Thomas Gèze

Abbaye Notre-Dame des Dombes, ccn

1 juin 2021

L'engendrement dans la mission

Paul, un missionnaire au visage paternel et maternel

Dans les Epitres de Paul, il est souvent question de nouvelle naissance, de vie nouvelle, et donc de fils, de fille, de père et de mère. Thomas Gèze revient pour nous sur les qualités paternelle et maternelle du missionnaire qu’était Paul, ouvrant une perspective d’engendrement dans la mission.

Paul, missionnaire père et mère (1 Th)

A cause du Christ et de l’Evangile, par le Christ et l’Evangile, nous devenons fils. Pour obéir au commandement : « Allez donc de toutes les nations et faites des disciples, les baptisant au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit » (Mt 28,19), les apôtres, après la Pentecôte, ont appris à dire cette bonne nouvelle par toute leur vie, parfois en le payant par leur mort. Paul, l’Apôtre des nations, semble concevoir « la fonction apostolique elle-même comme une paternité 1 », par des expressions et des manières qui peuvent faire penser à celles des écoles pharisiennes, aux philosophes grecs qui considéraient le disciple comme un fils, mais « il les a remplies d’une intensité et d’un contenu nouveaux 2 ». La paternité spirituelle selon Paul est tout à fait originale.

Missionnaire et mère (1 Th 2,7b-12) « Nous avons été au milieu de vous pleins de douceur, comme une mère réchauffe sur son sein les enfants qu’elle nourrit » (1 Th 2,7b). Cette image de la nourrice montre plutôt un dévouement maternel. La nourriture peut concerner aussi l’éduction et l’instruction, l’enseignement de la sagesse, et peut rappeler l’image de Dieu comme un père qui nourrit ses fils par sa parole (cf. Dt 8,3 ; Am 11,4). Dieu confie cette attitude de soin et de tendresse à son serviteur humain. Par la force et la plénitude de l’Esprit, il peut imiter cette fonction divine.

Missionnaire et père « Vous êtes témoins, et Dieu aussi, que nous nous sommes conduits envers vous les croyants

de manière sainte, juste, irréprochable. Et vous le savez : traitant chacun de vous comme un père ses enfants, nous vous avons exhortés, encouragés et adjurés de vous conduire d’une manière digne de Dieu qui vous appelle à son Royaume et à sa gloire » (1 Th 2,10-12). L’attitude de Paul qui est traduit par saint, juste, irréprochable est explicité par Gutierez à travers la LXX et peut se lire comme : « La rectitude pleine de piété, le désintéressement plein de sollicitude, l’amour religieux » dans une relation fondée sur la transmission de la foi, conduite par le seul intérêt de procurer le bien de ses enfants, et qui implique une transmission de vie nouvelle. L’activité apostolique décrite par les trois participes traduits par exhortés, encouragés, adjurés, décrivent une même activité sous plusieurs aspects : l’exhortation, la prédication sous forme d’appel, la consolation, dans une conscience que Dieu ne cesse d’inviter les hommes au salut et à la gloire

Paul a « cette attitude, parce qu’il a conscience d’accomplir une tâche confiée à lui par Dieu et marquée d’autorité divine 3 ». C’est un signe de l’authenticité de sa parole. Paul se donnera lui-même comme modèle à imiter (1 Th 3,12 ; 2 Th 3,7). Il y a une demande de forte adhésion à sa personne, bien qu’il ne soit qu’un instrument, car « l’authentique attitude paternelle qui est la sienne ne fait qu’orienter vers le véritable Père qui, après l’avoir éprouvé et jugé digne de cette tâche, l’a envoyé 4 ».

Un engendrement dans le Christ par la parole (1 Co)

« En effet, quand vous auriez dix mille pédagogues en Christ, vous n’avez pas plusieurs pères. C’est moi qui, par l’Evangile, vous ai engendrés en Jésus-Christ » (1 Co 4,15). Cet engendrement dans le Christ Jésus à travers la bonne nouvelle, l’Evangile, la parole de Dieu, n’est pas comme une image (ou une comparaison, comme 1 Th), mais parle bien d’une réalité : la parole est cette semence qui produit la naissance du chrétien, lui transmettant la vie (d’après la pensée antique que la semence par le père transmet la vie). Cette parole qui agit dans le coeur de l’homme se retrouve dans beaucoup de textes de l’Ancien Testament, mais aussi par exemple dans la parabole du semeur, ou d’autres épîtres. « Le Père des lumières… a voulu nous enfanter par une parole de vérité » (Jc 1,17-18), comme une création nouvelle.

Le ministère apostolique sera fécond au même titre que la parole transmise : en déposant la parole comme une semence, par la prédication ou par l’exemple de sa vie, dans le coeur de celui qui écoute.

Le ministère apostolique sera fécond au même titre que la parole transmise : en déposant la parole comme une semence, par la prédication ou par l’exemple de sa vie, dans le coeur de celui qui écoute. L’image ne marche pas exactement comme pour un engendrement humain, mais nous pouvons nous rendre compte comment cette parole changera le coeur et la vie de celui qui écoute. Cette parole devient principe de son salut, et par la foi, il participe à la vie du Christ. Ainsi, le porteur de cet évangile a exercé une véritable paternité 5, qui est bien sûr participation à la paternité de Dieu 6. Il faut cependant noter deux points. Cette parole n’est féconde que parce qu’elle est chargée de la puissance de l’Esprit Saint. « C’est pourquoi Jésus a donné l’Esprit aux douze, les rendant capables d’engendrer réellement les hommes à la vie divine 7 ». Ensuite, Paul peut nommer ceux qui sont engendrés ses fils (comme il le fait avec Tite par exemple), mais ceux-là seront davantage ses frères dans le Christ. Jésus luimême a nommé frères ceux qui écoutent la parole de Dieu et la mettent en pratique (Lc 8,21), et Paul nomme frères aussi ceux qu’il considère comme adultes dans la foi.

La paternité de Paul « n’est pas pour lui une dignité, mais une fonction commandée par Dieu, un service », pour « qu’à travers sa personne et son activité, ainsi qu’à travers le Christ, le Père soit connu 8 ». C’est l’amour qui est l’âme de cette paternité et c’est cet amour, cette attention, qui est « le secret qui rend compte de l’efficacité de l’attitude paternelle de l’Apôtre 9 ». Nous qui cherchons souvent des modèles ou des manières de faire, Paul nous ramène ainsi à l’essentiel (cf. aussi 1 Co 13). Paul « n’a pas trouvé meilleure façon de décrire son activité apostolique dans sa profondeur et son efficience que de le comparer au rôle d’un père [et d’une mère] à l’égard de ses enfants 10 », comparaison qui devient description de la réalité dans la transmission de vie que Dieu communique aux hommes, dans une parole de réconciliation dite par Dieu dans le Christ mourant (2 Co 5,18-20). C’est une paternité instrumentale, participant à l’oeuvre de Dieu lui-même, et en même temps ministérielle, comme continuateur du Christ, pour représenter le Père parmi les hommes.

[1] Pedro Gutierrez, La paternité spirituelle selon Saint Paul, Etudes Bibliques, Paris, Gabalda, 1968, p.12.
[2] Ibid., p.83.
[3] Ibid., p.106.
[4] Ibid., p.117.
[5] Qu’il peut vivre de manière forte : « Mes petits enfants que, dans la douleur, j’enfante à nouveau, jusqu’à ce que le Christ soit formé en vous » (Ga 4,19).
[6] Pedro Gutierrez, La paternité spirituelle selon Saint Paul, Etudes Bibliques, Paris, Gabalda, 1968, p.135-156.
[7] Ibid., p.163.
[8] Ibid., p.172.
[9] Ibid., p.210.
[10] Ibid., p.233.

Cet article fait partie du numéro 69 de la revue FOI

St Joseph, un modèle masculin?

juin-juillet-août 2021

Formation Chretienne  

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