La haine, l'exil, la paix

Naissance d’une guerre ethnique au Burundi

Si cette guerre asymétrique entre un envahisseur et un peuple qui résiste nous semble révoltante et douloureuse, il n'en reste pas moins que d'autres pays du monde vivent ces drames et depuis de longues années. Lorsque la haine a été distillée dans les coeurs pendant toutes ces années, comment espérer la paix? Un ami proche de la Communauté du Chemin Neuf, originaire du Burundi, dont nous tairons le nom, pour raison de sécurité, partage ici son trajet depuis l'enfance jusqu'au moment où l'exil devient nécessaire.

FOI : Pouvez-vous vous présenter ?

G.S. : Je suis Burundais, je suis né dans la campagne burundaise, mon père était un chef local, responsable d’une entité administrative, une commune ; il était de lignée monarchique, de la famille des Baganwa. En effet, au Burundi, il y avait auparavant une classe monarchique. A côté de cette classe, il y avait des clans de Bahutu (Hutus), de Batutsi (Tutsi) et de Batwa. C’était différent du Rwanda où la monarchie était du côté des Tutsis. Je suis né en 1953, pendant la période coloniale, et j’ai grandi dans cette famille au sein d’un pays en paix. Le pays n’était pas très riche mais les gens avaient de quoi manger à leur faim.

FOI : Pouvez-vous nous raconter votre première expérience de guerre et de migration ?

G.S. : Le premier conflit ethnique a commencé au Rwanda. Il faut savoir que les communautés ethniques se répartissent différemment au Rwanda et au Burundi. Au Rwanda, comme vu précédemment, il y en a trois : les Hutus, les Tutsis et les Twa. Le Royaume était dirigé par les Tutsis. Mais au Burundi la monarchie dirigeante se présente comme une communauté différente des trois autres. En 1959, il y a eu une crise au Rwanda, les Rwandais ont appelé cela la révolution sociale. C’était l’époque où on commençait à parler d’indépendance dans les pays colonisés d’Afrique. J’avais 6 ans et j’ai vu les premiers Rwandais qui fuyaient leur pays. Beaucoup de Tutsis ont alors été accueillis au Burundi, ou dans d’autres pays de la région. Trop jeune, je ne comprenais pas ce qui se passait. Dans notre famille, nous avons accueilli une famille rwandaise, un couple avec leurs 6 enfants. Je demandais à mon père pourquoi ils étaient là. Lui me répondait seulement qu’il y avait une guerre, mais ne voulait pas m’expliquer pourquoi. Il me disait : « Tu comprendras quand tu seras plus grand ». Les réfugiés tutsis étaient bien accueillis au Burundi par les populations locales car, dans notre pays, il n’y avait pas encore de clivage ethnique. Ce n’était pas le grand confort pour les réfugiés mais il y avait l’apport des organismes internationaux. Certains se sont même installés au Burundi et y ont fondé leur famille.

FOI : Et comment, d’après vous, ce conflit ethnique a pu s’exporter au Burundi ?

G.S. : En 1966, au Burundi, il y a eu un coup d’état mené par des militaires Tutsis. Ils avaient le soutien de l’armée (même embryonnaire) et la confiance du roi. Ils en ont profité pour le déposer et instaurer une république. Depuis longtemps, les Tutsis éprouvaient du ressentiment contre la classe dirigeante des monarques car ils étaient discriminés par le reste du pays. En 1972, des Hutus tentent de se révolter et tuent des Tutsis dans le sud du pays ; mais l’armée à majorité Tutsie a réprimé dans le sang cette révolte, provoquant ainsi la fuite de nombreux réfugiés vers les pays voisins.

FOI : Comment expliquez-vous ces tensions inter-ethniques au Burundi ?

G.S. : Les tensions ont commencé à la fin de la colonisation. Lorsqu’il y a eu la mouvance pro-indépendance, il y a eu aussi la création des partis politiques. Les Belges, nos anciens colons, ont beaucoup influencé la création de partis politiques sur la base de critères ethniques. Cependant, le parti de l’indépendance n’était pas ethnicisé car il était dirigé par un prince à l’esprit démocratique reconnu. Il a gagné les élections car la majorité a soutenu son projet d’indépendance ; cette majorité était mixte, Hutus et Tutsis. Cependant, le germe de de la division était déjà au Burundi comme au Rwanda, les Tutsis avaient peur des Hutus et réciproquement.

FOI : Comment vivaient les différentes ethnies avant la création des partis politiques ?

G.S. : Avant la colonisation, il y avait une monarchie qui était reconnue par tout le monde. C’était une monarchie avec un pouvoir exécutif et un pouvoir judiciaire séparés. Ce n’était pas un pouvoir totalitaire même si le roi avait beaucoup de pouvoirs ; il y avait la paix sociale et une certaine justice.

FOI : Selon vous, ce sont donc les Belges qui ont ouvert la boite de Pandore…

G.S. : Les Belges voulaient se baser sur la majorité ethnique des Hutus pour se maintenir comme pouvoir colonial. Dès le départ, ils envoyaient les Tutsis à l’école, mais pas les Hutus. Et, quand les Hutus étaient scolarisés, ils ne les laissaient pas accéder aux formations supérieures en prétendant qu’ils n’étaient pas capables de gouverner et d’administrer. Donc, dans l’ordre, ils privilégiaient les Princes, puis les Tutsis, qu’ils formaient comme agents de l’administration coloniale. C’est ainsi que le clivage ethnique est né.

FOI : Et ensuite ?

G.S. : Il y a eu plusieurs autres épisodes de tueries qui sont restées heureusement très localisées. En 1993, le premier président Hutu est élu démocratiquement au Burundi. Il est assassiné quelques mois plus tard par des militaires. Cela déclenche une guerre ethnique au Burundi pendant laquelle beaucoup de Tutsis sont massacrés dans un premier temps et plusieurs mouvements armés hutus lancent une guerre ouverte contre l’armée. Le conflit va durer plusieurs années et emporter beaucoup de Hutus et de Tutsis. De fait la lecture de ces évènements est très controversée. Les politiciens Hutus vont dire que c’est une colère spontanée des populations hutus qui a déclenché les massacres à la suite de l’assassinat de leur président. Les Tutsis, eux, vont dire que c’est un génocide qui a été préparé. C’est ainsi que le cycle de la violence s’auto-alimente. Les communautés s’accusent mutuellement et le manque d’enquêtes sérieuses et de justice crée la peur et la haine de l’autre ; et cela à son tour provoque des crimes et des mauvais traitements.

C’est ainsi que le cycle de la violence s’autoalimente. Les communautés s’accusent mutuellement et le manque d’enquêtes sérieuses et de justice crée la peur et la haine de l’autre.

FOI : Il y a bien eu une tentative de réconciliation …

G.S. : Oui, il y a eu une tentative de réconciliation, soutenue par les chefs d’état de la région et dirigée par Nelson Mandela ; cela s’est passé à Arusha et a abouti aux « accords d’Arusha ». Les deux partis ont convenu d’un cessez-le-feu entre les mouvements armés et l’armée nationale. Une armée inter- ethnique, intégrant les anciens belligérants, est créée avec des quotas ethniques bien définis, que l’on retrouve aussi dans l’administration et au parlement. Et il y a eu un projet de créer une commission nationale de réconciliation, un peu à l’image de ce qui s’est passé en Afrique du Sud.

FOI : Comment s’est passé ce travail de réconciliation ?

G.S. : L’idée était très bonne, et d’ailleurs cela s’est bien passé en Afrique du Sud. On aurait pu croire que cela se passerait bien aussi au Burundi, mais la commission a été mise en place trop tardivement. Je pense que le pouvoir actuel a voulu s’appuyer sur ce projet pour imposer sa vision des choses, mais ce n’est pas cela qui pouvait apporter la réconciliation. Il aurait fallu un débat contradictoire, que chacun puisse dire ce qu’il pense. C’est seulement le pouvoir en place qui peut organiser ce débat contradictoire, s’il le veut bien. Il était aussi prévu qu’il y ait une juridiction qui mette en lumière les responsabilités des uns et des autres. Qui a commis le génocide, qui a tué qui… En fait, cela ne s’est pas fait. Personnellement j’attends toujours le jour de la réconciliation.

FOI : Et maintenant, selon vous, comment peut-on casser ce cycle de la haine ?

G.S. : Les Belges sont partis. Et aujourd’hui, c’est entre Burundais que ça se passe. Mais la haine naît des crimes et des violences perpétrés, et se transmet de génération en génération. Dans leur éducation, souvent, les enfants héritent de la haine de leurs parents. A mon sens, c’est cela le plus grave. Un enfant qui naît dans une famille Tutsie va entendre parler de la menace hutue. Et inversement. Et cela alimente la peur. Souvent, cette haine est déconnectée des événements d’origine, elle existe comme quelque chose de non-fondé, tout en étant tout à fait réelle. Elle est d’autant plus difficile à arrêter.

Ce sont les politiciens qui théorisent tout cela, qui en font une philosophie, et qui exploitent cela pour prendre le pouvoir ou s’y maintenir. L’enjeu dans tout cela, c’est le pouvoir politique. Chacun va chercher dans l’histoire nationale ce qui va servir sa cause. Il va remettre en avant les clivages ethniques. La génération au pouvoir aujourd’hui est née pour une grande partie après la grave crise de 1972. Ils n’ont pas vu ce qui s’est passé, mais beaucoup d’entre eux ont grandi dans des familles ayant subi la guerre civile ; ce sont des orphelins, sans famille. Certains politiciens utilisent également l’histoire coloniale. Il n’y a pas longtemps, à Bujumbura, il y a eu des manifestations contre les colons, contre les ambassades de Belgique et de France. Les manifestants expliquaient que les réactions des pays européens qui défendent les Droits de l’Homme au Burundi et prennent des sanctions sont motivées par un esprit néocolonial. Chacun veut rejeter la faute sur quelqu’un d’autre. Or cela fait 60 ans que les colons sont partis ! Si chacun parvenait à reconnaître ses torts, ce serait un bon début pour une vraie réconciliation. FOI : Avez-vous une lueur d’espérance pour l’avenir ?

G.S. : Je pense que le peuple burundais est fatigué de la guerre. Tout le monde est fatigué en fait. Ça fait plus de 60 ans que ça dure. Aujourd’hui, c’est un parti politique qui est aux commandes, et ainsi les populations se rendent compte que la mauvaise gouvernance n’est pas un problème ethnique, Chacun peut se rendre compte que ce n’est pas une question d’opposition d’ethnies. Mais c’est le politicien qui va s’appuyer dessus pour prendre et garder le pouvoir. Les pouvoirs ont toujours essayé de mettre en avant le problème ethnique mais les populations commencent à comprendre que ce n’est pas juste. Depuis l’origine, c’était cela mais les gens ne s’en rendaient pas compte. Il a fallu 60 ans pour que les populations s’en rendent compte. Il faut du temps, il faut que la majorité de la population comprenne.

Il y a eu beaucoup de souffrances, beaucoup de sang versé. Il va falloir qu’il y ait un espace pour pardonner. On ne le voit pas beaucoup aujourd’hui, mais il y a des gens qui ont pardonné.

Il y a eu beaucoup de souffrances, beaucoup de sang versé. Il va falloir qu’il y ait un espace pour pardonner.

Un autre facteur d’espérance, c’est que les pays dans la région sont en train de se regrouper ensemble par des accords politiques et économiques, comme le fait la Communauté des Pays de l’Est Africain. Cela va relativiser et diluer les intérêts des Burundais dans un grand ensemble. Les Burundais vont devoir accepter de se mêler avec les autres populations. Le fait d’entrer dans un cadre plus large va probablement aussi diluer les problèmes locaux. Mon autre espérance est celle du développement de mon pays. Le Burundi est un pays plein de ressources, il y a des gisements de terres rares, de Nickel et d’autres. Nous sommes si occupés à nous dresser les uns contre les autres qu’on ne s’est pas préoccupé assez du développement du pays. Et par conséquence, le Burundi est, en 2022, le pays le plus pauvre du monde. Si les gens avaient de quoi se nourrir suffisamment, ils ne se battraient pas pour obtenir un poste de ministre. Tout le monde se bat pour avoir des postes dans l’administration publique, car il n’y a pas de travail ailleurs. Or l’espoir, c’est que le développement permette aux gens de vivre décemment.

Cet article fait partie du numéro 73 de la revue FOI

La guerre et la paix

Juin-juillet-août 2022

Vie de la Communauté  

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