Dominique Ferry

Abbaye St Paul, Oosterhout (P.B.), ccn

1 mars 2021

Vie communautaire

Les « temps communautaires » au Chemin Neuf

S'inspirant de la spiritualité ignatienne, et donc habituée à la relecture, autant que de la vie charismatique, et donc de l'écoute de l'Esprit Saint qui peut parler à travers le plus petit, la Communauté du Chemin Neuf a pratiqué très tôt l'exercice du "temps communautaire", temps de rencontre et de décision "synodale". Quels en furent les fruits et comment cette "habitude" a-t-elle évolué avec le temps?

La Communauté du Chemin Neuf est née en 1973 avec sept jeunes qui ont voulu non seulement prier ensemble mais vivre ensemble pour mieux entendre les appels du Seigneur. Au démarrage, il n’y avait pas de responsable et donc toutes les décisions étaient prises en commun par les sept. Au bout d’un moment, ils décidèrent dans la prière qu’ils avaient besoin d’un responsable élu parmi eux. A partir de ce moment, la Communauté a commencé à grandir si bien que la décision fut prise d’avoir un responsable élu, qui serait entouré d’un conseil élu, et que les grandes décisions concernant la vie ou les orientations missionnaires continueraient d’être prises par la Communauté des engagés réunie en « temps communautaires ». Ces temps pouvaient avoir pour objet de relire ensemble ce que la Communauté rassemblée avait reçu dans un temps de prière charismatique ou de relire des évènements particuliers vécus par la Communauté, afin de discerner ensemble et de comprendre ce que le Seigneur voulait lui dire ; il pouvait aussi s’agir de prendre des décisions ou orientations pour la vie et l’avenir de la Communauté.

Dans ces temps communautaires, tout le monde peut prendre la parole pour s’exprimer sur le sujet proposé, mais aussi pour partager une Parole de Dieu ou une image que l’on porte. On peut aussi passer de la parole échangée à la prière, puis revenir à l’échange. Le but d’un « temps communautaire » est d’écouter ce que l’Esprit-Saint dit à la Communauté à travers l’écoute les uns des autres. Pendant les 20 premières années de la Communauté, ces temps communautaires étaient un lieu de décision pour la vie de la Communauté, par exemple pour les modifications ou les ajouts aux constitutions.

A partir de 1995, la Communauté ayant grandi en nombre et étant alors implantée dans une douzaine de pays différents répartis sur plusieurs continents, il devenait évident que permettre à chacun d’accéder à la parole dans une assemblée communautaire d’environ 400 membres devenait une gageure, sans compter la difficulté de réunir dans un même lieu tous les membres de la Communauté. La création d’un chapitre réuni tous les sept ans qui remplacerait l’Assemblée des engagés fut la dernière grande décision discutée et décidée dans une Assemblée Communautaire : l’Assemblée décida de se dessaisir de son pouvoir législatif au profit du Chapitre. Cependant, il a été décidé de maintenir, dans chaque temps où la Communauté se rassemble par pays ou par région, cette pratique d’avoir des temps communautaires. A travers la prise de parole et l’écoute de chacun, du plus jeune au plus ancien, la Communauté verbalise et prend conscience de ce qu’elle vit, et peut discerner des orientations ou réorientations pastorales.

Dans de nombreux moments de notre vie communautaire, des images reçues dans la prière et reprises en temps communautaire ont joué un rôle déterminant pour prendre conscience de là où nous en étions. Par exemple, lors d’un temps communautaire à Tigery, alors que la Communauté vivait une expansion géographique et que nos missions portaient beaucoup de fruits, quelqu’un a reçu l’image d’un arbre magnifique avec des branches très étendues accompagnée d’une parole : « Avez-vous les racines de vos branches ? » Cette image et cette parole ont été reprises dans de nombreux partages dans l’assemblée, si bien que l’on a senti émerger un consensus sur le fait que le Seigneur nous interpelait sur notre vie de prière : étions-nous fidèles ? Nous aidionsnous les uns les autres à consacrer assez de temps à la prière ? à quelle profondeur puisions-nous notre eau ? Serions-nous solides quand viendraient des tempêtes ? A la suite de cette interpellation, l’assemblée a décidé que la Communauté prendrait une journée de désert chaque mardi, puis que tous les célibataires prendraient une semaine de retraite chaque année et un peu plus tard que les couples prendraient, en couple ou individuellement, une semaine de retraite tous les deux ans, rythme qui tenait compte de la vie de la famille.

La pratique régulière de ces temps communautaires permet de développer une culture et une pratique du discernement communautaire : il ne s’agit pas de trouver simplement une opinion majoritaire pour prendre une décision, mais de faire grandir la communion entre nous, et de rechercher chaque fois que c’est possible un large consensus, en permettant aux opinions minoritaires ou même singulières d’être entendues, écoutées et si possible prises en compte. Par exemple, lorsque les Cisterciens de l’Abbaye des Dombes ont sollicité la Communauté pour prendre leur suite, y compris avec l’élevage de 300 vaches, la pisciculture et le verger, le Père Laurent Fabre, responsable de la Communauté a souhaité que la question soit débattue dans une assemblée communautaire de France en raison de l’impact qu’une réponse positive aurait sur la vie de la Communauté, jusque là plutôt citadine. Certains membres, agriculteurs eux-mêmes étaient très pour ; d’autres ne voyaient pas ce que 300 vaches venaient ajouter à la Communauté ! Bref, les opinions étaient très partagées. Et puis à un moment, une soeur a demandé la parole pour dire : « C’est complètement fou de vouloir prendre cette abbaye ! Mais j’aime cette Communauté qui est encore capable d’envisager des folies. Il faut que nous restions capables d’être fous pour Dieu ! » Les échanges ont continué, puis nous sommes allés prier personnellement, sachant qu’au retour nous devrions nous exprimer par un vote. La reprise de Notre-Dame des Dombes par la Communauté a été votée à une écrasante majorité…

Ces temps communautaires requièrent l’implication de chacun pour qu’il puisse oser faire entendre la parole qu’il porte, et un certain décentrement de soi pour entendre et accueillir des paroles différentes de la sienne. Quand ces conditions sont réunies, ces temps communautaires sont des temps riches qui, par la circulation de la parole qu’ils permettent, fortifient et vivifient la communion fraternelle.

Cet article fait partie du numéro 68 de la revue FOI

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