Sandrine Nourry

ccn, soeur consacrée, déléguée pour les jeunes du Dicastère pour la promotion de l'unité des chrétiens auprès du COE

9 janvier 2022

Interview

Pas de réconciliation sans mouvement

FOI : Quel était ton rôle dans cette XIème Assemblée ? S.N. : J’avais deux rôles : l’un pendant la pré-assemblée des jeunes, l’autre pendant l’Assemblée elle-même. Pour comprendre cela, il faut regarder la manière dont le COE fonctionne : l’Assemblée est leur plus haute instance décisionnelle, et ils veulent que tout le monde ait […]

FOI : Quel était ton rôle dans cette XIème Assemblée ?

S.N. : J’avais deux rôles : l’un pendant la pré-assemblée des jeunes, l’autre pendant l’Assemblée elle-même. Pour comprendre cela, il faut regarder la manière dont le COE fonctionne : l’Assemblée est leur plus haute instance décisionnelle, et ils veulent que tout le monde ait voix au chapitre. Mais ils ont bien conscience que tous et toutes n’ont pas le même accès à la représentativité : ils ont donc à cœur de donner une place toute particulière aux minorités pour tenter de rétablir une forme d’égalité. Ainsi, avant l’Assemblée Générale, se tiennent quatre pré-assemblées : pour les personnes porteuses d’un handicap1, pour les personnes indigènes, pour les jeunes, et une dernière pour ce qu’on appelle la « Just community of men and women », pour l’égalité de genre. Pendant 2 ans, j’ai travaillé au sein d’une équipe de vingt personnes, provenant d’autant de pays et d’Églises, pour préparer la pré-assemblée des jeunes2.

Pendant l’Assemblée, j’ai été nommée « Youth Adviser », ce qui signifie que je pouvais prendre la parole pendant les plénières de travail mais pas voter. On m’a aussi demandé d’être membre du « Message Committee ». L’Assemblée rassemble 2000 délégués, alors pour faciliter le travail, il y a plusieurs comités, des petits groupes formés d’une vingtaine de personnes, qui préparent des documents qui sont ensuite soumis à l’ensemble. Le « Comité du Message », comme l’indique son nom, est chargé de rédiger une courte adresse de la part de l’Assemblée au monde. Ce message doit communiquer l’esprit de l’Assemblée et traduire de manière forte l’engagement des Églises ensemble3.

FOI : Qu’est-ce qui t’a marquée dans cette Assemblée, toi qui en as découvert le fonctionnement ?

S.N. : La très grande diversité des 352 Églises, la plus grande diversité que j’aie côtoyée. Surtout, on sentait que chacun avait la liberté d’exprimer sa singularité, on était loin d’une recherche d’uniformité. Il y avait quelque chose d’une diversité assumée, par exemple dans les différents temps de prière_– le matin, on chantait dans de nombreuses langues un répertoire très riche, qui puisait dans nos diverses traditions – mais aussi dans les prises de paroles des intervenants ou des délégués. Le désaccord et les différences ne font pas peur, on n’essaye pas de les gommer à la hâte. Les entendre est absolument nécessaire si l’on veut avancer vers une véritable unité.

Autre chose m’a marquée, le fait d’assumer que l’Église est là pour être envoyée dans le monde. Le COE a à cœur l’attention aux problèmes du monde, et aborde de manière incisive les grandes questions, que ce soit l’égalité de genre, des questions de racisme, de guerre, d’inclusion, d’écologie. Des questions qui ne sont pas du tout en marge, mais au cœur des discussions menées ensemble.

Enfin, même s’il reste encore beaucoup de travail, le COE est très avancé sur l’inclusion de la diversité dans l’espace décisionnel. Personnellement, en tant que jeune, catholique, femme et laïque, j’ai pu faire partie de ce « Message Committee », au même titre qu’un Métropolite ou un évêque.

C’est très encourageant que les instances décisionnelles reflètent la diversité du peuple de Dieu.

FOI : Avez-vous abordé des questions de doctrine ?

S.N. : Dans cette Assemblée, le COE a plutôt abordé les questions d’actualité auxquelles les Églises font face, les challenges. Avec l’idée que la diaconia est ce qui peut nous rassembler. Mettons-nous donc d’accord pour travailler sur ces grandes questions, pour avoir, de retour dans nos différents contextes, des indications utiles pour mettre en œuvre une diaconia œcuménique. Et aussi avec cette idée forte que la théologie ne peut faire abstraction du contexte dans laquelle elle s’énonce. Annoncer le Christ, sans briser les chaînes injustes, sonne faux. Et il est vrai que le travail approfondi des questions doctrinales s’effectue dans des lieux d’experts, comme la Commission théologique Foi et Constitution.

FOI : Le thème de l’Assemblée était : « L’amour du Christ mène le monde à la réconciliation et à l’unité ». Comment dirais-tu que ce thème s’est concrétisé ?

S.N. : Au sujet de la réconciliation, nous avons osé parler de sujets clivants et se poser des questions difficiles : par exemple, comment surmonter le racisme et la xénophobie dans un contexte où persiste l’héritage de l’esclavage et de la colonisation. Ça peut paraître banal, mais oser nommer, recourir à certains concepts, c’est déjà faire un pas. Souvent nous nous intéressons aux symptômes sans aller jusqu’à la racine. Avant de pouvoir se réconcilier, il faut admettre l’existence d’une blessure et la rendre visible. Quand je nomme une fracture sociale, un enjeu mémoriel, je reconnais son existence.

Un autre mot du thème qui est important, c’est l’amour du Christ « mène ». En anglais, c’est « moves ». Cette idée de mouvement me marque beaucoup : il n’y a pas de réconciliation sans mouvement. Si tu restes où tu es au départ, il ne peut y avoir ni réconciliation, ni unité. Nous sommes obligés de vivre un déplacement. Dans le « Message Committee, » je me demandais comment nous allions faire pour écrire un texte ensemble, alors que nous étions si différents. Mais nous nous sommes laissés patiner par le groupe. Finalement, nous avons été heureux de notre rédaction ensemble. Le texte final sonnait plus juste. Ce n’était pas qu’une question de compromis faciles. Nous y sommes arrivés parce que personne n’a choisi de rester campé dans sa position. Il ne s’agit pas de dire : « je lâche ce qui est important pour moi », mais « je me déplace avec ce qui est important pour moi ».

C’est très évangélique. « Come and follow me », « Viens et suis-moi ! ». Pour qu’il y ait réconciliation, se mettre en mouvement, suivre Jésus, qui allait d’un lieu à un autre, d’une personne à une autre, d’une manière de penser à une autre. Être sans cesse en mouvement. Si nous acceptons cette invitation commune que l’on a reçue du Christ : « Viens, suis-moi, mets-toi en mouvement avec moi ! », alors nous pourrons cheminer dans la bonne direction.

FOI : La conclusion de votre travail ?

S.N. : Dans la joie, paisiblement. Nous n’étions pas en compétition les uns contre les autres. Ce n’était pas une lutte interpersonnelle où il fallait prouver qu’untel avait raison ou tort : nous nous sommes mis en route, chacun avec nos propositions, avec ce qui nous paraissait important, et nous avons tous fait un déplacement. Avec réellement le souci d’écouter l’Esprit Saint, et ce qui se passait dans l’Assemblée.

Par exemple un archiprêtre orthodoxe m’a beaucoup interpelée. Pour lui c’était très important de nommer la guerre en Ukraine ; mais il entend dans son groupe de partage une vingtaine de personnes refuser que ce soit nommé. Non parce que ce n’est pas important, mais parce que, dans le monde, il existe de nombreux conflits dont on ne parle pas parce que nous sommes trop européo- centrés. Il s’est fait le porte-parole de ces vingt personnes, malgré son opinion différente.

Nous étions très reconnaissants de ce travail ensemble. Certes, il y a eu des moments de désaccord réel, mais qui sont restés dans la charité, profondément, dans le souci de chercher comment l’Esprit parle aux Églises.

Interview recueillie par Gabriel Roussineau
[1] EDAN : Ecumenical Disability Advocacy Network
[2] Ecumenical Youth Gathering
[3] Pour lire le message final : www.oikoumene.org/fr/node/73244

Cet article fait partie du numéro 74 de la revue FOI

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