Gill Daudé

Pasteur de l’Eglise Protestante Unie de France, Aix-en-Provence

21 décembre 2023

Œcuménisme

Pas de synodalité sans l’écoute des plus pauvres

Dans son livre sur la synodalité et l’œcuménisme (1), Yacinthe Destivelle souligne que, pour le pape François, la synodalité est le maître-mot de la vie ecclésiale, parce qu’elle est le principe d’écoute réciproque qui doit guider l’Eglise dans tous les registres... y compris son témoignage et son service pour le monde. Le Pasteur G. Daudé met en perspective le service de l’Eglise auprès des plus pauvres et la synodalité entre les dénominations chrétiennes.

En 1948, la création du Conseil œcuménique des Eglises concrétisait le désir des Eglises de vivre un processus conciliaire et/ ou synodal entre les Eglises, en vue d’un témoignage crédible au service du monde. On sortait de deux guerres (finalement mondiales) entre deux nations dites chrétiennes. Ces drames convoquaient les Eglises à de graves prises de conscience : le monde les appelait à la conversion, sans quoi leurs appels missionnaires n’avaient aucune crédibilité !

Citons à titre d’exemple, le document « Eglise et monde » 2 ; il explore le lien entre les efforts pour manifester l’unité des Eglises et ceux qui visent à exprimer le témoignage et le service des Chrétiens dans le monde.3
Il reprend d’ailleurs un document capital dans la marche commune (synode !) des Eglises vers l’unité, le fameux BEM 4 qui montre comment l’Eucharistie est un véritable défi à toutes les formes d’injustice, de racisme, de séparation et d’absence de liberté. Et cela, sur la base d’un baptême commun, signe d’une nouvelle humanité dans laquelle sont dépassées les barrières entre les sexes, les races et les situations sociales 5. Comment alors, vivre pleinement baptême, eucharistie, synodalité en vue d’une communion, sans écoute des plus pauvres, ici pris au sens le plus large qui soit, et donc se mettre soi-même (et son Eglise) en situation de pauvreté ? Car nous, je veux dire nos Eglises, ne sommes riches de rien : nous recevons ce qui ne nous appartient pas, et l’offrons à ceux que nous ne maîtrisons pas.

Car nous, je veux dire nos Eglises, ne sommes riches de rien : nous recevons ce qui ne nous appartient pas, et l’offrons à ceux que nous ne maîtrisons pas.

S’appuyant sur le principe de Lund6, le document « Eglise et monde » supposait un processus d’écoute réciproque qui ne pouvait avoir son sens qu’inscrit dans cette mission de l’Eglise : vivre et témoigner au milieu du monde et pour le monde, du royaume de Dieu dont témoignent les Ecritures depuis Abraham jusqu’à Jésus et ses apôtres, en passant par les prophètes. Lorsque Jésus annonce son programme, cela ne concerne pas l’Eglise mais le monde : la Bonne nouvelle aux pauvres, la libération aux captifs, la vue aux aveugles, la liberté aux opprimés…7. Cependant, cela commence au sein de l’Eglise, par sa propre conversion au renversement de valeurs de l’Evangile !

Veillée oecuménique Together à Rome, 30 septembre 2023

Comment alors rejoindre les autres dans leurs pauvretés individuelles et systémiques, et découvrir leurs richesses, si nous ne savons pas nous rejoindre les uns les autres dans nos pauvretés personnelles et confessionnelles, pour y découvrir aussi nos richesses réciproques, ou plutôt nos charismes, dons de la Grâce ?

Notre Occident en prend encore très/ trop lentement la mesure et ce n’est pas nouveau ! Je me souviens que dans sa chronique analysant le document « Le salut aujourd’hui » de la Conférence missionnaire (et œcuménique) mondiale de Bangkok en 1972, Serge Lannes exprimait la déroute des occidentaux, une déroute qui n’est pas sans rappeler celle de certains occidentaux aujourd’hui devant les propos et engagements du pape François : c’est dans le choc des cultures, semble-t-il, qu’il faut chercher les raisons de l’incapacité de beaucoup à intégrer dans leur univers mental une conception du salut qui fasse la meilleure part aux implications sociales et politiques de l’Evangile 8.

Et d’appeler de ses vœux une rencontre et une fécondité réciproque (synodalité œcuménique ?) entre la théologie évangélique exprimée à Lausanne 9 (et d’ailleurs citée dans le document de Bangkok) et cette théologie inculturée qui s’exprime en situation d’oppression, de déculturation, de détresse économique et de bouleversement historique.

Aujourd’hui, le tourbillon de ce monde nous interroge à nouveaux frais sur cette mission de l’Eglise, son témoignage au sens large. Mais comment ne pas entendre ici des interpellations très actuelles pour nos Eglises ? Le pape serait-il prophète en son temps, avec son implacable cohérence entre synodalité interne, synodalité entre les Eglises (qui suppose des conversions) et marche commune avec le monde pour y être témoin, à partir de nos pauvretés (intérieures autant que sociales, théologiques autant qu’humaines, conceptuelles autant que relationnelles) à la suite du Christ lui même, dans sa radicale pauvreté sur la croix ? La vie, pour les autres comme pour soi, passe par là, plus que par la préservation de soi, que ce « soi » soit individuel ou collectif.

Parabole du bon Samaritain mimée par des personnes porteuses de handicap, lors de la veillée oecuménique

On ne s’étonne pas alors, que le Pape insiste sur l’écoute (une Eglise synodale est une Eglise qui écoute 10), remontant au Chema Israël fondateur (Dt 6,4), une écoute que je comprends en toutes directions et sans frontière ni sociale, ni théologique, ni confessionnelle, une écoute qui n’est pas tactique mais qui laisse à voir sa propre précarité, une écoute de l’Esprit Saint qui s’écoute à partir de l’autre.
L’Eglise, dans sa pluralité confessionnelle, n’a rien à craindre dans cette écoute, pas plus que dans l’exposition de sa propre pauvreté, puisque son être-même n’est pas en elle-même, mais extra-nos comme le dirait Luther, c’est-à-dire dans le lien à son (pauvre) Seigneur.

L’Eglise, dans sa pluralité confessionnelle, n’a rien à craindre dans cette écoute, pas plus que dans l’exposition de sa propre pauvreté, puisque son être-même n’est pas en elle-même, mais extra- nos comme le dirait Luther, c’est- à-dire dans le lien à son (pauvre) Seigneur.

On ne s’étonne pas non plus, qu’en ouverture du synode romain 2023, le pape ait invité la Communauté de Taizé qui avait travaillé dans les années 60, avec Frère Roger, ce processus d’écoute du monde, des nouvelles générations surtout, dans un esprit œcuménique, un processus qui conduira la Communauté à s’inscrire dans une dynamique du provisoire 11. Elle dit une autre forme de pauvreté qui s’inscrit dans le temps ; il s’agit de se tenir dans le provisoire en face de ce que l’on est amené à réformer. Cette dynamique ne peut être qu’œcuménique, c’est ainsi qu’elle gagnera de proche en proche les Chrétiens et, par eux, tous les hommes pour leur donner un nouveau souffle, celui du Christ.

Ainsi, l’Eglise ne vit ni d’elle-même ni pour elle-même, c’est sa pauvreté intrinsèque. Ce qu’elle reçoit (d’une Parole autre et incarnée) sans jamais pouvoir le capitaliser, c’est pour le donner.

Elle vit d’un autre, l’Autre (majuscule) et l’autre (minuscule) étant indissociablement liés depuis l’Incarnation.

Voilà comment je peux comprendre « Une Eglise des pauvres pour les pauvres, au cœur de la synodalité ».

Rien n’est chagrin dans tout cela ! La Charte pour une Eglise de Témoins, adoptée par le synode de l’Eglise Protestante Unie de France en 2022, qualifie cette dynamique d’écoute qui nous est commune, comme émerveillement, joie et confiance en l’Esprit Saint. G. D.

[1] Hyacinthe Destivelle « Conduis-la vers l'unité parfaite, œcuménisme et synodalité » Cerf 2018 Page 379
[2] Foi et Constitution, document N°151, Eglise et monde, l'unité de l'Eglise et le renouveau de la communauté humaine, Ed du cerf, 1993
[3] Ibid,Préface.
[4] Foi et Constitution, Baptême, Eucharistie, Ministère, 1982 §20
[5] Ibid § 2
[6] Principe de Lund (3ème conférence mondiale de Foi et Constitution, 1952) : Agir ensemble en tout, sauf là où de profondes différences de convictions les contraignent à agir séparément.
[7] Luc 4,14-21
[8] Études théologiques et religieuses Année 1974 49-4 pp. 603-604
[9] La Déclaration de Lausanne (juillet 1974) est le premier document d’un mouvement international rassemblant des leaders évangéliques. Le Mouvement de Lausanne insistera d’ailleurs dans d’autres documents (Manille 1989 ; Le Cap 2010) sur la conjonction parole-actes et la dénonciation prophétique.
[10] Discours du Pape François du 17 octobre 2015 à l’occasion de 50 ans du synode des évêques
[11] Frère Roger de Taizé, Dynamique du provisoire, à l'écoute des nouvelles générations, 1962-1968. Ed. Presses de Taizé 2014

Cet article fait partie du numéro 79 de la revue FOI

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