Anne-Laure de La Roncière

Déléguée au service de l'unité des chrétiens-Diocèse de Lille, ccn

Visite œcuménique à Bruxelles

Les Eglises au service de la justice en Europe

Un conseil diocésain pour l’Unité des Chrétiens a pour vocation de favoriser les rencontres entre Eglises sur un même diocèse. A Lille, la réalité œcuménique très plurielle, encouragée par le thème retenu cette année pour la semaine de prière pour l’unité chrétienne, a « débordé » de son cadre habituel pour s’intéresser à encore plus large, à savoir la réalité européenne. « Comment nos Eglises aident-elles l’Union européenne à travailler pour une plus grande justice ? ».

Lors des rencontres du comité œcuménique du diocèse de Lille, des représentants institutionnels d’Eglises présentes sur l’agglomération lilloise se retrouvent autour d’une table. Chacun de ces hommes et de ces femmes a son histoire et la richesse de nos échanges provient aussi du fait que nous venons de différents pays et sommes imprégnés de différentes cultures de l’Europe et au-delà.

Ainsi, la Chanoine Debbie Flach, pour l’Eglise anglicane « Christ Church », est anglaise. Jan Albert Roetman, pasteur de l’Eglise protestante unie de Lille est hollandais. L’Assemblée Evangélique de la Nouvelle Alliance fait partie de la communauté des Eglises d’expression africaine de France (CEAF) venant nous rappeler le lien entre Afrique et Europe. Les paroisses orthodoxes, de tradition russe et grecque, accueillent des Chrétiens de différents pays de l’Est. Le Père Aimilianos Bogianniou est grec et travaille à Bruxelles. Il y est le modérateur du CROCEU (Comité des représentants des Eglises orthodoxes auprès de l’Union Européenne).

C’est devant cette réalité plurielle de l’œcuménisme à Lille qu’est née l’idée d’organiser une journée à Bruxelles intitulée « A la découverte du travail des Eglises auprès de l’Union européenne ». Le thème choisi par les Eglises indonésiennes pour la semaine de prière pour l’unité des chrétiens : « Tu chercheras la justice, rien que la justice » (Deut 16, 20) confirmait à nos yeux ce projet en l’ouvrant à une problématique : « Comment nos Eglises aident-elles l’Union européenne à travailler pour une plus grande justice ? ».

« Comment nos Eglises aident-elles l’Union européenne à travailler pour une plus grande justice ? ».

A quelques mois des élections européennes, ce thème de la justice nous a rejoints. Il nous a semblé central à l’heure où les défis migratoires, financiers, écologiques, et la montée des mouvements populistes viennent questionner l’Europe, son rôle et même son existence.

Qu’entend-on au fond par «  justice » ? Justice des hommes ? En quoi diffère-t-elle de la justice de Dieu ?

« Le Seigneur est juste dans toutes ses voies, fidèle en tous ses actes » dit le psalmiste (Ps 145,17). C’est grâce à ce qui est manifesté du Seigneur dans la vie des hommes que le psalmiste reconnaît et attribue la qualité d’être juste au Seigneur. De ce fait, la justice divine est constamment confrontée à la justice (ou l’injustice) humaine.

La justice à laquelle les plus petits d’entre les hommes aspirent, n’est-elle pas celle, élémentaire, d’une réponse à leurs besoins (protection, nourriture, hébergement…), celle aussi d’une relation qui respecte et restaure leur dignité. Si le pauvre, le petit, l’étranger dans notre société, n’ont plus d’autre recours que d’en appeler à la justice divine, alors « ce serait péché pour toi », statue le Deutéronome (Dt 15,9), « car tu aurais regardé durement ton frère pauvre ».1 Si faire justice à quelqu’un, c’est un certain regard, une main tendue, c’est une conversation offerte, gratuitement, c’est rétablir une relation qui a été abîmée, si faire justice, c’est reprendre le chemin de l’Alliance dans une relation de foi et de confiance, de respect mutuel, alors où en est l’Europe dans son travail pour une plus grande justice ? C’est la question portée humblement, mais avec conviction, par nos Eglises auprès des institutions européennes. Cette préoccupation s’articule autour de l’article n°17 du Traité sur le fonctionnement de l’Union européenne (1er déc. 2009) : « Reconnaissant leur identité et leur contribution spécifique, l’Union maintient un dialogue ouvert, transparent et régulier avec les Eglises et organisations philosophiques et non-confessionnelles. » Lors de l’une de nos rencontres à la CROCEU (Comité des représentants des Eglises orthodoxes auprès de l’Union Européenne), Son Excellence Porphyrios de Neapolis décrivait ce dialogue comme étant l’occasion de faire entendre la voix de ces réfugiés venus de pays en guerre, d’interroger l’Europe sur la manière d’aider ces personnes à se reconstruire, à rentrer chez eux le moment venu et pour reconstruire leur pays, « à retrouver leur chemin vers la lumière et vers le Christ ».

Vincent Depaigne, coordinateur du dialogue avec les Eglises, les religions, les philosophies et les organisations non confessionnelles pour la Commission européenne, a insisté sur l’apport nourrissant et enrichissant de nos Eglises sur des questions politiques et sociétales importantes pour demain telles que l’utilisation de l’intelligence artificielle, la reconnaissance du dimanche comme étant un point d’équilibre de la société, l’avenir du travail avec la décroissance du salariat, l’accueil et l’intégration des réfugiés, les mouvements migratoires au sein de l’Europe… On note au passage que la crise écologique n’a pas encore été abordée au sein de ce dialogue.

L’expérience et le savoir-faire qu’ont nos Eglises dans l’accueil et l’intégration des migrants est une richesse dont l’Union européenne souhaite s’inspirer.

L’expérience et le savoir-faire qu’ont nos Eglises dans l’accueil et l’intégration des migrants est une richesse dont l’Union européenne souhaite s’inspirer. Ce dialogue est l’occasion de larges tables rondes et provoque en amont et en aval de ces réunions officielles, de multiples et riches rencontres qui, elles aussi, contribuent à prendre en compte le critère de justice dans les mesures prises.

Des représentants du comité œcuménique de Lille avec Son Excellence Porphyrios de Neapolis (21 novembre 2018)

Au Parlement, le service du dialogue avec les Eglises et les religions organise de nombreuses rencontres entre des responsables d’Eglises ou de religion et des élus européens sur des sujets aussi variés que « la coopération contre le radicalisme et le terrorisme » ou « les femmes et l’Islam : entre répression et émancipation » etc… Il aide ainsi les uns et les autres à prendre conscience des enjeux de paix et de justice dans notre monde.

Le groupe devant le Berlaymont, siège de la Commission européenne à Bruxelles (21 novembre 2018)

Le Père orthodoxe Heikki Huttunen, secrétaire général de la CEC (Conseil des Eglises Européennes qui regroupe 113 Eglises des familles protestante et orthodoxe venant de 40 pays européens) exprimait le travail accompli auprès de l’Union européenne par ces trois mots : Témoignage (par le travail théologique et spirituel), Justice (veiller sur les droits de l’homme) et Hospitalité (vis-à-vis de tous ceux qui souffrent et se réfugient sur la terre européenne).

Quelle société voulons-nous pour demain ? Que souhaitons-nous léguer aux générations futures ? La paix est-elle si certaine que nous oublions que l’Union européenne est née d’un projet de paix entre belligérants pour mettre en commun ce qui entre nous était source de tension et de convoitise : l’acier et le charbon ? Le frère Olivier Poquillon o.p, secrétaire général de la COMECE (Commission des Episcopats de l’Union européenne) nous a invités à prendre conscience de ces enjeux : « Tous nous sommes responsables, mais chacun l’est aussi ».

Alors comment aider l’Union européenne à travailler pour une plus grande justice ?  Nous avons mieux compris le rôle important de nos Eglises pour aider l’Union européenne à élargir sa vision de l’économique. « La dimension spirituelle concerne aussi l’économique », rappellent- elles en chœur, avec, en ligne de mire, plus de justice partagée : « Une véritable dimension spirituelle de l’Europe n’est pas davantage aujourd’hui qu’hier affaire de grands mots ou de grands sentiments. Il n’est pas pensable, certes, de se satisfaire d’une Union purement économique, mais la dimension spirituelle concerne aussi l’économique. L’âme n’est vraiment une âme que dans sa relation au corps. Donner une âme à l’Europe ne consiste pas à lui ajouter une dimension mystique ou esthétique qui viendrait combler les besoins spirituels des européens en complément de la satisfaction de leurs besoins matériels. Il est urgent de rechercher une véritable dimension spirituelle intégrée à la vie quotidienne, à toutes les dimensions de la construction européenne, ou intégrante si l’on préfère. Si le spirituel est lui-même charnel, il faut que le charnel, lui aussi, soit, de quelque façon, spirituel. »2

Semaine de prière pour l’unité des chrétiens

« Justice et paix s’embrassent : chemin d’unité »
La Semaine de prière pour l’unité chrétienne 2019 a été préparée par les chrétiens d’Indonésie. L’Indonésie est le plus grand pays d‘Asie du Sud-Est avec plus de 17 000 îles, 1 340 groupes ethniques
différents et plus de 740 langues. Elle est pourtant unie dans sa diversité. Ce fragile équilibre est aujourd’hui menacé par de graves problèmes. La corruption est présente sous plusieurs formes, elle
pervertit les relations sociales et accroît les situations d’injustice.
Animés par ces inquiétudes, les chrétiens d’Indonésie ont trouvé que le verset du Deutéronome « Tu rechercheras la justice, rien que la justice… » (Dt 16,20) était un appel particulièrement pertinent pour
eux et pour tous les chrétiens. Ils nous proposent donc de prier avec les versets 11 à 20 de ce chapitre 16 du Deutéronome.
La paix est un des fruits de la justice (cf. Es 32,17) et « le fruit de la justice est semé dans la paix (Jc 3,18). Justice et paix sont intimement liées. De même qu’il n’y a pas de paix sans justice, il n’y a pas non
plus d’unité sans justice. L’injustice a nourri les divisions entre les chrétiens, le chemin de l’unité chrétienne passe donc non seulement par la réconciliation mais également par la justice et le respect des
minorités. Cela est vrai pour le Conseil œcuménique des Églises comme pour toutes les Églises dans tous les pays du monde.


Textes bibliques de référence : Dt 16,11-20 et Ps 85 (84)

[1] d’après l’article de Jean Marie Carrière Revue Unité des chrétiens N°192 « La divine justice dans l’Ancien Testament ».
[2] Père Jean-Claude Menoud-Diocèse de Besançon, lors des élections européennes de mai 2014.

Cet article fait partie du numéro 59 de la revue FOI

Les 19 Martyrs d’Algérie, Témoins du plus grand amour.

décembre 2018 janvier-février 2019

Oecuménisme  

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