Milad Sassine

Libanais, étudiant en journalisme, Media School (Villeneuve d'Asq)

Histoire

Liban 2.021 : attitude Snoop Dogg

Parler du Liban est important aujourd’hui même si guerres et explosions monstres sont des éléments du passé. Originaire du Liban, Milad Sassine nous partage son regard sur l'histoire et la situation actuelle de son pays.

Il est vrai qu’il faut avancer sans trop regarder en arrière mais le regard constructif qui se jette sur le chemin parcouru est d’une grande utilité non seulement pour se satisfaire et rendre grâce, mais aussi pour comprendre les enjeux contemporains et les dynamiques à l’œuvre.

Parler du Liban m’oblige donc à revenir aux années de guerres de 1970 au début des années 90 durant lesquelles Chrétiens et Musulmans se sont affrontés au sein d’une même nation, où le monde entier a voulu intervenir pour sauver ce qui ne pouvait l’être que par les Libanais eux-mêmes et, en quelque sorte, par une grâce divine, car, au final, c’est ce que l’on perçoit dans le dernier film Net for God sur le Liban.

Un fil fin, doux, lumineux que seuls des regards attentifs perçoivent. Une paix. La paix. Pas celle du monde qui frise la nonchalance se contentant de l’absence de soucis. Celle qui dépasse tout cela, qui permet d’avoir un regard extérieur, de s’aimer soi-même et les autres, reconnaitre sa propre valeur ainsi que celle du prochain, qui lui est équivalente. C’est quelque chose d’intérieur qui se voit de l’extérieur. C’est un changement qui dépasse le politique et le légal, c’est une attitude. C’est une drogue dans le sens où elle booste certains sens et en inhibe d’autres. C’est un peu comme si le Liban se revêtait d’une nouvelle parure intérieure, adoptait une nouvelle attitude, j’aime à l’appeler : attitude Snoop Dogg1.

 Non, je ne compare pas le peuple libanais à propos duquel j’aimerais dire tellement de bien à un rappeur américain qui se vante de fumer plus que des cigarettes. J’aime juste bricoler une expression qui n’existe pas pour décrire une situation indescriptible.

En effet le Liban vit une de ses pires crises et en effet le peuple Libanais n’a jamais été aussi en paix avec lui-même.

L’on est passé de massacres politico-religieux à des assassinats programmés contre les personnalités libanaises qui déplaisent, à retrouver un peuple uni dans la rue contre ses propres chefs de clan pour dépasser l’entre-soi. Cela sur fond de relations à haute tension avec Israël, l’Arabie Saoudite, l’Iran et la Syrie.

Le lendemain de l’explosion (de la tragédie) au port de Beyrouth, ce sont des jeunes étudiants libanais que l’on voit dans la maison d’une septuagénaire pour l’aider à sauver ce qui peut l’être des ruines de sa maison. Mais, si l’on regarde de plus près ces jeunes gens, on peut très bien se dire que leurs parents et grands-parents se pointaient du fusil et de la mitrailleuse il y a quelques années.

Comment cela se fait-il ?

Je dirais que, si la guerre ensauvage, la tragédie unit. Mais c’est trop simple. Quelque chose s’est passé chez les Libanais. Un bref retour sur l’histoire du pays s’impose quand même à nous pour que l’on puisse esquisser le parcours.

Le Liban est pour certains une création artificielle, mais il est incontestablement ancré dans un territoire, une histoire, une nation, une lutte de survie. Il ne s’est pas installé sur des lauriers même si, comme le titrait l’Orient-Le Jour : « Si le Liban est un mensonge, la Bible l’est aussi ». Car, en effet, 70 mentions dans le Livre Saint commun aux trois grands monothéismes n’empêchent guère des idéologies politiques aveuglées et des logiques impériales de rogner sur les Cèdres de Dieu et de renier son existence historique.

C’est ainsi que l’Empire Ottoman s’est permis d’envahir le territoire libanais de 1516 jusqu’à la première guerre mondiale, et d’y instiguer des massacres à connotation politico- religieuse.

Passant ensuite sous l’égide des grandes puissances et sous mandat français, il acquiert son indépendance en 1943 pour profiter des 30 glorieuses à sa manière. Vient 1975 et sa guerre civile de 30 ans, s’en suivent le conflit armé entre Israël et le Hezbollah en 2006, les assassinats politiques à répétition à partir de 2005 qui aboutissent à l’instauration du Tribunal Spécial pour le Liban, un des principaux tribunaux internationaux (c’est-à-dire des tribunaux statuant sur des crimes internationaux dont le terrorisme dans ce cas) pour laisser quelques années plus tard un peu de souffle aux Libanais. Un gémissement en 2015 avec la crise des déchets et un rugissement en octobre 2019 avec les manifestations énormes qui montrent que, malgré tout ce temps, un peuple s’est efforcé de poursuivre sa route, de se maintenir en vie, de se reconstruire.

Le Mont Liban est une perle rare, le mot Liban signifie « lait » pour ses sommets enneigés, le mot Libanais désigne un phénix blanc en renouveau constant.

Parler du Liban, c’est parler des autres, c’est parler de l’amour, du rêve, de la nostalgie et de l’espérance en l’avenir. C’est parler de libre pensée en milieu hostile, d’une terre d’exil pour populations fragil(isées). Car oui, le Liban a accompli sa mission. Il a fait ses preuves. Chrétiens d’Orient, géopolitique de la Méditerranée, frontières maritimes, coexistence religieuse et politique…Tous ces sujets trouvent leur point de jonction à la manière des trois continents… au Liban.  

[1] Du nom d’un rappeur et acteur américain

Cet article fait partie du numéro 67 de la revue FOI

La fraternité

décembre 2020-janvier-février 2021

Regard sur le monde  

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