Natalie et Markus Weis

ccn, responsables Mission Cana en Allemagne

13 juin 2023

Mission CANA

L’unité dans la fragilité du couple

Depuis les débuts de la Mission CANA il y a plus de 40 ans, les relations entre les femmes et les hommes ont profondément changé dans le monde occidental. En Allemagne, par exemple, jusqu'à la fin des années 1970, les hommes pouvaient résilier le contrat de travail de leur épouse sans leur consentement ; ce n'est que depuis 1997 que le viol conjugal est punissable. Avec le recul, il semble parfois difficile pour la jeune génération d'imaginer à quel point l'écart de pouvoir entre les sexes était important. Pourtant, les dispositions légales reflétaient les relations entre les sexes de leurs parents et grands parents et avaient un impact sur les familles.

Aujourd’hui, la rencontre d’égal à égal est une évidence pour la plupart des jeunes couples. On s’efforce de répartir équitablement les tâches à la maison. Lorsque les enfants arrivent, on se soutient mutuellement afin de concilier au mieux vie familiale et vie professionnelle. Dans de nombreux cas, cela réussit – parfois plus, parfois moins – à la satisfaction des deux parents. Mais les semaines et les week-ends CANA voient arriver de plus en plus de jeunes familles profondément épuisées par l’exigence de réussir professionnellement, d’être présents en tant que parents et d’être épanouis dans leur relation. Leurs parents et grands-parents avaient-ils la vie plus facile ?

La Mission CANA tente de répondre à ces changements. Des week-ends thématiques tels que « Égaux et Différents », « Couple, famille, travail », « Choisir nos priorités en couple » et bien d’autres encore offrent aux couples la possibilité de réfléchir à la répartition des rôles, mais aussi à leurs propres éducation et exigences en matière de vie familiale, et d’entamer un échange commun. Il ne s’agit pas en premier lieu de fournir aux couples des réponses sur la manière exacte dont ils doivent organiser leur vie. Il leur est offert plutôt un espace protégé pour en parler ensemble et pour recevoir des forces et de nouvelles inspirations dans la prière personnelle et en couple.

Il se peut que, pendant les sessions CANA (Semaine CANA, Retraite CANA, CANA Welcome, etc…) le couple fasse une expérience particulière : percevoir et reconnaitre sa propre faiblesse et sa fragilité. Ceci est d’une grande importance pour les hommes comme pour les femmes, même si les deux vivent cette expérience de manière très différente. Le fait de pouvoir admettre et expérimenter que je ne réussis pas tout comme ce que les autres, « la société » ou moi-même attendent de moi peut être un choc dans un premier temps, mais c’est aussi une expérience salutaire. Aujourd’hui encore plus qu’à l’époque où les rôles étaient clairement définis dans les relations, la rencontre avec sa propre fragilité – et par conséquent aussi avec celle de mon/ma partenaire – est une grande expérience pour les couples.

Dans les pays occidentaux en particulier, l’exigence de perfection est de plus en plus présente dans les relations, et peut-être surtout chez les femmes. Pour elles, le fait de devoir (ou de vouloir) correspondre à l’image de la mère attentionnée, de la femme séduisante et de la femme indépendante qui gagne sa vie peut exercer une pression énorme. Pour les hommes, il y a aussi un nouveau défi : Ils sont confrontés à des exigences ambivalentes et contradictoires – être le soutien de la famille et l’homme de la famille, s’imposer et être doux en même temps.

Dans ce cas, il peut être douloureux mais aussi salutaire de prendre du recul et de se réconcilier avec ses propres limites et celles de son/sa partenaire. L’un des fruits de ce processus est – malgré la grande différence entre les sexes – une unité croissante au sein du couple, qui peut se développer grâce à l’échange, au respect et à la réconciliation.

En outre, la conscience que les femmes ont d’elles-mêmes et leur désir de participer davantage à la société et à l’Eglise ont également un impact sur la mission CANA. Les femmes et les hommes, qui à CANA partagent des responsabilités sur un pied d’égalité et ne cachent pas leurs différences (et parfois la souffrance qu’elles engendrent), donnent un témoignage prophétique pour une réconciliation des sexes dans une Eglise qui a besoin de plus d’hétérogénéité, de pluralité et de crédibilité.

Témoignage

« Nous devons prendre soin de nous ! »

Justine, 41 ans, et Jan, 46 ans, sont mariés depuis 2003. Justine est originaire du Togo/ Afrique de l’Ouest, Jan de Thuringe/Allemagne de l’Est. Ils vivent avec leurs deux enfants Eleonora (12 ans) et Yannick (9 ans) à Berlin où ils font partie de la Fraternité Cana depuis trois ans.

FOI : Vous êtes un couple bi-culturel, chacun de vous apporte de sa famille, de sa culture, des éléments très différentes. Avec quelle image de la femme êtes-vous arrivés dans votre relation ? Et cela a-t-il changé au fil du temps ?

Justine : De mon pays, j’ai ramené l’idée que l’homme s’occupe de la famille, qu’il gagne de l’argent. Mais malgré cela, il n’en était pas question pour moi. J’ai toujours voulu être indépendante financièrement. Je voulais faire une formation et exercer un métier avant de me marier. Mon père, qui a été marié à plusieurs femmes, tenait également à ce que les femmes soient indépendantes. Il ne voulait pas non plus que ses fils soient polygames. Mais ensuite, tout a changé. Juste après le baccalauréat, je suis allée pour la première fois en Allemagne pour rendre visite à mon frère. C’est là que j’ai rencontré Jan et que nous sommes tombés amoureux. Nous voulions nous marier. Ce n’était pas facile pour moi de l’annoncer à mon père. Heureusement, mon frère s’en est chargé et mon père a accepté que ce soit ma voie. Quand les enfants sont arrivés, j’ai été rapidement confrontée à la réalité. Ma foi a toujours été très profonde, mais il y a beaucoup de choses que je ne pouvais plus faire comme je le voulais. J’ai dû apprendre que je dépendais d’abord de Jan.

Jan : Quand nous nous sommes rencontrés, j’avais déjà 27 ans et Justine était ma première relation. Je n’avais pas non plus de stress à ce moment-là, mais j’avais la certitude que ça allait bien se passer. Mes deux parents sont enseignants et ils m’ont toujours montré comment une relation d’égal à égal pouvait fonctionner. Mon père a un grand respect pour les femmes, il l’a déjà appris de son père. Ma mère est une femme sûre d’elle et il était clair pour moi que je voulais également une relation d’égal à égal.

FOI : Quelle est votre conception de la répartition des tâches au sein de la famille ?

Justine : Je n’aime pas beaucoup la façon dont les choses se passent dans de nombreux pays africains : l’homme vit sa vie pour lui-même et la femme vit sa vie. J’ai toujours eu envie de partager les tâches à la maison et l’éducation des enfants. Mais ce n’était pas si simple. J’ai commencé une formation de sage femme puis j’ai travaillé, c’est alors qu’il est devenu important de déléguer des tâches à Jan. Quand les enfants sont arrivés, c’est devenu encore plus important. Nous nous sommes alors mis d’accord pour qu’il amène et récupère les enfants à la crèche deux jours par semaine, par exemple.

Jan : Dans ma culture est-allemande, l’égalité a toujours été importante. Mais en RDA, on disait certes que les femmes étaient égales, mais la réalité était différente. Les femmes devaient certes travailler, mais elles étaient tout de même seules responsables du ménage et des enfants. Quand nous nous sommes mariés, j’étais d’abord sur un nuage rose. J’ai suivi une formation de spécialiste en informatique et quand je rentrais à la maison, il y avait ma femme. Au début, je n’ai même pas remarqué qu’il n’y avait pas d’équivalence et que Justine souhaitait autre chose. C’était important pour elle de faire une formation. Elle a alors fourni un énorme effort pour aller jusqu’au bout malgré les nombreux obstacles. Mais quand les enfants sont arrivés, la majeure partie des tâches ménagères et de l’éducation lui est restée attachée. Même si ce n’est pas ce que je voulais. J’étais en quelque sorte aveugle, je travaillais beaucoup et j’étais reconnu pour cela.

FOI : Est-ce que Cana a changé quelque chose pour vous ?

Justine : Oui, nous avons réalisé que nous devions prendre soin de nous, que nous avions besoin de temps pour nous en tant que couple. Que nous devions aussi organiser cela. Par exemple, nous avons veillé à ce que les enfants se couchent plus tôt le soir le week-end pour que nous puissions avoir du temps à deux. Cana nous a vraiment ouvert les yeux sur le fait qu’en plus de nos tâches de parents, nous ne devons pas oublier que nous sommes un couple !

Jan : Cana nous a aidés à réfléchir sur nous-mêmes en tant que couple. Et si une journée ne s’est pas très bien passée, de ne pas aller se coucher en silence, mais de parler. Et de faire une petite prière avant. Entre-temps, nous avons aussi beaucoup changé. Je ne travaille plus qu’à 50 % et je peux m’investir beaucoup plus dans le ménage et les enfants. Mais j’ai encore parfois des problèmes de perception. Justine dit toujours que je ne vois tout simplement pas ce qu’il faut faire. En fait, j’ai toujours été plutôt une personne cérébrale. Justine m’a aidé à avoir plus confiance en moi. Mon père a dit un jour : Justine a fait de toi un homme.

Cet article fait partie du numéro 77 de la revue FOI

Femmes et hommes : un enjeu de paix

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