Matthieu Leprêtre

frère consacré, ccn, étudiant à Rome

21 décembre 2023

Histoire de l'Eglise

Les femmes et la Compagnie de Jésus : blessures et réconciliation

Le 8 mars dernier, la Commission sur le rôle et les responsabilités des femmes dans la Compagnie de Jésus fêtait son deuxième anniversaire, reconnaissant ainsi la valeur des femmes dans l'Ordre. Il n'en a pas toujours été ainsi. C'est ce que retrace Matthieu Leprêtre, qui nous rappelle que l'Histoire de l'Eglise est une Histoire en devenir.

En 1995, la 34 ème Congrégation Générale de la Compagnie de Jésus a publié un document audacieux intitulé Les Jésuites et la situation des femmes dans l’Église et la société civile. « Nous ne prétendons pas parler au nom des femmes. Nous parlons, cependant, à partir de ce que nous avons appris des femmes sur nous mêmes et sur nos relations avec elles. […] nous, Jésuites, demandons d’abord à Dieu la grâce de la conversion. Nous avons fait partie d’une tradition civile et ecclésiale qui a offensé les femmes. Comme beaucoup d’hommes, nous avons tendance à nous convaincre qu’il n’y a là aucun problème. Fût-ce sans la vouloir, nous avons souvent participé à une forme de cléricalisme qui a renforcé la domination masculine en l’accompagnant d’une sanction prétendument divine. »1

Je voudrais revenir sur une expérience d’intégration douloureuse de femmes au début de la Compagnie. La relative réconciliation qui a suivi peut nous aider à comprendre quel est le chemin restant à parcourir aujourd’hui. Non seulement pour les Jésuites, pour nous-mêmes, mais aussi pour toute l’Eglise.

L’échec de l’intégration de trois Jésuitesses

Isabelle Roser est une veuve de la haute société qui a beaucoup aidé Ignace dans sa formation personnelle ainsi que dans la fondation de l’ordre2 . Le saint lui écrira : « Envers vous j’ai plus d’obligations qu’envers toute autre personne que je connaisse en ce monde »3 . En 1542, une vingtaine d’années après leur première rencontre, la bienfaitrice exprime le désir de vendre tous ses biens pour rejoindre Ignace à Rome. Les Pères Araoz et Favre alors à Barcelone sont en désaccord sur ce projet. Se rendant compte de l’insistance et de l’empressement d’Isabelle, ils préviennent Ignace. Celui-ci ne manque pas de lui écrire aussitôt pour tempérer son zèle, mais il est déjà trop tard. En 1543, Isabelle Roser, sa femme de chambre Françoise Cruyllas et son amie Isabelle de Josa arrivent à Rome.

Ignace profite de l’énergie de cette femme pour lui confier la direction d’une nouvelle œuvre auprès des prostituées, la maison Sainte Marthe. Mais Isabelle Roser aspire à davantage qu’un simple apostolat : elle veut partager la vie des Jésuites. Connaissant toutefois l’opposition d’Ignace à ce sujet, elle demande directement à Paul III « de bien vouloir me faire appartenir à cette même congrégation de Jésus et d’ordonner à Maître Ignace qu’il reçoive de ses mains ce vœu solennel »4 . Le Pontife lui fait cette concession. À Noël 1545, Isabelle Roser, Françoise Cruyllas et Isabelle de Josa intègrent la Compagnie de Jésus.

Mais l’expérience ne durera que quelques mois tant la situation est tendue. Les archives de la Compagnie permettent de reconstituer en partie les réactions des compagnons à cette vie mixte. On y lit la difficulté pour des hommes de se mettre au service de ces dames de rang, que ce soit pour les promener à cheval ou pour leur préparer leurs repas. Si on y trouve également les traces de l’agacement d’Ignace, on est bien conscient de n’avoir accès qu’au point de vue des Jésuites. L’histoire se termine relativement mal lorsque le Pape concède à Ignace d’annuler les vœux des trois femmes. La sortie des trois Jésuitesses reste un souvenir particulièrement douloureux et cause un scandale dans tout Rome. En effet, Isabelle ayant été très généreuse financièrement, il faut régler les comptes devant notaire et même communiquer par intermédiaires tant l’atmosphère est tendue.

Toutefois, un premier pas de réconciliation sera déjà vécu avant le retour d’Isabelle en Espagne à l’occasion d’une confession avec Ignace. En 1554, alors entrée dans un couvent espagnol, sœur Roser écrit à Ignace dans une lettre apaisée : « Ayant reçu de vous et de la Compagnie tant de bienfaits et de grâces et étant ingrate et sans reconnaissance, je ne sais comment j’ose me risquer à vous écrire pour demander pardon »5.

La tentative d’une vie mixte à cette époque était-elle perdue d’avance ? Isabelle Roser ne s’attendait pas à être une simple assistante des Jésuites, mais elle aspirait, avec une forte détermination, à la vie même des Jésuites. Mais, de leur côté, les Compagnons n’étaient prêts ni à faire une telle place, ni à traiter une femme comme pleinement Jésuite. Pour que des membres jouissent des mêmes droits au sein d’une communauté, cela exige la reconnaissance d’une même dignité de part et d’autre. Or, à cette époque, une telle chose était inimaginable tant les rapports entre hommes et femmes étaient asymétriques.

Pour que des membres jouissent des mêmes droits au sein d’une communauté, cela exige la reconnaissance d’une même dignité de part et d’autre.

Chemins de réconciliation actuels

Si la réponse d’Ignace à la dernière lettre d’Isabelle Roser a été perdue, les Jésuites d’aujourd’hui semblent vouloir continuer à travailler à cette réconciliation en écrivant une nouvelle page. Œuvrer à une telle réconciliation revient à jouer le rôle qui est le leur dans « le service de la foi et la promotion de justice » et cela trouve sa source dans « notre Dieu d’amour et de justice qui réconcilie tout le monde »6 . En 2017, le R. P. Arturo Sosa, actuel général de la Compagnie, affirmait que reconsidérer la place des femmes dans l’Eglise revient à en changer « l’image, le concept et les structures ». Celui ci ne manque pas de souligner l’ampleur du défi dont la taille équivaut selon lui à celle de la « crise des réfugiés » et semble « impossible ». Mais, Saint François d’Assise lui-même a dit : « Commencez par faire ce qui est nécessaire, puis ce qui est possible, et soudain, vous faites l’impossible »7 .

Au-delà des déclarations d’intentions, l’avancée la plus actuelle est le lancement à l’occasion de la Journée de la femme, le 8 mars 2021, d’une commission sur le rôle et les responsabilités des femmes dans la Compagnie de Jésus. Composée de six femmes, un laïc et trois Jésuites, la commission a pour objectif d’évaluer si les femmes participent concrètement « à tous les niveaux des institutions et des œuvres de la Compagnie ». La commission cherche également à formuler des recommandations sur la formation et les changements des structures. L’enjeu n’est donc pas d’intégrer les préoccupations dans l’air du temps, mais bien de discerner les « signes des temps » en vue d’une plus grande efficacité apostolique. En effet, pour le R. P. Sosa, le « cléricalisme » et le manque d’ouverture à « l’interculturalité » détruisent de nombreuses entreprises de collaboration de la Compagnie de Jésus8 . Actuellement, la question n’est donc pas tant l’intégration des femmes dans la Compagnie que la manière dont la collaboration avec elles remodèle leur manière de vivre son charisme et son apostolat.


En tout premier lieu, nous invitons tous les jésuites à se mettre sérieusement et courageusement à l’écoute de l’expérience des femmes. Beaucoup de femmes sentent que les hommes tout simplement ne les écoutent pas. Rien ne peut remplacer cette écoute. Plus que toute autre chose, c’est elle qui apportera le changement. Sans écoute, toute action dans ce domaine, quelque bien intentionnée qu’elle soit, passera probablement à côté des préoccupations réelles des femmes, confirmera la condescendance masculine, et renforcera la domination des hommes. L’écoute, dans un esprit de partenariat et d’égalité, est la réponse la plus concrète que nous puissions donner, et le fondement même de notre partenariat pour la réforme des structures injustes.

decret 14 : La Compagnie et la situation des femmes dans l’Eglise et la société civile
(33ème Congrégation Générale, 1995)
[1] Décrets de la 34° Congrégation Générale, «Décret 14 : La Compagnie et la situation des femmes dans l’Eglise et la société civile», 1995. https://www.jesuites.com/34cg-2/
[2] Rahner, H., “Isabelle Roser” in Correspondance avec les femmes de son temps, Tome 1, Christus. Biographies, Paris, 1964, 25-66.
[3] Ibid., 28.
[4] Ibid., 54.
[5] Rahner, H., op. cit 64.
[6] 34° Congrégation Générale de la Compagnie de Jésus, «Décret 14 : La Compagnie et la situation des femmes dans l’Eglise et la société civile», 1995.
[7] Sosa, A., «Stirring the Waters – Making the Impossible Possible.», 2017. http://www.sjweb.info/
[8] https://www.jesuits.global/fr/2022/11/04/la-commission-des-femmes-a-l-issue-de-sa-reunion-a-rome/

Cet article fait partie du numéro 77 de la revue FOI

Femmes et hommes : un enjeu de paix

juin-juillet-août 2023

Formation Chretienne  

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