devoirs réciproques, à l’intérieur du réseau de relations qu’il tisse, supposant aussi une responsabilité devant Dieu (cf. 1P 4,10 ; Mt 14,14-25).

Si donc l’institution peut être vue comme un ensemble de relations interpersonnelles doué de normes de comportement qui régulent des droits et des devoirs respectifs, l’institution est en quelque sorte déjà là, en son essence, contenue en germe dans le charisme lui-même de par la volonté de Dieu, et inhérente à sa nature typiquement relationnelle et à sa dynamique propre, qu’on pourrait dire aussi « institutionnalisante ».

Paroisse St. Paul, Aix-en-Provence

Les charismes dits « collectifs », attribués au peuple d’Israël, à l’Eglise elle-même (cf. Rm 11,29 ; LG 5b), ou à d’autres « corps » dans l’Eglise, outre la communication entre Dieu et l’homme, et entre les hommes, suscitent celle entre les générations, par le passage qui s’opère d’un don confié à une personne, le fondateur, à une entité qui en devient dépositaire, pour partager et transmettre un patrimoine-héritage dans l’espace et dans le temps.

L’institution peut être vue comme un ensemble de relations interpersonnelles doué de normes de comportement qui régulent des droits et des devoirs respectifs.

Les « charismata », dons ou effets de la grâce, reflètent ainsi en eux la complexité de la grâce divine en sa rencontre avec la nature humaine. Pour qu’un tel don-charisme, venant de l’initiative de Dieu, spirituel en son origine, puisse être assimilé par l’homme, il doit passer par une série de formalisations. Dans un premier temps, l’homme est appelé à accueillir le don de Dieu, à le faire «sien», à se l’approprier et l’extérioriser par une réalité humaine – une parole, un geste, une action, une œuvre, un service, une forme de vie, etc., et à le communiquer à d’autres hommes, en faveur desquels il a été donné. Cette première institutionnalisation, « spontanée » ou « immanente », pourrait être vue alors comme une « humanisation » du don divin. Un tel don, étant toutefois destiné à l’Eglise, à être exercé en elle et pour elle, son ultérieure institutionnalisation canonique serait une « ecclésialisation » du charisme, par son accueil par l’Eglise qui le reconnaît comme « sien » et le met en forme adaptée, pour une plus grande visibilité et utilité pour tous. De spontané, le charisme devient aussi un office, une fonction, un état de vie stable, un institut ecclésial, investi de son autorité.

Si donc l’institutionnalisation du charisme, qu’elle soit immanente ou canonique, se présente comme une invitation de Dieu faite à l’homme, individuellement ou en Eglise, à entrer en relation, en collaboration avec lui à travers un charisme-don divin, cette même institutionnalisation apparaît comme destinée à devenir une invitation de l’homme adressée à Dieu, individuellement ou en Eglise, à la relation et au travail ensemble à travers une institution humaine. En effet, appartenant en même temps aux deux interlocuteurs, les charismes constituent un lieu-pont, une zone spéciale de rencontre et d’échange entre Dieu et l’homme. Une fois donnés par Dieu et assimilés par l’homme, personnellement ou en communauté ecclésiale, ils ne cessent pour autant d’être irrévocablement dons de Dieu (cf. Rm 11,29). A travers eux, loin d’être l’« horloger » de la dernière heure, Dieu se révèle comme « Dieu avec nous », qui sort sans cesse à la rencontre de l’homme.

En effet, par l’Incarnation et l’envoi de l’Esprit Saint à Pentecôte, Dieu a inauguré un nouveau mode de communication. Par les charismes offerts dans l’histoire comme un lieu de rendez-vous, l’Esprit Saint se manifeste à chaque époque, de la part de Dieu qui pose, dispose et compose le corps du Christ, comme Esprit de relation, co-auteur de l’institutionnalisation et de toute « mise en corps », car collaborateur et de Dieu, et de l’homme. L’homme, sans se faire propriétaire de la grâce ni accomplir une « œuvre pour Dieu », avec sa seule logique humaine, est invité à participer plutôt à l’« œuvre de Dieu », en collaborateur de Dieu et de sa grâce dont il est fait, par grâce, ministre ou intendant (cf. 1Co 4,1 ; 1P 4,10), non comme esclave qui ne sait pas ce que fait le Maître, mais en ami et en fils.

Par les charismes offerts dans l’histoire comme un lieu de rendez- vous, l’Esprit Saint se manifeste à chaque époque.

Ainsi, non seulement le charisme et l’institution ecclésiale n’apparaissent pas comme opposés, mais encore comme faits pour aller ensemble : lui, fait voir qu’il est au fond générateur de l’institution, et elle, se dessine comme expression d’une réalité préexistante, posée par Dieu avant elle-même. Le processus d’institutionnalisation des charismes, loin de surgir comme étranger à l’intention de Dieu, se révèle alors comme lié à la nature et à la dynamique propre inscrites en eux par leur Donateur, voire inhérent au rapport même de l’alliance de Dieu avec l’homme, tant individuellement qu’en peuple, en Eglise, et donc partie intrinsèque de l’économie de Dieu.

Le charisme et l’institution qui l’encadre, celle immanente et celle canonique, pourront-ils dire toujours « l’Esprit Saint et nous-même avons décidé » (Ac 15,28), restant amarrés à l’appel de Dieu, à l’inspiration des origines, et au projet de Dieu qui les dépasse tous les deux, pour être chacun, à sa façon, porteur de la bonne nouvelle dans l’Eglise et dans le monde ? Y. R.

Cet article fait partie du numéro 78 de la revue FOI

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septembre-octobre-novembre 2023

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