P. Gabriel Roussineau

ccn, comité de rédaction

Guerre de l'information

Mensonge à tout prix

Ce qui m’a frappé, comme de nombreuses personnes qui suivent l’évolution de la guerre en Ukraine, c’est l’usage systématique du mensonge dans la communication officielle russe.

Ce qui m’a frappé, comme de nombreuses personnes qui suivent l’évolution de la guerre en Ukraine, c’est l’usage systématique du mensonge dans la communication officielle russe. Il y a bien sûr l’histoire déformée, la prétendue lutte contre la « nazification » d’un pays qui a élu un président juif…Mais le pire est non seulement la distorsion, mais la négation du réel, de faits observés de manière rigoureuse par des observateurs indépendants. L’exemple emblématique est bien celui de Boutcha, dont le nom rejoint dans nos mémoires la litanie des villes meurtries par des crimes de guerre. Dans ce cas, la réalité de la découverte de dizaines de corps de civils torturés, violés, abattus en pleines rues, dans des caves, a été tout simplement niée dans la communication officielle russe, qui a évoqué une « mise en scène » avec des acteurs. Avec à l’appui deux vidéos amateurs prises à la hâte, montrant prétendument des corps de civils tués qui se mettent à bouger, alors que le vague mouvement observé n’est pas distinguable des gouttes d’eau sur le pare-brise de la voiture depuis laquelle filmait l’observateur… « La preuve est toujours de même type : un détail qui a l’air incohérent, et toute la vérité s’effondre » souligne Alexis Jenni dans la Croix (12 avril 2022). Ces mensonges ont « toujours la même structure » ajoute-t-il : « une structure narrative faible qui ne résiste pas à l’analyse. » De fait la pauvreté des preuves avancées n’a pas tenu longtemps la route face aux nombreuses photos des reporters du monde entier arrivés à Boutcha dans la foulée du départ des troupes russes, sans compter les images satellite et bien sûr les nombreux témoignages concordants recueillis sur place. Il a fallu publier des photos insoutenables de cadavres, telles qu’on en voit d’habitude que très rarement dans les médias, pour faire face aux fausses informations relayées par les sites complotistes. Certes, toute période de guerre est propice à la désinformation par les belligérants des deux camps, et il faut redoubler de vigilance pour recouper les informations, vérifier les faits, la fiabilité des sources, notamment venant des réseaux sociaux. Mais vouloir nier non seulement l’implication dans un massacre, mais le massacre luimême revient à tuer une seconde fois les victimes, en leur déniant la réalité-même de ce statut. La journaliste d’investigation philippine Maria Ressa, qui a reçu récemment le prix Unesco de la liberté de la presse, déclarait le 3 mai dernier sur RFI : « le plus grand problème aujourd’hui, c’est que des faits irréfutables sont mis en cause. (…) Si vous n’avez plus de faits, vous n’avez plus de vérité. Sans la vérité, il n’y plus de confiance. Et sans cette confiance, la bataille pour la vérité est impossible à mener ». Partir des faits pour être au plus près du réel, du terrain, et donner une information juste, crédible, même si elle a toujours une part de subjectivité, est l’essence-même du journalisme. Peut-être cette guerre en Ukraine nous aidera-t-elle à voir à quel point ce métier est nécessaire et doit être soutenu !

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Cet article fait partie du numéro 73 de la revue FOI

La guerre et la paix

Juin-juillet-août 2022