Nolwen Masson

sœur consacrée, ccn, Chartres

21 décembre 2023

Philosophie

Levinas, ou la vulnérabilité au cœur de la rencontre

« Tout seul, je veux le faire tout seul ! », crie l’enfant à sa mère qui veut l’aider à marcher. Depuis ses premiers pas et à chaque étape de sa vie, l’individu se construit sur ce désir de s’émanciper, de ne pas avoir besoin, d’être capable, « tout seul ». Peut-être poussé par l’idéal d’autosuffisance et de performance promu par nos sociétés occidentales, l’homme prend grand soin à s’affranchir de la part plus vulnérable de son être – ou tout du moins à la masquer. Face à ce modèle - et dans son vocabulaire « hyperbolique » qui pousse les concepts jusqu’à l’extrême - Levinas place la vulnérabilité au cœur de sa conception de la subjectivité, canal à la fois vers autrui et vers soi-même.

La vulnérabilité comme canal vers la rencontre véritable


« Être, c’est s’isoler par l’exister » 1. Il y a dans le fait même d’être une solitude de ce que je ne peux partager mon exister avec personne, ni vivre l’exister de l’autre qui me demeure absolument inaccessible. Cette solitude est inévitable et elle est même nécessaire au sujet, afin qu’il puisse construire son identité et être souverain de lui-même. Et, en même temps, elle l’enferme en lui-même, dans un enchaînement à soi dont il ne peut sortir par lui-même : « Je suis encombré par moi-même 2 ».

Pour Levinas, c’est précisément à cet endroit qu’intervient la rencontre d’Autrui. Autrui, cet autre que moi-même, cet autre sujet, qui ne sera jamais objet, à jamais inaccessible à ma compréhension, qui résiste à ma tentation de vouloir le ramener à moi – et qui ne cesse pourtant dans sa vulnérabilité d’en appeler à ma responsabilité ; son visage est une parole : « Tu ne tueras point », qui m’enjoint de tenir compte de lui. L’enchainement à soi n’a pas le dernier mot, puisque je suis touché par ce qui m’entoure, touché par cet autrui qui bouscule l’affirmation de ma subjectivité. Autrui vient « [déborder] mes décisions librement prises, [se glisse] en moi à mon insu 3 ». Je ne suis pas indifférent à lui, ce qu’il est m’affecte, au point que je peux me mettre à sa place, compatir à ce qu’il vit, ressent, exprime.

L’enchainement à soi n’est donc pas fermeture sur soi ; au contraire, Levinas envisage la subjectivité comme ouverture, exposition à tous les vents : « La subjectivité ne signifie-t-elle pas précisément de par son incapacité à s’enfermer du dedans ? 4 » Ma sensibilité laisse entrevoir une brèche, celle de ma capacité à souffrir delà souffrance de l’autre. Or, derrière cette brèche, se trouve l’immense abîme qu’est ma vulnérabilité, « dénudation de la peau exposée à la blessure (…), vulnérabilité d’une peau offerte 5». Le sujet accède à l’extérieur de lui-même par l’intermédiaire de la vulnérabilité de sa peau dénudée, mise à découvert. Répondre à l’appel d’autrui demande que j’accepte ma propre vulnérabilité, que j’accepte de m’exposer à la possibilité de la souffrance comme celle de la sollicitude.

Levinas situe ainsi la vulnérabilité au cœur de la rencontre, telle une surface de contact où elle peut advenir. C’est parce que je suis un être vulnérable, c’est-à-dire qui peut être touché et donc blessé par autrui, que je peux le rencontrer ; mais c’est également sa propre vulnérabilité qui m’appelle à cette rencontre, ou selon les mots de Levinas, qui appelle ma responsabilité pour lui. La rencontre véritable survient, apparait quand deux vulnérabilités s’exposent l’une à l’autre.

La vulnérabilité me fait accéder à une humanité plus profonde


La vulnérabilité se manifeste en fait comme une potentialité à multiples facettes : celle de la blessure, mais aussi celle de la relation à autrui, qui elle-même, de par le caractère absolument unique de ma réponse à son appel, me conduit à mon ipséité, c’est-à-dire à l’unicité de mon être. Levinas pousse ainsi encore plus loin le rôle de la vulnérabilité dans la constitution du sujet. Pour lui, elle ne sert pas simplement l’ouverture à autrui, la rencontre véritable, comme un moyen parmi d’autres de se constituer comme sujet. Mais elle le fait advenir à son humanité la plus profonde. Il cite ainsi le psaume 119 : « Je suis un étranger sur la terre, ne me cache pas tes commandements ».

Sa non-indifférence à autrui, son ouverture par sa sensibilité, ce que Levinas appelle ses « entrailles émues », viennent déchirer sa subjectivité, rendre possible la sortie de soi, le détourner
de lui-même.

Ce sentiment d’étrangeté à soi et au monde, cet exil de l’âme que déjà Platon tente de saisir, Levinas en fait une condition d’humanité : je suis un étranger à moi-même, je suis voué à l’exil de moi-même. Et cet exil me rapproche du prochain, m’engage envers lui. « Personne ne peut rester en soi », et c’est en cela que l’homme est voué au prochain au plus profond de lui-même. « L’humanité de l’homme, la subjectivité, est une responsabilité pour les autres, une vulnérabilité extrême ». Sa non-indifférence à autrui, son ouverture par sa sensibilité, ce que Levinas appelle ses « entrailles émues », viennent déchirer sa subjectivité, rendre possible la sortie de soi, le détourner de lui-même. Le sujet se retrouve « sans repos en soi, sans assise dans le monde ».

Emmanuel Lévinas (1906-1995)


La rencontre d’autrui ne peut advenir dans une position de surplomb mais au contraire elle présente toujours un risque, celui d’être blessé.

Ce n’est pas un être désincarné, insensible, qui répond à l’appel d’Autrui, mais un sujet vulnérable, doté d’un corps qui peut lui-même être blessé. C’est la souffrance pour la souffrance de l’autre qui appelle sa responsabilité, qui le rend proche de l’Autre. Levinas entend ainsi penser l’homme à partir de sa condition de ce qu’il nomme « otage », c’est-à-dire pour l’autre, et de son appel à sa responsabilité qui en révèle l’unicité irremplaçable, mais sans jamais se reposer en soi. Unicité sans intériorité, c’est-à-dire « moi » sans retour à « soi ».

La sincérité du Dire, témoignage d’un Me voici


Ma présence à autrui passe par la vulnérabilité de ma sensibilité et de mon corps, et se confronte donc à ses propres besoins, ses propres désirs de jouissance, de garder pour lui. « Le corps est la condition même du donner, avec tout ce que coûte le donner 6 ». La corporéité du sujet vulnérable implique la possibilité de ne pas donner, et c’est justement ce qui procure de la valeur à son don. C’est seulement un sujet au corps vulnérable, en proie à la possible tentation de faire passer son corps avant celui d’autrui, qui peut donner véritablement. Levinas ira jusqu’à qualifier « donner » comme « arracher le pain à la bouche, seul un sujet qui mange peut être pour l’autre 7 ». On pourrait dire : seul un sujet vulnérable peut rejoindre l’autre dans sa propre vulnérabilité.

Or ce don de moi-même qui coûte permet de témoigner d’une sincérité et d’une authenticité, dont le sens excède infiniment le don lui-même. Levinas parle d’un « surplus de sens sur l’être qui le porte »8 :le «Dire» signifie au-delà du « Dit », c’est-à-dire que le fait de dire, d’être présent, de m’adresser à autrui signifie déjà en lui-même bien plus que le contenu de ce qui est dit ; l’ouverture à autrui dépasse la dimension du dialogue, le langage est dépassé par ce qu’il dit. Le Dire est au-delà du dit, et témoigne de la présence d’un simple Me Voici, dans lequel se révèle sans apparaitre l’au-delà de l’être, la présence de l’Infini: « c’est par la voix du témoin que la gloire de l’Infini se témoigne 9 ».

Pour conclure, qu’est-ce que la réflexion de Levinas sur la vulnérabilité nous apprend ? Que la rencontre d’autrui ne peut advenir dans une position de surplomb mais qu’au contraire elle présente toujours un risque, celui d’être blessé. Prendre ce risque permet non seulement la rencontre véritable, mais conduit le sujet lui-même à son humanité véritable, à l’au-delà de l’être, là où l’Infini a lui-même laissé sa trace. Et c’est en cela que la vulnérabilité est en fait une bonne nouvelle.  N. M.

[1] LEVINAS, Le temps et l'autre
[2] LEVINAS, Le temps et l'autre, p.37
[3] LEVINAS, Humanisme de l'autre homme, p.102.
[4] Ibid.,p.103
[5] Ibid.,p.104
[6] LEVINAS, Dieu la mort et le temps
[7] LEVINAS, Autrement qu'être
[8] LEVINAS, Humanisme de l'autre homme
[9] LEVINAS, Dieu la mort et le temps

Cet article fait partie du numéro 79 de la revue FOI

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