Claudie et Jacques Cuvelier

ccn, Lille

9 janvier 2022

Cheminer en couple au temps de la maladie

« Ne crains pas, car je suis avec toi » (Is 42, 10)

Que veut dire « cheminer ensemble » en couple lorsqu'une maladie neurologique dégénérative vient bouleverser les relations conjugales et anéantir des projets de vie et un désir de mission habité par un désir d'évangélisation et d’aide aux pays en développement ?

Voilà 55 ans que Jacques et moi-même cheminons ensemble. Ce voyage a commencé alors que nous étions en fraternité Charles de Foucauld, motivé chacun par le désir de suivre Jésus. Autant dire que le Seigneur a de suite été invité et accueilli dans notre couple, pour vivre ce chemin avec nous.

En1968, notre mariage était bien une alliance avec Dieu et entre nous et cette fidélité n’a jamais été remise en cause, même s’il y a eu plusieurs moments de doute et de grosses difficultés.

En 1969, tous les deux jeunes médecins, nous sommes partis en coopération à Madagascar dans un centre de soins dirigé par les Jésuites, pompeusement appelé hôpital, où il n’y avait ni chirurgie ni possibilité d’examen de laboratoire et où il fallait prendre un bac pour atteindre la première ville de brousse.

Nous y avons travaillé deux ans. Cette ouverture au monde, à la pauvreté, cette recherche de toujours plus de vie nous ont permis de crier vers Dieu notre souffrance devant notre incapacité d’avoir des enfants. Nous avons alors commencé un chemin de réconciliation en nous, en couple et avec Dieu.

Le psaume 33 résonnait en nous avec force : « Un pauvre crie, le Seigneur entend, il le sauve de toutes ses angoisses ».

Rentrés en France, nous avons poursuivi ce chemin de guérison et de pardon. Nous avons aussi repris nos activités diverses, installation, spécialisation pour moi. Nous nous sommes très vite rendu compte que l’on ne pouvait poursuivre notre chemin isolés et notre relation avec Dieu commençait à s’affadir, comme l’image « du sel qui s’affadit » dans l’évangile.

En 1985, un ami connu à Madagascar nous parle d’une session CANA que nous avons faite à ARS. Entre-temps, nous avions adopté deux enfants qui avaient 11 et 13 ans ; un troisième enfant est venu agrandir la fratrie par la suite.

Cette session s’est avérée vitale pour nous. L’alliance renouvelée entre nous et avec Dieu nous a permis de continuer le chemin en côtoyant de près cette maladie qui s’est imposée brutalement à nous.

Car cette Alliance n’enferme pas à un entre soi, mais ouvre à l’Altérité, à l’accueil d’une promesse divine toujours au-delà de ce que nous vivons.

 Nous pouvons vraiment dire que le Seigneur continue à être notre moteur et notre boussole pour suivre ce chemin chaotique et semé d’embûches, de désillusions, et de souffrances, mais aussi de moments de petits bonheurs simples que nous apprenons à voir et pour lesquels nous apprenons à rendre grâce à Dieu.

Jacques était déjà en retraite depuis une dizaine d’années lorsque le diagnostic est tombé : il était atteint de la maladie d’Alzheimer.

Tous nos projets s’envolaient, un sentiment d’inutilité et une colère sourde émergeaient en nous.

Je venais de prendre ma retraite professionnelle et nous nous étions proposés auprès de la Communauté pour partir en mission à l’étranger. D’un coup, l’horizon s’est obscurci, il nous paraissait complètement bouché, d’autant plus que professionnellement nous connaissions l’évolution inévitable et progressive de la maladie d’Alzheimer. Tous nos projets s’envolaient, un sentiment d’inutilité et une colère sourde émergeaient en nous.

Une incompréhension et une révolte devant cette nouvelle épreuve. Nous étions comme perdus au milieu d’un désert aride. Au fond du gouffre, comme on dit.

À ce moment-là, il nous a été bon de sentir l’accueil des frères et leur soutien fraternel ; soutien que nous apprécions encore maintenant et pour lequel nous rendons grâce.

Nous avons ressenti la mise à l’écart des amis de façade et de circonstance, le regard condescendant et dévalorisant de certaines relations.

Loin de nous mettre à l’écart et de nous dévaloriser, les vrais amis et les frères de Communauté nous soutenaient et nous portaient dans la prière. La peur d’être rejetés s’est estompée et nous pouvions entendre : « Heureux les pauvres, le Royaume des cieux est à eux » (Mt 5).

Mission à Madagascar au début de leur mariage

Nous avons médité ce passage d’Isaïe 42,16 : « Je ferai marcher les aveugles sur un chemin inconnu d’eux ; sur des sentiers inconnus d’eux je les ferai cheminer ; je transformerai devant eux les ténèbres en lumière et les détours en ligne droite ».

Pour moi, choisir de l’aimer jusqu’au bout, l’accueillir tel qu’il est chaque jour un peu différent, avec tous ses trésors intérieurs, n’est pas un acte de charité condescendant

Et cette promesse en Is 42,9b-10 : « Tu es mon serviteur, je t’ai choisi et non pas rejeté, ne crains pas car je suis avec toi, n’aie pas ce regard anxieux car je suis ton Dieu je te rends robuste, oui je t’aide, oui je te soutiens par ma droite qui fait justice ».

Un chemin s’est fait dans notre cœur et la tristesse a pu faire place à plus de Joie et de confiance. Je me souviens d’un jour où je disais à Jacques : « Tu as l’air d’être plus gai et détendu, ces jours-ci ». Il m’a répondu du tac au tac : « Bien sûr, depuis que j’ai accepté avec le Seigneur ». Ce pas d’abandon et de confiance en Dieu fait par Jacques m’a édifiée et stimulée.

Nous nous sommes retrouvés à prier Dieu et à le remercier pour sa miséricorde, sa force donnée au jour le jour, son soutien, sa fidélité à nos côtés et son Amour inconditionnel.

Nous avons appris à nous réjouir des bienfaits du moment présent, à goûter ce qui nous est donné sans toujours regretter ce que l’on aurait pu faire, ce que l’on ne peut plus faire. Goûter le moment présent et rendre grâce : quel cadeau, quelle force !

Petit à petit, la maladie enlève à Jacques sa capacité d’aider, de faire attention, d’exprimer ses sentiments, mais le fond de son cœur est plein d’amour.

Pour moi, choisir de l’aimer jusqu’au bout, l’accueillir tel qu’il est chaque jour un peu différent, avec tous ses trésors intérieurs, n’est pas un acte de charité condescendant, mais j’y trouve une ouverture à cette circulation d’amour en Dieu que Jésus nous a révélée et nous a appelés à manifester en couple.

Jacques n’oublie jamais les temps de prière qui ponctuent nos journées, c’est même lui qui les sollicite. Bien sûr, nous ne faisons pas de longs discours, nous nous aidons de la prière des jours, et nous sommes là, ensemble, en Dieu. Cela nous fortifie, nous rend heureux et nous permet de choisir chaque jour d’aimer pas à pas. Nous savons que nous sommes encore en chemin, que l’évolution de la maladie va nous révéler des obstacles plus grands encore, mais nous restons dans la confiance, les yeux tournés vers le Seigneur. Il nous donne la force au fur et à mesure, Il nous relève, nous aime d’un amour inconditionnel et nous a préparés une place dans un océan d’amour éternel.

Ce voyage long et difficile aussi bien émotionnellement que physiquement et spirituellement, j’aurais souhaité ne pas le faire. Et pourtant, il y a tellement de choses que j’ai apprises sur la profondeur de l’amour de Jacques, sur mes pauvretés ; j’ai appris à me recevoir de Dieu seul, à choisir de vivre chaque jour ce qui m’est donné.

Choisir d’accueillir le moment présent, l’avenir étant laissé à la providence Divine ; choisir de rendre grâce pour un sourire, un baiser, un contact qui manifestent l’Amour qui, chemin faisant, s’approfondit, se purifie en nous. Choisir de dépendre de Dieu et d’accueillir son Amour. Choisir comme Horizon la Promesse de Dieu de nous accueillir dans son Royaume.

Cet article fait partie du numéro 74 de la revue FOI

Cheminer ensemble

septembre-octobre-novembre 2022

Regard sur le monde  

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