Sandrine Laroche

sœur consacrée, ccn, Lyon

21 décembre 2023

Spiritualité ignatienne

Les écrits d’Ignace : un « fiat » à la vulnérabilité

Lors d’un week-end organisé par l’Institut de Théologie des Dombes et intitulé « Vie spirituelle et vulnérabilité », le Jésuite Tiziano Ferraroni a partagé le fruit de ses recherches. En effet, la question de la vulnérabilité dans les écrits ignatiens fut le sujet de thèse de ce théologien italien enseignant au Centre Sèvres 1. Alors que ni l’adjectif « vulnérable », ni son substantif, n’existaient au temps d’Ignace, comment la « vulnérabilité » se repère-t-elle pourtant comme clé essentielle du chemin spirituel vécu et proposé par Ignace ?

Journal des motions intérieures : la vulnérabilité au service de Dieu


« Lagrimas, abundançia de lagrimas » ! Le Journal des motions intérieures, écrit en 1544-45, témoigne d’une grande sensibilité du saint. Pour qui aime les chiffres, en seulement vingt-six feuillets d’écriture autographe, le mot « larmes » apparait 236 fois. Ignace a pleuré, et à en croire ce manuscrit, il pleura beaucoup ! A cette période, Ignace est Père Général de la Compagnie et sa grande vulnérabilité n’est plus une surprise.

En effet, le Récit du Pélerin mentionne les premières larmes au numéro 18 : littéralement elles « sautent de ses yeux », en mars 1522, quand il apprend que le pauvre à qui il vient de donner ses vêtements est accusé de vol. Douze ans plus tard, Ignace a accueilli ce signe de vulnérabilité comme un « don », au point qu’elles deviennent un instrument privilégié pour discerner la volonté de Dieu à propos d’une décision cruciale pour la Compagnie : faut-il ou non accepter les rentes d’une chapelle dont on lui demande de prendre soin à Rome ? Pour décider, Ignace célèbre la messe tous les jours, passe beaucoup de temps à se promener entre les options possibles. Puis, pendant la messe, il s’offre à Dieu tel qu’il s’est positionné intérieurement : rente ou pas de rente. Selon la quantité et la qualité des larmes qu’il verse, il saisit l’accord ou non de Dieu envers son positionnement. Sa vulnérabilité est offerte, mise au service de Dieu !

Mais, alors que la décision de refuser les rentes est claire, Ignace a pris goût aux larmes, car elles sont le lieu de la consolation. Il va demander que Dieu confirme cette décision par « beaucoup de larmes ». Mais Dieu reste silencieux : « Je me demandais pourquoi je n’avais pas une effusion et une abondance de larmes; cela m’affligeait »2. Ignace va jusqu’à « s’indigner contre la Sainte Trinité ». Deux jours plus tard, il reconnait l’œuvre du mauvais esprit en lui : « Je confirme donc les décisions que j’ai prises et je reconnais le mauvais esprit de ces derniers jours qui a essayé de me faire douter, me poussant à m’en prendre à la Très Sainte Trinité ». Si des larmes coulent à nouveau, ce sont maintenant celles du repentir.

« Le pèlerin » à la rencontre de sa propre vulnérabilité


Le Récit qu’Ignace « dictait en marchant » au Père Gonçalves da Câmara entre 1553 et 1555 évoque un « pèlerin » 3 rempli de désir et pourtant empêché. L’analyse linguistique du Récit faite par T. Ferraroni indique que « le protagoniste n’arrête jamais de désirer » 4, et que pourtant l’expression « ne pas pouvoir » revient souvent. L’Autobiographiedévoilecependantunpèlerinqui « n’a pas une attitude passive, (…) attendant que quelque chose se passe » 5. Au contraire, Ignace se raconte en homme mû par de grands désirs, pieux ou mondains. Or, dès le début du Récit, Ignace « ne peut pas » : deux crises le conduisent à conscientiser le poids de vérité et d’illusion des objets de ses désirs.

La première crise surgit en 1521 par une blessure physique. Sa convalescence lui donne de prendre conscience de ses pensées et des sentiments qu’elles font naître en lui : « Saisissant par expérience qu’après certaines pensées il restait triste et qu’après d’autres, il restait joyeux, peu à peu, il en vint à connaître la diversité des esprits qui s’agitaient en lui » (Récit 8). De l’homme à la merci de ses pensées et de son imaginaire, il passe à la conscience de son intériorité et s’émerveille : « Ses yeux s’ouvrirent un peu : il se mit alors à s’émerveiller de cette diversité et à faire réflexion sur elle ». Le pèlerin entame ainsi son itinéraire vers lui-même et sa propre vulnérabilité.

La seconde crise, Ignace la vit à Manrèse : en lutte avec les scrupules, il touche le fond de sa « non toute-puissance ». Epuisé par l’ascèse qu’il s’impose, découragé, il crie pour la première fois vers Dieu : «Secours-moi Seigneur » [23]. En cet instant du cri, Ignace s’avoue vulnérable : incapable d’atteindre par lui-même l’état de perfection, il abdique, quittant son idée de Dieu pour oser la rencontre d’un Dieu réel, tout-Autre. Pour la première fois, Ignace s’adresse à Dieu comme à un «tu» : il appelle une altérité, une présence, une relation.

Les Exercices Spirituels : une pédagogie de la vulnérabilité


Partant de sa définition étymologique de la vulnérabilité comme « possibilité d’être blessé », T. Ferraroni traverse les Quatre Semaines des Exercices Spirituels en y scrutant les passages où apparaissent des blessures : « Ce sont les moments où, au niveau de la représentation, le retraitant est conduit face à la vulnérabilité – la sienne ou celle d’autrui, notamment celle de Jésus – et est invité à se positionner intérieurement par rapport à cette dimension » 6.

Regardons seulement le premier exercice (n°45) de la première semaine : Ignace propose au retraitant, avant de regarder sa propre histoire, de faire le détour par le péché des anges [50], puis celui de « nos parents » Adam et Eve [51], et enfin celui d’un homme qui est allé en enfer pour un seul péché mortel [52]. Dans la description du péché d’Adam et Eve, on repère la relation qui existe entre péché et vulnérabilité. Ignace invite à se « remettre en mémoire » comment, après qu’Adam et Eve eurent été créés, « il leur fut interdit de manger à l’arbre de la science » 7. Cet « avant la désobéissance » décrit une situation de dépendance, donc de vulnérabilité : l’interdit pose une limite, Adam et Eve ne peuvent pas tout connaître. Cette condition initiale « ne semble pas constituer une raison de trouble », constate T. Ferraroni : « dans le ‘’paradis terrestre’’, la vulnérabilité est vécue de manière heureuse et paisible » 8.

L’interdit pose d’emblée un « non-pouvoir » et un « non-savoir » qui est bon : l’homme est créé, et, en tant que créature, il n’est pas Dieu. Ignace le rappelle dès le Principe et Fondement des Exercices, et l’enjeu de cette première semaine est bien de se resituer comme tel devant Dieu, Seigneur et Sauveur.

« Dans le ‘’paradis terrestre’’, la vulnérabilité est vécue de manière heureuse et paisible ».

Mais, un autre « non » s’est insinué chez Adam et Eve : le refus adressé à cette limite devient un refus de sa propre limite, un « non » adressé à soi-même et au Créateur de la limite. T. Ferraroni pose ainsi l’hypothèse « qu’à l’origine du péché, il y ait une négation de soi qui vient du rejet de sa propre vulnérabilité » 9. Les Exercices Spirituels vont alors faire cheminer le retraitant vers la reconnaissance de ce refus, et l’ouvrir au « Oui définitif de Dieu pour l’humanité » : Jésus-Christ.  S. L.

[1] Thèse publiée en français en octobre 2020 sous le titre : « La brèche intérieure. La vulnérabilité du sujet devant Dieu. Une lecture d’Ignace de Loyola », Ed. Facultés Jésuites de Paris.
[2] Journal des motions intérieures, lundi 18 février 1545, n°49.
[3] Dans le Récit, Ignace ne parle pas de lui-même en disant « je », mais il s’appelle lui-même « le pèlerin ».
[4] T.Ferraroni,p.121.
[5] Ibid, p.121
[6] T.Ferraroni,p.172.
[7] La traduction littérale de la Genèse serait bien « l’arbre du connaître ».
[8] T.Ferraroni,p.211.
[9] Ibid,p.212.

Cet article fait partie du numéro 79 de la revue FOI

PAUVRETE ET VULNERABILITE

décembre 2023-janvier-février 2024

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