Myriam Legenne

mariée, mère de famille, médecin en soins palliatifs en lien avec la Communauté du Sappel

1 mars 2022

Paroisse et quartier

« Les copains d’en-bas »

La vie chrétienne s’arrête-t-elle au parvis de l’église paroissiale ou nous pousse-t-elle à « faire route ensemble » avec nos voisins, quelle que soit leur provenance ? A Villeurbanne, l’expérience est tentée et vécue en vrai et en théâtre !

De visage à Visage

Dans l’ensemble paroissial Chanoine Boursier à Villeurbanne, comme dans bien d’autres lieux, se vit un mélange aussi savoureux que décapant : celui de nos différences, de nos richesses, celui de nos origines et de nos horizons différents, celui de nos pauvretés, celui de nos trois clochers, celui de nos quartiers. Une fois par mois sous un seul clocher, nous nous retrouvons pour célébrer la messe dominicale, et vivre de plus près encore la fraternité (« en présentiel » !). La fraternité sans qui la communauté sonnerait probablement plus creux ou plus faux. Celle qui se reçoit de la table eucharistique pour prendre corps en celui ou celle que l’on rencontre, à la messe ou au dehors, dans le quartier, par hasard ou par choix. Ou par don ? N’est ce pas cela qui nous déplace et nous bouscule, entre autres, chez Jésus : cette invitation sans cesse renouvelée à découvrir en l’autre une parcelle de Son visage, en particulier chez ces « l’un de ces plus petits » – malade, étranger ou en prison -, chez celui ou celle qui met Sa parole en pratique, dans ces petits enfants ?

L’Eglise, que nous sommes, est appelée inlassablement à accueillir ces personnes et à leur témoigner de l’amour du Père.

L’Eglise, que nous sommes, est appelée inlassablement à accueillir ces personnes et à leur témoigner de l’amour du Père pour chacune d’elles, mais aussi à découvrir le visage du Christ dans leurs visages, leurs chemins – de croix ou de joie -, leurs paroles, leurs vies. Faire route ensemble, ouvrir nos yeux, et louer : « Nos coeurs n’étaient-ils pas tout brûlants ? » (Luc 24,18-35).

Nous rencontrer dans notre vérité profonde n’est pas chose aisée mais combien plus quand tout semble nous séparer : culture, religion, langue, rang social, quotidien … Et lorsque nous partageons le même quartier, affrontés parfois à des conditions de vie difficiles, comment ne pas voir en l’autre, tellement autre, une menace ou un danger ? Le pape François nous encourage vigoureusement à sortir, à aller au dehors, « aux périphéries », à dépasser les frontières de nos églises et de nos coeurs pour oser vivre et durer dans la rencontre, pour que la paix prenne racine en chacun et dans la relation à l’autre. « Ce qui tombe en ruine dans toute guerre, c’est le projet même de fraternité inscrit dans la vocation de la famille humaine ; c’est pourquoi toute situation de menace alimente le manque de confiance et le repli sur soi. Ainsi, notre monde progresse dans une dichotomie privée de sens, avec la prétention de garantir la stabilité et la paix sur la base d’une fausse sécurité soutenue par une mentalité de crainte et de méfiance. (…) De nouvelles barrières sont créées pour l’auto-préservation, de sorte que le monde cesse d’exister et que seul existe ‘‘mon’’ monde, au point que beaucoup de personnes cessent d’être considérées comme des êtres humains ayant une dignité inaliénable et deviennent seulement ‘‘eux’’. Réapparaît la tentation de créer une culture de murs, d’élever des murs, des murs dans le coeur, des murs érigés sur la terre pour éviter cette rencontre avec d’autres cultures, avec d’autres personnes. Et quiconque élève un mur, quiconque construit un mur, finira par être un esclave dans les murs qu’il a construits, privé d’horizons. Il lui manque, en effet, l’altérité » 1.

Ainsi avons-nous souhaité inviter Claire Davienne et Ignace Fabiani, à jouer leur spectacle « Les copains d’en bas – Chroniques d’un quotidien dans la cité Magnolia ».

L’histoire du spectacle

Ben et Charlotte, la trentaine, ont décidé d’aller habiter dans une cité HLM, pour vivre la fameuse « mixité sociale ». On les suit dans la rencontre … avec Assia, la voisine marocaine qui leur apporte des couscous fumants, Bachir, l’épicier d’en face qui leur fait crédit, « Casquette » et « Barbichette », des jeunes qui s’installent dans leur cage d’escalier, Keny, une maman malgache pleine de rêves, Djamel, le rappeur, Idriss, un éducateur épris de liberté et de justice avec qui ils vont collaborer … Jour après jour, entre doutes et convictions profondes, Ben et Charlotte sont ballotés entre de magnifiques moments porteurs de sens et l’immersion de la violence dans le quotidien de la cité. Le récit de ces rencontres dessine une vérité autre que celle souvent entendue dans les médias et vient faire écho aux paroles du poète brésilien Guimaraes Rosa, « Raconter, c’est résister » 2. Ce spectacle est une fiction inspirée d’une histoire vraie. Tous les noms des personnages du spectacle ont été inventés.

Genèse du spectacle

En effet, Ignace Fabiani et Claire Davienne ont choisi d’habiter dans une cité de banlieue, pendant trois ans, soutenus dans la réflexion et les projets par l’association ATD Quart Monde : « Ce choix est né pour nous d’une nécessité de rencontres avec des réalités de vie trop méconnues. Nous souhaitions prendre réellement le temps de rencontrer les habitants, nos voisins, dans leur quotidien, et pouvoir soutenir les projets associatifs du quartier.

Au bout d’un an, des jeunes se sont installés dans notre cage d’escalier. Petit à petit, à force de se croiser tous les jours, des liens se sont tissés entre nous. Les rencontres avec eux, et avec nos voisins de la cité, étaient tellement différentes de ce qu’on peut lire ou entendre dans les médias, que nous avons senti l’importance que leurs mots puissent résonner plus largement…

À partir de notes prises au fil des jours, nous avons écrit ce spectacle, témoignage d’une vie partagée. Ces rencontres fortes, servent de porte d’entrée dans le quotidien souvent méconnu et parfois fantasmé d’une cité de banlieue. Le climat actuel dans notre pays, avec son lot de tensions et d’incompréhensions, nous appelle à mieux nous connaître et à nous rencontrer entre mondes différents. Cela nous a encore plus renforcés dans l’envie et la nécessité d’écrire ce spectacle. » 3

La fraternité : en chemin

Ce spectacle n’est pas confessionnel, mais non moins irrigué par un souffle fraternel. Cette fois, à Villeurbanne, il aura lieu au lycée de l’Immaculée Conception 4 où se côtoient quotidiennement des enfants et des jeunes chrétiens, musulmans, juifs ou sans religion.

Évangéliser n’est pas avant tout parler de Jésus à quelqu’un mais, bien plus profondément, le rendre attentif à la valeur qu’il a aux yeux de Dieu.

Nous pouvons entendre en résonnance ces mots venus de Taizé : « Évangéliser n’est pas avant tout parler de Jésus à quelqu’un mais, bien plus profondément, le rendre attentif à la valeur qu’il a aux yeux de Dieu. Évangéliser, c’est lui transmettre ces mots de Dieu qui retentissent cinq siècles avant le Christ : « Tu as du prix à mes yeux, et je t’aime » (Is 43, 4). Depuis le matin de Pâques, nous savons que Dieu n’a pas hésité à tout donner pour que jamais nous n’oubliions ce que nous valons » 5.

C’est aussi un appel à se laisser évangéliser nous-mêmes par les personnes qui vivent la grande précarité, tel que cela peut se vivre avec la Communauté du Sappel. Celle-ci a vocation d’annoncer la Bonne Nouvelle en Jésus- Christ à tous les hommes à partir des plus pauvres. Par eux et avec eux, elle cherche à vivre la fraternité en Christ et à partager ce trésor en Église 6. Par ce chemin de la fraternité, parfois à portée de main, puissions-nous oser des rencontres inattendues, où Dieu se laisse découvrir et nous met en route.

[1] Lettre encyclique Fratelli tutti du Saint Père François sur la fraternité et l'amitié sociale, p.8
[2] https://www.artiflette.com/les-copains-den-bas/
[3] idem
[4] 74 place Grandclément 69100 Villeurbanne - 12 mars à 20h - inscriptions : ensemblechanoineboursier.fr
[5] Monastère de Taizé : Que veut dire « évangéliser » ?, https://www.taize.fr/fr_article4885.html
[6] https://www.sappel.info/presentation/1621/la-communaute-du-sappel

Cet article fait partie du numéro 72 de la revue FOI

Evangéliser autrement?

mars-avril-mai 2022

Vie de l'église  

Ces articles peuvent aussi vous intéresser…

5 ans après la déclaration « La fraternité humaine pour la paix mondiale et la coexistence commune »

Le document sur la fraternité humaine, une boussole pour aujourd’hui

Emmanuel Pisani o.p.

C’était le 4 février 2019. Le pape François et le Grand Imam d’al-Azhar s’étaient retrouvés à Abu Dhabi où ils signaient ensemble un document sur la fraternité humaine. Indéniablement, une surprise. Plus encore, un évènement. Jamais encore dans l’histoire de l’Eglise et des rel...