Marie-Laure Chaieb

Spécialiste de théologie patristique Faculté de théologie - UCLy

21 décembre 2023

L’anthropologie de St Irénée

Or ou argile ? De quoi l’homme est-il fait ?

Dans son dialogue avec l’anthropologie gnostique du II ème siècle, Irénée, loin de nier la vulnérabilité, la considère comme intrinsèque à l’humanité. Il en fait alors un élément clé de la croissance spirituelle, invitant chacun à participer activement à sa propre perfection. Un sujet encore très actuel.

L’appréhension de l’homme face à la vulnérabilité, la difficile acceptation de ses limites, si elle est particulièrement sensible de nos jours, n’est cependant pas l’apanage de notre époque. Depuis les philosophes antiques, une intense réflexion sur la vulnérabilité se déploie en marge d’anthropologies inévitablement confrontées à la question des limites. Cette question faisait donc partie du débat des premiers Chrétiens avec leur temps. Nous prendrons l’exemple de St Irénée, évêque de Lyon à la fin du IIè siècle. En revenant avec lui à la source de la foi, nous verrons que cette question était déjà d’une grande actualité ! Irénée est, en effet, confronté à un courant de pensée déviant, celui des gnostiques, qui présentent une anthropologie clivante mais étonnamment séduisante. Voyons ce qu’ils proposent, pour mieux comprendre la réponse d’Irénée et la place de la vulnérabilité dans son anthropologie.

L’anthropologie élitiste des gnostiques

Pour schématiser de façon trop rapide l’anthropologie gnostique, il faudrait s’imaginer un tricot de trois brins de laine : le premier brin serait celui d’un dualisme porté à son extrême consistant à opposer de façon binaire le corps et l’âme, la chair et l’esprit, le matériel et le spirituel. Dans cette ligne, la seule composante de l’humain digne d’intérêt est sa partie spirituelle : elle est exaltée en un hyperspiritualisme 1 radical. Le deuxième brin serait celui de la mise à part prédéterminée d’un groupe d’humains conscients de ce dualisme mais destinés à s’en affranchir : les élus qui, grâce à la gnose, ont découvert en eux la parcelle divine qui retournera au monde divin sans dommages. Enfin, le troisième brin est un Sauveur venu d’en haut, mais qui n’a qu’une apparence de corps car il ne vient sauver que les parcelles divines égarées dans la matière. Face à ce tricot bien compliqué, le premier travail d’Irénée a été de reformuler l’anthropologie gnostique pour mieux en montrer les dangers.

« Ils parlent comme nous, mais ils pensent autrement que nous », prévient-il.
Effectivement, sous couvert de références d’apparence chrétienne dont le sens a été évidé, l’anthropologie des gnostiques emprunte bien davantage à certaines écoles philosophiques antiques qu’à l’anthropologie biblique. Leur anthropologie repose notamment sur la conviction que ce sont les éléments purs (c’est-à-dire sans mélange) qui caractérisent le divin. Seul le pur est immuable, non soumis à la dégradation. Pour eux, dès qu’il y a mélange, il y a faiblesse. Du côté de la matière se trouvent le changement, la fragilité, la vulnérabilité. C’est la raison pour laquelle le Dieu transcendant des gnostiques est parfaitement « pur » et uniquement spirituel : il ne convient pas à sa nature qu’il ait quelque relation que ce soit avec la matière.

Tout cela est-il si loin de nous aujourd’hui ? En voyant comment Irénée la réfute, on prend vite conscience que certains éléments de la gnose restent une tentation, sous des formes modifiées sans doute, mais finalement toujours vive.

L’anthropologie dynamique d’Irénée

L’expression biblique « à l’image et à la ressemblance » (Gn 1, 26), est souvent commentée comme un tout indissociable pour expliciter la relation de l’homme à son Créateur. Irénée est le premier à établir une distinction. Selon lui, à partir du moment où il reçoit la vie, tout homme est créé à l’image de Dieu. Mais selon Irénée, Dieu ne veut pas d’automates. Irénée souligne que le terme grec de la Bible pour dire la ressemblance « homoiôsis » est un terme dynamique, ouvert, qui suppose l’engagement de l’action et de la liberté.

En plus de l’image, la bienveillance divine procure donc à l’homme la capacité de participer à son perfectionnement. Si l’image est offerte, la ressemblance est à faire, en utilisant toute sa bonne volonté.

Cette anthropologie est éminemment précieuse : car elle affirme à la fois le caractère positif de la création, mais aussi son incomplétude.

Effectivement, l’homme, comme un petit enfant, n’est pas créé parfait, selon Irénée, mais appelé à le devenir. Irénée, s’appuyant sur la croissance physique de l’individu, la met en parallèle avec une croissance spirituelle assistée par l’Esprit Saint. L’homme n’est pas appelé à se hisser par ses seules forces au niveau de la ressemblance. Cette croissance est de l’ordre du consentement, par lequel l’homme est appelé à se laisser façonner et parfaire par le Créateur :

« Si donc tu es l’ouvrage de Dieu, attends patiemment la Main de ton Artiste, qui fait toutes choses en temps opportun en temps opportun, dis-je, par rapport à toi qui es fait. Présente-lui un cœur souple et docile et garde la forme que t’a donnée cet Artiste, ayant en toi l’Eau qui vient de lui et faute de laquelle, en t’endurcissant, tu rejetterais l’empreinte de ses doigts » (AH IV, 39, 2).
Disciple de Jean, Irénée met cette Eau en relation avec l’Esprit 2 : en se rendant disponible à l’Esprit, non seulement l’homme évite le dessèchement, mais il devient cet « ouvrage parfait » qui glorifie le Créateur 3.

Vers une vulnérabilité assumée

Qu’est-ce que cette dynamique de progrès implique dans la considération de la vulnérabilité ? Il est bien éclairant de l‘expliciter : pour Irénée, la vulnérabilité n’est pas un péché. Elle n’est pas du côté du mal moral. Jésus lui-même l’a assumée. Elle n’est donc ni un piège, ni complice du mal. Mais c’est plutôt l’illusion gnostique de l’affranchissement de toute vulnérabilité qui est un piège. Irénée le répète : grâce à l’Evangile, il s’agit de se préserver des illusions sur Dieu et sur soi, qui conduisent à la déviance. Pour Irénée, la vulnérabilité fait partie de l’humain : en train de se parfaire, il est susceptible d’être blessé, déçu, ou trompé. C’est d’ailleurs ainsi qu’Irénée se représente le péché des origines. En obéissant au serpent plutôt qu’à Dieu, il a été trompé et a perdu pour un temps sa capacité de ressemblance, jusqu’à ce que sa liberté soit restaurée par le Christ.

Pour Irénée, c’est dans la souplesse de l’argile que l’homme répond à sa vocation, plutôt que dans l’impatiente soif d’invulnérabilité.

Au creux de sa vulnérabilité, mais désormais sauvé, l’homme est donc de nouveau capable de consentir au travail de l’Esprit en lui. La croissance spirituelle ne consiste pas à éluder les tentations, les échecs, les régressions, mais à les traverser avec le Christ comme autant de lieux d’expression de sa bonne volonté et de sa fidélité (cf. Mi, 6, 8). Complètement bannie du système élitiste gnostique, la vulnérabilité est au contraire parfaitement assumée dans l’anthropologie d’Irénée.

Avant de parler de l’homme, la vulnérabilité enseigne donc d’abord une certaine image de Dieu, à la ressemblance duquel il a été créé. Si Dieu était effectivement ce tout puissant inaltérable des gnostiques, on pourrait dire, comme eux, qu’il s’agit de traverser la vie « comme de l’or tombé dans la boue ». Au contraire, Irénée recommande de rester malléable sous la main du Dieu potier qui aide l’homme à se parfaire, et qui se fait homme lui-même pour donner à ses enfants le modèle de la ressemblance accomplie.
Pour Irénée, c’est dans la souplesse de l’argile que l’homme répond à sa vocation, plutôt que dans l’impatiente soif d’invulnérabilité. Et pourtant, … la bonté de Dieu octroie même cela : l’homme coopérant à l’œuvre de Dieu participe réellement à la gloire du Potier. Alors, et alors seulement, le Potier « couvrira d’or pur » son ouvrage modelé.  M-L. C.

>[1] Cf.DominiqueBertrand,«L’axeirénéendel’incarnationcontrelagnose»dansG.BadyetM.Chaieb,IrénéedeLyon,théologiendel'unité,Paris,Beauchesne,2023,p.353-361.
[2] Cf.AHV,18,2
[3] Cf M. Chaieb, Tu seras l'ouvrage parfait de Dieu, Paris, Salvator, 2023.

Cet article fait partie du numéro 79 de la revue FOI

PAUVRETE ET VULNERABILITE

décembre 2023-janvier-février 2024

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