Marie-Dominique Minassian

Théologienne, spécialiste des Moines de Tibhirine, Université de Fribourg

27 mars 2024

Le bienheureux Fr. Christophe : une poétique du dialogue

L’expérience vitale d’un Dieu relationnel

"N’ayant pas les connaissances linguistiques et religieuses nécessaires pour entrer en dialogue avec l’Islam, je me sens appelé plus simplement à l’écoute. Et c’est Dieu écouté en son Verbe envoyé, qui me dit d’écouter : d’accueillir toute cette réalité étrange, différente. Jusqu’à m’en sentir comme responsable : que l’Esprit la conduise vers la vérité tout entière. Et si nous pouvons faire ce chemin ensemble : tant mieux ! et on pourra parler et se taire, chemin faisant."1

Nous sommes dans les dernières pages du cahier de prière du bienheureux fr. Christophe, moine-martyr de Tibhirine qui sera enlevé avec six de ses frères deux mois plus tard. Le dialogue s’initie dans son cœur à cœur avec Dieu, dans cette écoute du Verbe que nous entendons au creux d’un dialogue ininterrompu avec lui, ponctué par des mots et des silences, des traits et des points que le poète dispose au gré des pages et de l’inspiration.
Son œuvre nous a été dévoilée par son ami frère Didier qui en a publié une centaine2 , mais ce sont plus de quatre-cents qui ont été recensés à ce jour3. Ils nous dévoilent sa foi,

ce dialogue venu de Dieu, se communiquant lui-même à sa créature pour l’attirer à Lui4.


Expérience vitale d’un Dieu relationnel :


Dieu est en dialogue avec l’humanité : le rendez-vous de Cana salue ce dialogue : on y parle d’amour, d’abord en terme de manque5.

La trace du manque, c’est la soif, une soif d’amour qui remonte à loin… à la classe de 6ème, confie Christophe6.

Plus tard, alors qu’il est étudiant, il écrit à ses parents cette confession vibrante :
… J’ai soif de Dieu, d’amour, de vie et j’espère que pour moi, un jour tout cela ne sera qu’Un7.
C’est encore la soif qui surgit après la « visite » de Noël 1993 du groupe armé du GIA, admirablement rendue dans le film Des hommes et des dieux8 inspiré de l’histoire de Tibhirine.


Que nous est-il arrivé ?
Toi, l’au-delà de tout l’Inattendu
nous révélant notre soif : viens oh
Voici je viens vite.
Pris dans l’Evénement
il nous reste à suivre le courant de grâce9.


Cette soif n’est pas un mot vide. Elle traverse tous ses écrits.
Source de son mouvement, fr. Christophe n’a de cesse de dialoguer avec elle, et trouve parfois une proximité spirituelle :
Thérèse de l’Enfant Jésus et de la Sainte Face m’est devenue très proche. […] Elle reçoit l’amour comme un feu, une soif. « J’ai soif »10.
Sa soif que rien n’étanche, il l’habite comme un pauvre.
Je voudrais correspondre à ton désir, à ta soif d’offrir le Don à tous11.
Un peu plus tôt dans l’année, dans une homélie, il questionnait :
Peut-être faut-il s’en tenir là : un enthousiasme fou, mêlé peut-être d’angoisse, le cri d’un désir inextinguible : certitude d’être aimé… et soif 12.
La soif, c’est aussi ce qui maintient fr. Christophe au bord du puits de la Samaritaine. Il contemple la soif de Jésus, celle de cette femme, ce dialogue tellement essentiel qui semblait pourtant mal parti. Mais voilà, ce qui advient, c’est une rencontre qui ouvre sur la vie.
L’Évangile est dialogue… maintenant et à jamais. L’Évangile se présente aujourd’hui à nous ici comme une question. M’aimes-tu
13?
Ce dialogue, le poète l’a couché sur le papier, nous prenant aujourd’hui à témoin. Inaugurant son cahier neuf reçu quelques jours plus tôt pour sa fête, il s’interroge :
Ce grand cahier : quelle écriture va le remplir.
Écriture maintenue. Je t’en prie.
Transcrire le don au jour le jour

C’est toi l’ami
c’est toi qui frappes
et me demandes abri
chez moi tu veux dire
une histoire
qui m’arrive
Ouvre-moi dis-tu
ma sœur
mon amie
ma colombe ma parfaite14

Le lendemain :
Un grand désir dévore les mots qui s’écrivent : te voir15.
La soif continue de transpirer de ces lignes. Monologue ? Non, plutôt trace d’une visitation…
Ton Je t’aime un jour m’est apparu
Je n’en suis pas remis 16.

Et quand au fil des mois l’Évangile l’amène à la porte étroite, le désir ne capitule pas. Il est relancé devant l’impossible à vivre :
Toi, tu nous dis, tu me dis là aujourd’hui dans cet « entre nous » algérien où les ennemis s’entre-tuent : aimez vos ennemis, priez pour vos ennemis17.
En cette année de la prière, fr. Christophe nous ramène donc à ce dialogue vital avec « toi », au cœur à cœur avec Dieu qui rend possible tous les autres. Son Je t’aime nous y attend. Et c’est pour
tous ceux qui cherchent un puits où se désaltérer.
M-D.M.

[1] Frère Christophe, Journal, 30.01.96, Le souffle du don. Journal. Tibhirine 1993-1996, p. 232.
[2] Id., Aime jusqu’au bout du feu, Monte Cristo, Annecy 1997.
[3] Depuis 2020 je travaille avec deux professeures de littérature,C. Avenatti de Palumbo et Bl. Poinsignon, en vue de leur édition. Une première communication au colloque 2021 à Rome dévoilait le caractère mystagogique de la poésie de fr. Christophe (Cf. « Terre de passage, de rencontre et de partage », Tibhirine. Des frères pour notre temps, Academic Press, Fribourg 2022, p. 67-83). Une seconde communication paraîtra dans les actes du colloque 2023 qui s’est tenu à Madrid.
[4] Homélie pour l’Immaculée Conception, Fès 8.12.1989, Adorateurs dans le souffle. Homélies pour les fêtes et solennités (1989-1996), Éditions de Bellefontaine, Godewaersvelde 2009, p. 20.
[5] Homélie, 7.01.1995, Lorsque mon ami me parle. Homélies pour Avent/Noël-Carême/ Temps pascal (1989-1996), Éditions de Bellefontaine, Godewaersvel de 2010, p. 113.
[6] Moines de Tibhirine, Heureux ceux qui espèrent. Autobiographies spi recueillis et présentés par M.-D. Minassian, Cerf, Bayard, Abbaye de Bellefontaine,Paris 2018, p. 492.
[7] Lettre à ses parents, 7.12.1970, Heureux ceux qui espèrent, p. 498.
[8] De Xavier Beauvois, primé au Festival de Cannes 2010.
[9] Le souffle du don, 26.12.1993,p.47.
[10] Id., 2.10.1993. p. 39.
[11] Id., 19.
[06.1995], p. 202.
[12] Homélie, 2ème dimanche du Temps Ordinaire, 15.01.1995, La table et le pain pour les pauvres. Homélies pour le Temps ordinaire (1989-1996), Éditions de Belle fontaine,Godewaersvel de 2010, p.119.
[13] Homélie, 7ème vendredi du temps pascal, 5.06.1992, Lorsque mon ami me parle, p. 63.
[14] Le souffle du don, 8.08.1993, p 29-30.
[15] Id., 9.08.1993, p. 31.
[16] Id., 12.08.1993, p. 32.
[17] Id., 14.06.1994, p. 113.

Cet article fait partie du numéro 80 de la revue FOI

Dialoguer pour se comprendre

mars-avril-mai 2024

Formation Chretienne   Regard sur le monde  

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