Jean-Paul Vesco o.p.

Archevêque d’Alger

27 mars 2024

5e anniversaire de la béatification des 19 martyrs d'Algérie

Les dix-neufs bienheureux d’Algérie, martyrs de la fraternité

Alors que la Communauté du Chemin Neuf a en charge de faire vivre le lieu le plus emblématique des dix-neuf bienheureux d’Algérie, il me semblait possible de rendre compte de la fraternité, pour une fois non pas à travers le témoignage de leurs vies que je n’ai pas connues, mais à travers l’expérience de la célébration de leur béatification dans l’organisation de laquelle j’ai été acteur.

La fraternité comme clé herméneutique de la béatification

Dès l’annonce de la béatification des 19 bienheureux d’Algérie, la question s’est posée du lieu de la célébration. Dès lors que les 19 avaient risqué leur vie pour rester dans le pays, « comme on reste au chevet d’un ami malade », il semblait impensable de célébrer leur béatification en dehors de leur pays d’adoption. Une fois cette idée bien reçue tant par les membres de l’Eglise, des familles religieuses et des familles de sang des dix-neuf que par les autorités civiles algériennes, s’est posée la question du sens de cette célébration si catholique dans une société musulmane. Le risque était fort d’une célébration autoréférencée, tellement décalée au regard des peut-être deux cent mille victimes algériennes dont une centaine d’imams ayant refusé de se soumettre aux diktats de terroristes.

D’une idée de la fraternité…

C’est alors que la fraternité s’est imposée comme clé herméneutique de la célébration. C’est au nom de la fraternité que les membres de l’Eglise ont risqué leur vie en décidant de rester en Algérie, alors qu’ils avaient le choix de quitter le pays, et alors que leur statut de Chrétiens et d’étrangers leur faisait courir un risque plus grand encore. Ce qui avait été de l’ordre d’une forme du choix de clé de lecture d’un évènement par essence totalement extérieur à la culture et à la religion dominantes en Algérie s’est révélé sonner juste. Le récit de la vie des dix-neuf, inconnus du grand public à l’exception peut-être des moines de Tibhirine, de Pierre Claverie à Oran et des pères blancs à Tizi-Ouzou, a touché dans sa dimension de fraternité, de solidarité avec leurs voisins, leurs amis, leurs collègues de travail. Nous avions tapé juste, le témoignage des dix-neuf bienheureux pouvait se dire et s’entendre avec les mots de la fraternité.

… à une fraternité en acte

L’énorme défi d’organiser cette célébration à Oran, sur l’esplanade du sanctuaire de Notre Dame de Santa Cruz, dans la montagne, a mobilisé dans un temps record de multiples énergies, dans le diocèse et à bien des niveaux de la société, jusqu’aux plus élevés. Tout le monde a dû donner le meilleur de lui-même. Au fil des semaines, des liens improbables se sont tissés, et la fraternité née du témoignage, « jadis », des bienheureux s’est affranchie des années et s’est donnée à entrevoir, subrepticement. Elle s’est révélée au grand jour dès l’accueil des familles à l’aéroport. Il semblait que tous les cœurs étaient préparés à vivre un grand moment de fraternité, de rencontre. L’accueil à la grande mosquée d’Oran fut à ce titre extraordinaire. Les frontières religieuses et humaines étaient abolies. Le wali d’Oran, l’équivalent du préfet, alors que nous étions épaules contre épaules, m’a glissé cette phrase incroyable : « A présent, nous sommes des frères ! »

Le miracle de la fraternité

Le miracle de la fraternité s’est produit durant la célébration. Nous avions beaucoup travaillé chacun de ses moments, et nombreux symboles étaient forts. Mais, incroyablement, nous avions laissé un angle mort : le geste de paix ! Et donc, comme à l’habitude, le diacre a lancé la formule rituelle : « Echangez un geste de paix ! ». Après un instant d’hésitation et de surprise pour tous les participants musulmans, s’en sont suivies des accolades enflammées pour le moins inattendues, entre membres de familles bien sûr, puis entre membres des familles et autorités civiles, puis entre évêques, prêtres et imams…

A la fin de la célébration, il est un signe qui ne trompait pas, c’est le sourire qui illuminait tous les visages sans exception et sans aucune frontière ni barrière. Le ciel s’était ouvert à l’image du ciel d’azur de cette belle journée d’hiver. Le souhait du Pape François de voir cette béatification « dessiner un grand signe de fraternité dans le ciel d’Algérie » avait été exaucé.

Un chemin toujours à défricher

Nous nous sommes pris à imaginer que rien ne pourrait jamais plus être comme avant. Ce n’est pas exactement ce qui s’est produit, les nuages n’ont pas tardé à troubler le ciel d’azur mais toutes les personnes qui ont fait cette expérience de fraternité en sont restées marquées à vie. Il suffit de vivre une fois ce ciel ouvert pour en garder la blessure. Cette fraternité dit quelque chose de Dieu qu’aucun livre de théologie chrétienne ou musulmane ne pourra jamais révéler. Elle n’est pas cette valeur faible, ce plus petit dénominateur commun un peu négligeable et facile que l’on croit. Elle est de la base et du sommet. Elle peut prendre bien des formes, entre frères et sœurs de sang, entre frères ou sœurs dans la vie consacrée…

En Algérie, comme en tous lieux de forte altérité, la fraternité doit être gagnée. Elle doit être plus forte que les préjugés, les mémoires douloureuses, les fausses évidences. Les bienheureux ont inscrits la fraternité dans le temps long d’une vie donnée sans repentance. Leur assassinat est le sceau, la vérification de leur vie donnée, mais ce n’est pas lui qui fait d’eux des martyrs, étymologiquement des témoins, de la fraternité. Une fraternité qui a traversé les ans pour se donner à voir, au plus beau, au jour de leur béatification, un 8 décembre 2018 sur les hauteurs d’Oran. Pour se donner à voir dans le quotidien de nos vies en Eglise en Algérie.

Sur l’esplanade de la chapelle de Santa Cruz d’Oran, le 8 décembre 2018, la cérémonie de béatification des 19 religieux catholiques assassinés durant la guerre civile en Algérie

En guise d’ouverture…

Je ne serais pas complet si je ne faisais pas état, en terminant, d’une autre forme de fraternité dont les dix-neuf bienheureux nous gratifient. Il s’agit d’une fraternité céleste qui prend la forme de multiples signes de présence. C’est la grâce des Bienheureux de pouvoir manifester leur présence et leur soutien en ce monde, d’une façon très concrète si nous nous laissons émerveiller et toucher. En faisant mémoire des bienheureux, nous ne faisons pas mémoire de morts mais de vivants. Et je sais qu’ils veillent d’une façon particulière sur notre Eglise en Algérie.

Une action de grâce en terminant

Je ne peux pas terminer cette contribution sans rendre grâce, et donc dire merci, pour la façon dont la Communauté du Chemin Neuf, qui a la difficile charge d’animation du monastère de Tibhirine, remplit sa mission en dépit des difficultés multiples. Grâce au Chemin Neuf, une nouvelle page, inédite, est entrain de s’écrire. C’est une communauté de priants qui a pris la suite des moines, et cela est important.

Mais ces priants sont des hommes, mais aussi des femmes ! Le cloître n’est plus leur clôture et des milliers d’Algériens musulmans entrent au cœur (et au chœur) du monastère. Jamais autant d’Algériens ne sont entrés à Tibhirine, et c’est un beau témoignage. Le grand défi, magnifiquement relevé, est de ne pas faire de Tibhirine un musée, un lieu appartenant au passé, mais un lieu de vie aujourd’hui et pour aujourd’hui.

Les moines n’ont pas le désir, j’en suis sûr, d’être statufiés (même si ils inspirent des artistes !), d’être enfermés dans un passé glorieux mais révolu. Merci de prendre à la manière d’aujourd’hui le témoignage de fraternité initié par cette communauté monastique exceptionnelle à force d’avoir été très ordinaire et normale. Jusqu’au bout de sa fidélité à sa vocation de martyrs de la fraternité.  J-P. V

Cet article fait partie du numéro 80 de la revue FOI

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