Anne-Cathy Graber

sœur consacrée, ccn, Pasteure évangélique mennonite, engagée dans divers groupes œcuméniques comme le Groupe des Dombes, Foi et Constitution, le Forum Chrétien Mondial

Oecuménisme

Nous sommes membres les uns DES autres

A l'issue du Chapitre, la Communauté a fêté ses 50 ans en invitant une centaine "d'amis dans le Seigneur" à vivre une journée de fraternité, de célébration et de réflexion. Quatre tables rondes, auxquelles ont participé des personnalités d'Eglises telles que l'Archbishop J. Welby et le Cardinal J-M Aveline, ont abordé des sujets importants pour envisager l'Eglise de demain: migration, œcuménisme, interculturalité, synodalité et présence auprès des plus pauvres.

La diversité est ici célébrée comme une bonne nouvelle.

Oser nous réjouir et accueillir notre diversité signifie très concrètement se réjouir de l’existence de l’autre, de l’Eglise de l’autre, de ses dons différents sans doute. En ce sens la diversité ne met pas à mal l’unité, elle ne lui est pas contraire ! L’unité dans la diversité correspond tout à fait à l’image de l’orchestre, dans lequel il y a des violoncelles, des violons, des timbales, des trompettes et il n’est pas demandé au trompettiste de poser sa trompette pour jouer du piano.

Autrement dit, dans cette unité qui prend en compte la diversité, la bonne nouvelle est que nous ne sommes pas interchangeables, chacun reste bien lui-même, avec sa propre identité (le trompettiste reste bien trompettiste, transposons : le catholique reste bien catholique !) ! Ce n’est donc pas une uniformité ennuyeuse !
Si cette diversité répond à l’amour de Dieu, elle ne peut qu’être créatrice de chemin vers l’autre. C’est précisément ce à quoi nous appelle frère Aloïs de Taizé : « Nous disons que Dieu est amour mais nous gardons la distance entre chrétiens il y a là quelque chose qui ne va pas ». Accueillir et célébrer la diversité fait parcourir un chemin, celui de la reconnaissance : reconnaître que l’autre est aussi un disciple du Christ, reconnaître que l’autre Eglise cherche elle aussi à témoigner de l’Evangile et à être conforme au Christ. Vivre la diversité comme une bonne nouvelle signifie aussi que la division n’a pas le dernier mot ! Elle affirme en premier lieu que nous sommes tous membres du Corps du Christ, nous ne sommes pas membres les uns avec les autres, mais dit l’Ecriture, nous sommes membres les uns DES autres, donc nous participons de la même chair.

Accueillir et célébrer la diversité fait parcourir un chemin, celui de la reconnaissance.

Cependant, on peut ne pas saisir toutes les implications de la diversité ecclésiale, ne pas tenir compte de ses défis, en vivant une diversité quelque peu « paresseuse ».

Subtilement, peu à peu, nous nous satisfaisons d’une forme de « statu quo » entre nos Eglises, nous nous contentons d’une « coexistence pacifique dans la division ». Un côte-à-côte poli. Or, aucune transformation n’est possible tant que nous nous contentons de cette « coexistence dans la division ». D’une part, nous ne nous laissons pas transformer par les dons de l’autre, par l’Eglise de l’autre. D’autre part, nous ne voyons plus le caractère scandaleux de la division du Corps du Christ, de la fraternité abîmée entre nous.

Le risque aujourd’hui est d’être habitué à la division des Chrétiens, de ne pas ou de ne plus souffrir de ce qui abîme le Corps du Christ. C’est à cet endroit que prend tout son sens une demande que nous faisons chaque jour en communauté. En effet, quotidiennement, à partir d’une prière de l’abbé Couturier, nous prions pour l’unité des Chrétiens « telle que le Christ la veut et par les moyens qu’Il veut ».

Le Pape François et la présidente des évêques luthériens de Suède, Lund, oct 2016
Mgr. Munin A. Younan, le Pape François et le Révérend Martin Junge, Lund 2016

Mais il y une demande adressée à l’Esprit qui peut sembler un peu étrange : « Donnenous d’éprouver la souffrance de la séparation ». Cette prière vient nous toucher dans notre chair et nous faire comprendre la réalité inacceptable du péché de la division : nous avons contredit l’Evangile, nous continuons malheureusement à le contredire, nous portons un grave préjudice au témoignage qui doit être rendu face au monde. Une autre manière de dire serait d’utiliser la question reprise par le Forum Chrétien Mondial, question qui est un moteur et un aiguillon : « Qui manque à la table ? », à la table du dialogue, de la rencontre, du repas… « La souffrance de la séparation » nous donne alors des yeux pour voir les chaises encore inoccupées autour de la table, « la souffrance de la séparation » nous donne alors des oreilles pour entendre la voix de l’autre qui manque encore dans le dialogue. Le problème est que, très souvent, nous nous sommes habitués à ces chaises inoccupées. Nous ne les voyons plus. Estce que l’autre me manque ? Est-ce que l’Eglise de l’autre me manque ? Est-ce que j’espère encore sa présence à cette table, cette table du dialogue, de la rencontre ?

Est-ce que l’Eglise de l’autre me manque ? Est-ce que j’espère encore sa présence à cette table, cette table du dialogue, de la rencontre ?

Faisons un pas de plus. Au risque de ne plus voir ces chaises inoccupées, donc de s’y être habitué, s’ajoute un autre risque : celui de justifier que ces chaises restent vides. Tel événement du passé, telle affirmation théologique, tel choix liturgique, … justifient que nous ne nous asseyons plus ensemble pour échanger et partager. La situation de la chaise inoccupée devient donc « normale » ! En fait, nous avons tendance à nous accommoder de cette situation de division. C’est la raison pour laquelle nous aimons parler de « diversité réconciliée » non pas que la diversité serait déjà réconciliée, mais ce qualificatif dire ce mouvement, ce travail (car c’est un travail !) vers la communion, la réconciliation : « car le Corps du Christ n’est pas divisé » !

Célébrer ensemble, faire le choix de la louange ensemble « ici et maintenant » peut sembler facile.

Mais, c’est emprunter un chemin qui peut nous emmener plus loin. L’on peut être renvoyé à un travail de vérité exigeant mais libérant. Quel est-il ? Plusieurs dialogues œcuméniques l’affirment : « Il y a un pas qui n’a pas encore été franchi 1 » disaient avec force les réformés et les catholiques dans la conclusion de leur deuxième dialogue mondial en 1990.

Quel est ce pas ? Quel est ce franchissement ? Il a à voir avec l’histoire, nos histoires troubles de division et de persécution, osons le dire : nos histoires d’Eglise qui contredisent l’Évangile. Nos histoires blessées qui façonnent, mais parfois aussi « bétonnent », durcissent, abiment nos identités. Le pas proposé est celui de ne pas seulement écouter l’histoire du point de vue de l’autre, d’essayer de la comprendre (ce qui est déjà est une étape fondamentale et un petit miracle lorsque cela a lieu !), mais d’être prêt à écrire un récit commun des séparations et des blessures respectives.

La construction d’un récit commun a pour conséquence la reconnaissance du mal commis. Mais cette anamnèse commune favorise aussi la sortie des amalgames et unilatéralismes historiques, donc en ce sens, est au service du travail de la vérité. D’où l’importance de se souvenir et de commémorer ensemble.

L’enjeu d’une telle démarche, la poursuite de ce dialogue, ne serait pas seulement un « lien nouveau », une plus grande communion, mais une « identité partagée 2 » : n’y a-t-il pas ici la promesse d’un gain pour nos identités respectives ? En effet, ne se trouveraient-elles pas élargies, plus universelles, car ouvertes à l’identité de l’autre ? Le très beau document œcuménique Du conflit à la communion l’exprime ainsi : « Ce qui est advenu dans le passé ne peut être changé ; […] il ne s’agit pas de raconter une histoire différente, mais de la raconter de manière différente 3. » Pourquoi peut-on raconter ce passé entre nos Eglises de manière différente ? Parce qu’il est envisagé à partir d’une communion espérée.

C’est en ce sens aussi que l’on peut entendre ce que dit frère Aloïs à propos de l’espérance : « Il faut une espérance qui nous tienne debout et qui donne à notre vie une direction ». Puisse l’Eglise de demain être celle qui n’a pas peur de regarder son passé, celle qui pense et agit à partir de la communion espérée, celle qui ose se réjouir de l’existence de l’autre. N’est-ce pas un signe dont nous aurions besoin ? A-C. G.

[1] Alliance réformée mondiale et Église catholique, Sur le chemin d’une compréhension commune de l’Église (1990), 153, https://unitedeschretiens.fr/wordpress/wp- content/uploads/2012/09/OEC-CAT-REF-INT-1990_Sur_le_chemin.pdf, (consulté le 02 janvier 2022).
[2] Ibid., 153. Voir les paragraphes 153 à 156.
[3] Fédération luthérienne mondiale et Conseil pontifical pour la promotion de l’unité des chrétiens, Du conflit à la communion. Commémoration commune de la Réforme en 2017, 16. https://www.lutheranworld.org/sites/default/files/DTPW-From_Conflict_to_Communion-FR.pdf, (consulté le 16 janvier 2022).

Cet article fait partie du numéro 78 de la revue FOI

LE CHEMIN NEUF FÊTE SES 50 ANS

septembre-octobre-novembre 2023

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