Sr. Marie-Hélène Robert

Institut missionnaire Notre-Dame des Apôtres Professeur de théologie, Missiologue, Université catholique de Lyon

1 mars 2022

Exhortation apostolique Evangelii gaudium

Les cinq « nonciatures » des ambassadeurs du Christ

L’évangélisation est cette rencontre étonnante entre trois pôles : Dieu, qui appelle, envoie, pourvoie, sauve ; l’Église, les disciples, les acteurs, avec leurs réussites et leurs échecs ; le contexte, la soif des contemporains, leur indifférence ou leur hostilité. Sur la racine latine nuntiare, qui signifie « annoncer », a été formé le mot nonciature, pour parler des ambassades du Saint Siège dans le monde. En partant de l’exhortation du Pape François, Evangelii gaudium, j’ose parler de cinq « nonciatures » des ambassadeurs du Christ, envoyés deux par deux, sans autre bagage que l’accompagnement de Dieu.

Renoncer à ce qui ne vient pas de l’Esprit Saint

Le pape Jean-Paul II avait fortement souligné le rôle de l’Esprit Saint, « protagoniste de la mission », par exemple dans l’encyclique Redemptoris missio en 1990. En 2013, le pape François dénonce des attitudes entravant l’action de l’Esprit Saint dans la vie des disciples-missionnaires : • la recherche des fausses joies, des privilèges, du confort, même spirituels, • le découragement, le repli sur soi, le pessimisme, la tristesse (acédie), • l’esprit de division et de rivalité. • l’appui sur « on a toujours fait ainsi » ne vient pas de l’Esprit Saint mais de nos propres blocages, qui entravent son passage, son action. Nous sommes au service de nous-mêmes au lieu de nous laisser renouveler par la force de l’Évangile pour le servir. La « nouveauté » est de l’ordre d’un renouvellement permanent, qui est la marque de la présence active de l’Esprit Saint. C’est en retrouvant une dynamique spirituelle que le disciple-missionnaire pourra renoncer à ces attitudes, qui sont un frein puissant à l’évangélisation. Pour être la visibilité de l’Évangile, de la joie du salut dans le monde, l’Église est appelée à faire oeuvre de vérité et de renouvellement dans l’Esprit Saint, qui permet la diversité et réalise l’unité. La conversion personnelle a sa place dans toute l’amplitude ouverte par l’évangélisation. Ce n’est pas la propre satisfaction morale du sujet qui prime, mais bien le salut du monde. Cette attitude spirituelle de conversion personnelle et communautaire, désirée et vécue, autorise une parole publique où le vrai disciple peut être missionnaire. Il est ainsi appelé à se prononcer pour l’Évangile.

Se prononcer « avec douceur et respect »

Se prononcer consiste simplement à apprendre à dire, en paroles et en actes : je suis chrétien, et c’est ma joie ! Viens et vois ! L’amour passionné pour Jésus et pour son peuple pousse à se prononcer pour Lui et pour la vie, même s’il faut parfois en payer le prix fort. Comment être présent dans la sphère publique ? Et sur quel ton prendre position ? Avec quelle attitude ? Le n° 165 propose « proximité, ouverture au dialogue, patience, accueil cordial qui ne condamne pas. » Le n° 271 précise comment « allumer le feu au coeur du monde » en suivant les recommandations de l’Évangile. Le disciple missionnaire qui se prononce est souvent appelé à faire un pas de plus : dénoncer ce qui entrave la joie.

Dénoncer à la suite des prophètes

Les prophètes bibliques ont annoncé le règne de Dieu ; ils ont appelé le peuple à renoncer à servir les idoles et à se prononcer pour la vie, pour la gloire de Dieu. Ils ont aussi dénoncé les situations d’injustice. Évangéliser demande de s’engager concrètement contre les maux une fois qu’ils ont été discernés et dénoncés. Le n°187 rappelle avec l’Écriture que le manque de solidarité avec les pauvres « affecte directement notre relation avec Dieu. » Le 2e chapitre dénonce les maux culturels et sociaux qui semblent se généraliser : le pape dit non à une économie de l’exclusion, à la nouvelle idolâtrie de l’argent, à l’argent qui gouverne au lieu de servir, à la disparité sociale qui engendre la violence ; « nous évangélisons aussi quand nous cherchons à affronter les différents défis qui peuvent se présenter » dans la culture (n° 61) : les persécutions religieuses, le relativisme, les superstitions, la fragilité de la famille.

Il revient à chaque contexte social et culturel d’effectuer ce travail de discernement. Le chapitre 4 est dévolu à la question de l’engagement social du disciple missionnaire. « Évangéliser, c’est rendre présent dans le monde le Royaume de Dieu » (n° 176). Cela passe par un engagement en faveur de l’intégration sociale des pauvres et en faveur de la paix et du dialogue social, oecuménique et interreligieux. Sur ces bases, qui sont reconnues par le monde comme la marque de la présence positive de l’Église, l’annonce de l’Évangile a plus de chances d’être entendue et d’être crédible.

Évangéliser demande de s’engager concrètement contre les maux une fois qu’ils ont été discernés et dénoncés

Enoncer clairement, simplement

Enoncer fait pleinement partie de la mission du disciple dans notre contexte, qui n’a pas ou plus la connaissance élémentaire du christianisme, et où parfois seuls les préjugés trouvent un écho ou sont une référence pour nos contemporains. C’est le premier pas. La catéchèse est un des lieux majeurs où la foi chrétienne peut être présentée, à partir du kérygme, énoncé clairement, simplement, puis approfondi. Enoncer est le prélude à la confession de la foi, qui est explicitée dans l’annonce.

Annoncer la joie dans la joie

La joie est l’objet de l’annonce de la visite de Dieu parmi son peuple, pour sauver l’humanité. Aucun baptisé n’est dispensé d’annoncer avec joie l’Évangile de la joie ! Dieu est le premier annonceur et c’est par l’action de son Esprit que la Parole touche les coeurs (So 3,17, Is 62, Lc, Ac). A qui et comment annoncer ? A tous, sans exclusion de principe, aux baptisés qui ne vivent pas des exigences de leur baptême, à ceux qui ne connaissent pas Jésus-Christ comme à ceux qui l’ont jusque-là refusé. L’annonce se fait par étapes : un dialogue personnel, la présentation de la Parole, l’annonce ou un témoignage personnel, une brève prière. L’accompagnement fraternel et spirituel est aussi un outil irremplaçable. « L’Église ne grandit pas par prosélytisme mais par attraction » (n° 14), celle de la charité et celle de la louange ; « toute l’évangélisation est fondée sur [la Parole de Dieu], écoutée, méditée, vécue, célébrée et témoignée » (n°174). L’attraction suppose une pastorale de proximité, une relation de personne à personne, à la portée de chacun 1.

La rencontre de Jésus ressuscité remplit le coeur d’allégresse et pousse à l’annoncer.

Festival « Welcome to Paradise »

Conclusion

La complémentarité des charismes, des méthodes et des acteurs est nécessaire dans l’évangélisation. Aucune personne, aucune communauté ne peut totaliser la mission de Dieu et de l’Église mais, en même temps, aucune dimension de cette mission ne peut être occultée. Pourquoi ? Parce que Dieu offre sa joie à l’univers et qu’il nous incombe de n’oublier personne sur le bord du chemin !

Renoncer, se prononcer, dénoncer, énoncer, annoncer, ces modalités de l’évangélisation ne sonnent pas toutes de manière joyeuse, mais toutes sont au service de la joie de l’évangile, qui est le principe, la fin, et le moyen de l’évangélisation. La joie est au principe de l’évangélisation parce que la rencontre de Jésus ressuscité remplit le coeur d’allégresse et pousse à l’annoncer. On ne peut garder pour soi la grande joie de savoir que le Seigneur est vivant, et qu’il rend heureux les coeurs qui se tournent vers Lui. La joie est aussi le moyen de l’évangélisation : elle est contagieuse, elle est progressivement reconnue par l’entourage comme une joie forte, pure, grande, divine, sans arrière-goût. C’est une joie qui à la fois interroge notre entourage (elle vient d’ailleurs) et le met en confiance (elle est bénéfique). La joie est même la fin de l’évangélisation, elle en est son fruit. Le missionnaire éprouve une grande joie à être associé par le Seigneur à sa propre mission de salut. Il devient son partenaire, son allié, son ambassadeur. Il a sa confiance. Mais aussi, quand un auditeur s’ouvre à la foi, la joie éclate ! Et parce qu’elle a ce prix, la joie de l’Évangile engage une attitude de conversion, personnelle et communautaire. Par la conversion, la joie s’affermit et porte du fruit.

Cet article fait partie du numéro 72 de la revue FOI

Evangéliser autrement?

mars-avril-mai 2022

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