Sr Chantal

Petite Sœur du Sacré-Cœur du Père de Foucauld.

Témoignages

«Ma vie, nul ne la prend, c’est moi qui la donne» (Jn 10,8)

Née en 1932, Odette Prévost est entrée à l'âge de 21 ans chez les Petites Sœurs du Sacré-Cœur du Père de Foucauld en Algérie et au Maroc. Le 10 novembre 1995 à Alger, vers 8 heures 30 du matin, un homme tire à bout portant sur Odette et sur Chantal qui attendent, près de la Fraternité, la voiture d'une amie pour se rendre à la Messe de leur paroisse, à Kouba. Odette est tuée sur le coup et Chantal grièvement blessée. NFG a rencontré Sr Chantal.

« Nous avons essayé de ne pas nous laisser abattre par les événements et de faire en sorte que la vie continue. Nous suivions ainsi l’exemple de Charles de Foucauld dont la vocation était l’imitation de la vie de Jésus à Nazareth. Qu’à fait Jésus durant ses 30 années passées à Nazareth  ? Nous ne savons pas grand-chose de ce mystère, sinon qu’il a dû raboter des planches, vivant dans son village la vie quotidienne. De cette manière, il a dit quelque chose de la présence de Dieu, son Père, parmi les hommes et de sa bonté. Moi, je crois que l’on n’a rien d’autre à faire. Nous n’avons pas d’œuvre particulière à réaliser, sinon vivre en solidarité avec une population. C’est cela notre témoignage.

Nous n’avons pas d’œuvre particulière à réaliser, sinon vivre en solidarité avec une population. C’est cela notre témoignage.

Nous ne nous sentions pas en sécurité à cette époque  : tous les jours en effet, on nous annonçait l’assassinat de personnes que nous connaissions. C’est alors que notre évêque, Monseigneur Tessier, a demandé à toutes les communautés de faire un travail de discernement afin de savoir si nous étions vraiment libres de rester. Nous avons ainsi mis par écrit nos raisons. En résumé, nous exprimions le souhait de pouvoir poursuivre la mission de Jésus qui était de révéler l’amour de son Père. Mais on pouvait aussi avoir des raisons de partir  : difficulté à dormir, à manger, la vie pouvait devenir impossible, on pouvait avoir peur de sortir. Nous avions bien des raisons de rester, mais la question était, dans une telle situation : « Est-ce que l’on vit ou est-ce que l’on ne vit pas ? » Pour moi c’était la chose importante. En fait, on peut dire que, globalement, une certaine paix nous a été donnée.

Certains Musulmans aussi se posaient des questions. Beaucoup disaient  : «Non, Dieu ne peut pas demander ça». Nous avons fortement senti l’exigence de manifester un autre visage de Dieu.

L’attentat contre sœur Odette n’a pas ébranlé notre foi, parce qu’elle- même disait : «Ma vie, nul ne la prend, c’est moi qui la donne». Cela donne du sens.
Il y a eu aussi un évènement qui nous a beaucoup marquées.

C’était le premier attentat contre les Religieux, le 8 mai 1994. Je pense que, quand on disait «Tout le monde est menacé», inconsciemment on pensait : «Mais nous, peut-être un peu moins». Et brusquement, c’est arrivé.
Sr Paul-Hélène, je ne la connaissais pas, mais je connaissais un peu le Frère Henri Vergès, qui a été assassiné en même temps qu’elle. J’avais une grande admiration pour lui ; j’étais véritablement en colère  : « Mais pourquoi lui ? ». Ensuite, je me suis dit  : « Peut-être était-il prêt ? ».
Cet attentat nous a abattues, découragées. Mais c’était un dimanche, et ce dimanche-là, on lisait dans l’Évangile : «Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime» (Jn 15,13). Le lendemain de leur mort, l’Évangile nous avertissait  : «L’heure vient où quiconque vous tuera croira rendre un culte à Dieu» (Jn16,2).
Tout cela est terrible, mais Dieu est présent. Je pense à l’épisode de la tempête apaisée  : nous sommes en pleine tempête, le bateau prend l’eau, mais Jésus rassure ses disciples : «N’ayez pas peur, je suis là» (cf Mc4,40). Quand j’ai des questions, des doutes, je me remémore ces moments et cela me soutient. Je pense que c’est la période de ma vie où j’ai le plus touché la présence de Dieu. »

« Comment et pourquoi ? »

Le 29 octobre 1994, dans son billet quotidien, le journaliste Saïd Mekbel, directeur de publication du journal Le Matin, publiait l’édito ci-dessous, suite à l’assassinat des Sœurs Augustines Missionnaires Caridad Álvarez Martín et Esther Paniagua Alonso, tuées dans la rue alors qu’elles se rendaient à la messe, le 23 octobre 1994, à Bab El-Oued.

Saïd Mekbel lui-même a été assassiné le 3 décembre 1994.

« Depuis ce dimanche, la pensée ne cesse de tourner autour de l’assassinat des deux Religieuses espagnoles. Comment et pourquoi ?

Comment peut-on tirer sur deux femmes  ? Sur deux religieuses, deux créatures de Dieu qui, en leur dimanche dominical, allaient à leur chapelle en toute confiance prier le Créateur ?
Pourquoi  ? Sans doute pour les remercier d’avoir soigné les nôtres pendant des années et des années, d’avoir guéri un membre de notre famille, réconforté un voisin… Peut-être se trouve-t-il parmi leurs assassins ? Sait-on jamais de quoi s’alimente cette sauvage folie meurtrière  ? Pour les remercier d’être restées en ce pays que nous-mêmes, Algériens, désertons sous l’emprise de la terreur et le vertige du désarroi.
Deux femmes qui allaient vers Dieu demander grâce. Elles y allaient sûrement de leurs petites prières pour nous, malheureux Algériens, soumis aux fléaux. Peut-être qu’elles vont nous manquer longtemps les dernières prières de ces deux religieuses qui voulaient faire pencher la balance du côté de la paix et de la miséricorde. Vers quel monde de ténèbres allons-nous, nous qui ne rêvons que de lumière.

Cet article fait partie du numéro 59 de la revue FOI

Les 19 Martyrs d’Algérie, Témoins du plus grand amour.

décembre 2018 janvier-février 2019

Vie de l'église  

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