6 juin 2024

Interview : prière et tradition juive

Naître à un cœur orienté

Debbie Shoua Haim est née et vit à Jérusalem. Elle est rabbin dans le Judaisme libéral. Sa mission n’est pas liée à une communauté en particulier, mais à l’accompagnement des femmes autour de leur maternité. Lors de notre échange, elle me partage son rapport avec Dieu, la prière, et cette mission de vie qu’elle a reçue.

FOI : Quand on parle de vie intérieure, qu’est-ce que cela signifie pour toi, dans le Judaïsme?

D.S.H. : Je suis rabbin mais je dois avouer que dans mon enfance, ma prière ne trouvait pas sa source à l’intérieur, mais dans le désir de faire ce que je pensais être le désir de mes parents. C’est assez douloureux quand j’y repense, de voir que je n’étais connectée à rien. Et pourtant, au-delà de cela, je pense que j’étais attirée parce qu’ils avaient. Il m’a fallu longtemps pour me détacher de leur pratique et trouver mon propre chemin.

La tradition juive parle beaucoup de prière. Dans la Mishna, il est dit : « Celui dont la prière est régulière, sa prière cesse d’être une supplication et devient déficiente ». La Guemara complète cette parole en disant : « Celui qui ne peut réciter une prière complète parce qu’il n’est pas en mesure de le faire… qu’il récite une prière brève » 1.

La prière est une pratique, comme toute chose dans la vie, et la régularité est essentielle. Et pourtant, je suis face à cette contradiction. Je veux prier, et je ne veux pas. Et si je maîtrise trop ma prière, elle cesse d’être une supplication et elle devient imparfaite. Parfois, la vraie prière commence quand on ne maîtrise plus, que l’on se retrouve à genoux et que l’on ose dire : « Je ne peux pas y arriver par moi-même, aide-moi ».

Un autre passage du Talmud 2 parle de l’orientation du cœur dans la prière. Il dit que celui qui est en diaspora doit l’orienter vers la Terre Sainte, que celui qui s’y trouve doit l’orienter vers Jérusalem, ainsi de suite vers le Temple, puis le Saint des Saints. Il est même dit : « Celui qui se trouve dans le Saint des Saints doit diriger son cœur vers le sommet de l’arche, la demeure de la gloire de Dieu… Il doit se visualiser comme s’il se tenait devant elle ».

L’enjeu n’est pas tant ici géographique. Il s’agit que mon cœur soit orienté quand je prie. C’est une question que l’on peut se poser : vers quoi mon cœur est-il orienté ? Où est-ce que je me visualise face à Dieu ?

Cela m’entraîne à parler des images. Personnellement, j’emploie rarement le mot Dieu, je parle plus volontiers du divin. Je n’ai pas de problème à dire Elohim, qui est plutôt masculin et ensuite de m’adresser à elle au féminin. Les représentations traditionnelles de Dieu dans le Judaïsme, Roi ou Père par exemple, ne m’aident pas toujours à prier. Dans la prière, je laisse alors venir en moi des images qui me parlent profondément. Une image très forte fut ainsi l’expérience d’être enveloppée dans une sorte de matrice, d’utérus, où j’étais au chaud et je pouvais m’abandonner. Plus récemment, c’est l’image d’un cœur tenu entre deux mains.

FOI : Ces images sont liées à la naissance. Or, ta mission spécifique en tant que rabbin est d’accompagner les femmes dans leur maternité. Peux-tu nous en dire un peu plus ?

D.S.H. : Oui, c’est amusant d’ailleurs, car on parle ici de vie intérieure, et la maternité est justement une vie qui grandit à l’intérieur.
Il y a une chose qui nous est commune : être nés. C’est une expérience de vie, mais aussi de rejet d’un lieu où nous étions comblés. Toute notre vie, nous recherchons cette plénitude originelle. Souvent, nous comblons nos vides avec ce qui en réalité nous blesse. C’est en ce sens que revenir à la vie intérieure est essentiel. Aujourd’hui, plus que jamais, nos téléphones sont devenus nos âmes, et ils se trouvent à l’extérieur de nous.

Nous sommes tous créés à l’image de Dieu. Dans le Judaïsme, on parle d’« Avodat ha Shem », du travail pour Dieu, et pour moi, ce travail est essentiellement celui de la relation. Les relations humaines sont difficiles : c’est dur d’être un enfant, un parent, un époux. Et pourtant, là se joue un enjeu hautement spirituel. Comment amène-t-on le divin au cœur de la relation ? du monde ? de la naissance ?

Mon mémoire de rabbinat était ainsi consacré à la préparation spirituelle à l’accouchement et à la parentalité. J’ai cherché ce que la tradition juive nous offre : les prières de femmes stériles ou accueillant une naissance miraculeuse dans la Bible, les « Tkhinot 3 », ces bénédictions écrites pour aider les femmes enceintes ou stériles dans le Judaïsme orthodoxe, mais aussi les amulettes de naissance, sur lesquelles sont écrites des prières, des demandes de protection, les noms des matriarches…

Il y a une grande variété et c’est important. Car les gens que j’accompagne se considèrent laïcs, même s’ils ont en eux une part de spiritualité. Ils ont parfois été blessés par le monde trop religieux au point que le mot même de Dieu peut les heurter. Avec mes collègues, nous souhaitons qu’ils se sentent les bienvenus.
Je les invite donc à accueillir le divin au cœur du bouleversement que représente la naissance, l’arrivée d’un enfant, ses premiers mois où on ne sait pas quoi faire de soi-même, quand on va manger, dormir…
Je ne suis pas sage-femme, je suis une compagne spirituelle qui est là pour tenir un espace sacré, aider à le créer. C’est aussi mon rôle en tant que rabbin. Quand je suis avec une famille pour préparer une bar ou bat-mitzva, un mariage, quand je dirige la prière, je tiens un espace sacré. Parfois, je ne me sens pas digne. Dans ces moments, je demande à Dieu de se faire présent entre moi et l’autre, de me rendre capable et c’est aussi cela qui rend sacré ce moment, cet espace.

Il y a une chose qui nous est commune : être nés. C’est une expérience de vie, mais aussi de rejet d’un lieu où nous étions comblés. toute notre vie, nous recherchons cette plénitude originelle.

Dans le Judaïsme il y a des bénédictions sur tout, quand on ouvre les yeux, quand on mange, que l’on voit un arc en ciel, vraiment sur tous les petits gestes du quotidien… mais aucune spécifiquement pour le moment de la naissance, même si d’autres prières sont utilisées 4. Ce que je cherche, c’est à renouveler ce qu’on pourrait appeler la liturgie de la naissance. C’est en ce sens que j’invite les parents à écrire leur propre prière ou poème. J’ai aussi conçu une cérémonie qui commence lorsque la femme entre dans la salle de travail. J’apporte des lumières, des parfums, des photos d’anciennes amulettes de naissance 5. Je demande à la femme ou au couple d’en choisir quatre et de les mettre sur les murs de la salle. C’est une pratique très ancienne. Plusieurs communautés juives possédaient ainsi des sets de quatre amulettes que l’on amenait dans la pièce où la femme accouchait. Je crée un espace liturgique.

Créer un espace sacré remonte à la pratique spirituelle de la prière dans la tradition juive. Chaque endroit est potentiellement un lieu de prière. Il y a certes l’idée d’une prière personnelle dans le Judaïsme, mais c’est avant tout un idéal communautaire. Pour prier, il faut être dix 6. L’espace liturgique se crée par la présence des autres.

J’ai longuement parlé de naissance à toi qui est religieuse et n’a pas eu d’enfant. Mais je crois que l’on ne met pas seulement au monde des enfants. Comment favorise-t-on la vie ? Comment donne-t-on naissance à des idées, des livres, de l’art ?

FOI : Tes paroles me rappellent la parole d’un moine 7 : « Notre identité d’homme va de naissance en naissance, de commencement en commencement… ». En parlant ainsi, il évoque notre capacité humaine à accueillir davantage Dieu en nous. Qu’est-ce qui t’aide à approfondir ta vie intérieure ?

D.S.H. : La prière personnelle est présente dans ma vie. Paradoxalement, ce téléphone qui est parfois ce qui m’éloigne de la vie intérieure est aussi celui qui me sert à me rappeler de m’arrêter, pour prier ou pour lire.

J’aime la prière d’Anne, la mère de Samuel. Quand elle va à Shilo supplier le Seigneur, il est dit qu’« elle parlait en son cœur, ses lèvres bougeaient mais on n’entendait pas sa voix…8 ». Le Talmud 9 en déduit que celui qui prie doit concentrer son cœur sur sa prière, prononcer les mots avec ses lèvres, et pas seulement les contempler dans son cœur, et prier en silence. C’est ce qui se fait pendant la Amida 10, la prière personnelle par excellence dans le Judaïsme.


Prier avec le cœur, c’est peut-être aussi voir avec le cœur. Samuel avec ses yeux, imagine qui parmi les fils de Jessé pourrait devenir le futur roi, mais « l’Eternel n’a pas le même regard que l’homme: l’homme regarde à ce qui frappe les yeux, mais l’Eternel regarde au cœur ». Quand on entre en relation avec l’autre, quand on le sert, et c’est le cas en tant que rabbin, on ne sait jamais l’histoire de la personne, ce par quoi elle est passée. Ce sont ces yeux du cœur, que l’on affine dans la prière, qui sont peut-être le fin mot de la vie intérieure.

Apprends-moi mon Dieu à bénir, à prier

Sur le mystère de la feuille fanée,
sur la splendeur du fruit mûr,
Sur la liberté de voir, de sentir, de respirer,

De savoir, de souhaiter, d’échouer.

Apprends à mes lèvres
des paroles de bénédiction, de louange,
Qui renouvellent ton temps chaque matin, chaque soir,

De peur qu’aujourd’hui ne soit comme hier
De peur qu’aujourd’hui ne soit qu’habitude.

Poème de Leah Goldberg (1911-1970)

Propos recueillis par Marie-Farouza Maximos, sœur consacrée, ccn, Jérusalem

[1] Mishna, Tractate Berachot, Chapter 4.
[2] Talmud de Babylone, Tractate Brachot, 30 A
[3] Prières ou bénédictions écrites en yiddish pour les femmes autour du 17-18ème s..
[4] Exemple de prières : https://www.sefaria.org.il/sheets/413801?lang=bi
[5] Traditionnellement, ces amulettes sont des protections pour la femme enceinte ou le nouveau-né contre le mauvais (incarné par Lilith, première femme d’Adam mentionnée dans le Talmud, et sorte d’incarnation du mal. On y trouve des citations bibliques comme Nb 6:25-27 : “Que le Seigneur fasse briller sur toi sa face et te fasse grâce, que le Seigneur lève sur toi sa face et te donne la paix, Ainsi ils mettront mon nom sur les enfants d’Israël, et je les bénirai », une mention d’Adam et Eve, Abraham et Sarah, Isaac et Rebecca Jacob et Leah, et une négation de Lilith, la première Eve). Pour l’esprit occidental moderne, ces amulettes peuvent paraître de simples superstitions, voire une tendance à l’occultisme. Elles ont été créées à une époque où le médical et le spirituel étaient mêlés et peuvent être considérés comme une manière créative de mettre des mots sur une expérience à traverser.
[6] Pour dire la majorité des prières dans le Judaïsme, il faut être un minyan, soit dix hommes de plus de treize ans dans le Judaïsme traditionnel. Dans le Judaïsme libéral, on inclut aussi les femmes de plus de douze ans.
[7] Christian de Chergé, l’Invincible Espérance, Bayard, p.297.
[8] 1 Sam 1:13.
[9] Talmud de Babylone, Tractate Berachot, 31 A
[10] La prière de la Amida (ou des 18 bénédictions) est une prière silencieuse, récitée debout lors des offices de prières. Le Shabbat et la plupart des jours de fêtes, elle ne comporte que 7 bénédictions, certaines étant remplacée par la Qedushat Ha Yom, la sanctification de ce jour spécifique.

Cet article fait partie du numéro 81 de la revue FOI

Vie intérieure

juin-juillet-août 2024

Formation Chretienne   Oecuménisme  

Ces articles peuvent aussi vous intéresser…

Un livre, deux auteurs

L’âme comme intériorité

Christof Betschart, ocd

La découverte et la connaissance de notre âme ne vont pas de soi, d’où le titre de notre récent livre co-écrit avec Bénédicte Bouillot qui porte justement le titre Éveille-toi, mon âme. Une introduction à la philosophie d’Edith Stein (DDB 2023). Ce qu’Edith Stein développe est profo...

Editorial

Avez-vous déjà exploré l’espace le plus grand qui existe ?

Michaela Borrmann

Lorsque Christophe Colomb a découvert les Amériques, en 1492 , il a trouvé cela très, très grand. Niel Armstrong est parti dans l ́espace et a mis les pieds sur la lune en 1969 et a trouvé cela très, très loin. Et, depuis environ 25 ans, nous explorons le sixième continent, l'Internet, qui...