Portrait NFG : Patrick Gabarrou, guide de haute montagne

« Pèlerin en hauts lieux »

Guide de haute montagne et alpiniste de renommée internationale, Patrick Gabarrou a escaladé la face Nord des plus grands sommets alpins. Il a ouvert plus de 300 nouvelles voies dans les montagnes du monde entier. Cependant, pas de course à l’exploit dans ce palmarès étonnant. Chaque projet naît d’abord d’une attirance pour la beauté d’un itinéraire, la pureté d’une ligne, sa plénitude. «Loué sois-tu, mon Seigneur! », chantait François d’Assise. Patrick est habité par l’envie de célébrer très simplement mais intensément la beauté du monde. Chrétien convaincu, son rayonnement irradie ceux qu’il accompagne.

Silvere Lang : Comment avez-vous découvert la montagne ?

Patrick Gabarrou : Je fais partie d’une famille de cinq enfants, le deuxième de la famille. On était une famille de la campagne et de la ville. Mes deux premières années se sont passées en Normandie dans la ville d’Évreux, où mon papa a été nommé. Puis, après sept années parisiennes, je suis resté à la campagne.

J’étais un enfant extrêmement turbulent ; c’est pourquoi mes parents ont cherché un endroit pour que je sois « au calme ». Je me suis retrouvé dans un internat assez particulier, une sorte de vieux château légué aux religieux de Saint Vincent de Paul. Ceux-ci m’ont profondément marqué par la vérité de leur vie. Ils étaient habités par un amour vrai, total, gratuit, par la présence de Dieu.

Au fil des années j’ai eu envie de devenir professeur de philosophie. Après avoir passé deux licences de philosophie, j’ai eu envie de m’ouvrir au monde de plein d’autres manières, J’ai ressenti, à tort ou à raison, qu’il fallait que j’aille en montagne. Avec mon frère Philippe, nous sentions que c’était le milieu pour lequel nous étions faits. Quelque chose nous attirait, le relief, le mystère, l’éclat… là-haut quoi !

S.L. : Vous etes donc devenu guide de haute montagne. Que diriez-vous de votre métier ?

P.G. : Arrivé en montagne sans rien connaître, si ce n’est ce que j’avais lu dans les livres, je suis entré très vite dans le métier. C’est un métier de terrain, mais aussi de relation ; l’intellect est également sollicité, l’intelligence des situations et des êtres. Aujourd’hui, si je me retourne, je pense avoir fait le bon choix. J’ai pu rendre beaucoup de personnes heureuses et j’ai pu moi-même m’accomplir.

Chacun de nous a des dons. L’important est de trouver le lieu où exprimer le mieux ses potentialités. Le métier de guide est un métier de relation, tu peux donc beaucoup partager, beaucoup donner et progresser dans ton métier. Je suis aussi devenu guide parce que, dès l’abord, il m’a été donné certaines aptitudes physiques, mais j’ai toujours eu profondément conscience qu’elles m’avaient été données. Je pense qu’un jeune qui a beaucoup de dynamisme, il faut vraiment l’encourager à aller au bout de ses possibilités, à devenir, s’il le peut, champion d’escalade, tout en sachant, en lui faisant toujours prendre conscience que ce n’est pas un absolu. C’est peut-être la voie par laquelle il doit passer pour s’accomplir, pour aller vers autre chose. De toute façon, le bonheur ne passera qu’à un moment donné, soit au niveau d’une relation de couple ou familiale, ou amicale, soit par un don gratuit, par l’amour des autres. Sinon, sa vie va tourner autour d’elle-même.

S.L. : Pour vous, la bienveillance est une qualité importante dans la pratique de l’alpinisme.

P. G. : Lorsque nous sommes encordés, je dois avoir une confiance radicale en l’autre personne. Elle doit m’assurer en étant vraiment concentrée, bienveillante, regarder l’autre. A travers la corde on sent énormément les mouvements, les hésitations, les reculades, les bons en avant, c’est incroyable, on a presque l’impression qu’elle parle.

Le lien de la corde est de dire que tant qu’on n’a pas défait les nœuds, on est réellement attaché l’un à l’autre. C’est quelque chose d’inouï dans notre monde où chacun cherche son indépendance, à ne jamais être dépendant de l’autre. Bien sûr, chacun a sa part de travail à faire, celui qui est en tête de cordée prend le risque de la chute ; il doit travailler sur les points d’assurage et en même temps il compte totalement sur l’assurage de son compagnon, de sa compagne.

S.L. : On entend souvent dire qu’un guide de haute montagne est un « passeur de rêves » : il permet a quelqu’un qui a rêvé d’atteindre un sommet de le réaliser. Comment recevez-vous cette expression de « passeur de rêve » ?

P. G. : Je parle toujours du métier de guide comme d’un privilège parce qu’il me permet d’aller dans des endroits du monde qui sont profondément beaux.

Là-haut, tu accomplis des rêves qui t’habitent, pas forcément des rêves de puissance ou de richesse. Oui, le guide est un « passeur de rêves », non pas de rêves « dans les nuages », mais des rêves qui vont aller vers le vrai, le concret, parce que, la montagne, on l’empoigne vraiment. Ce n’est pas du virtuel. Quand une personne accomplit son rêve d’un sommet, d’une certaine façon, à un moment donné, elle s’est mariée avec un bout de la terre qui est en liaison avec le Ciel. Dans sa vie d’homme ou de femme, cette personne était dans un endroit rare, beau, et fondateur de son chemin de vie.

S.L. : Situé près de votre domicile, le carmel du Reposoir, installé dans un ancien couvent des moines Chartreux, est le lieu de recueillement ou vous aimez prier. Que représente la Chartreuse pour vous ?

P. G. : J’ai toujours eu depuis ma tendre enfance une grande dévotion pour Marie, qui m’aide à entrer dans ce mystère de la naissance du Christ, de sa vie, jusqu’à sa mort et sa résurrection. C’est quelque chose qui est resté fondamental en moi. La Chartreuse représente un exemple humain, avec ses faiblesses mais aussi tellement de lumière, d’hommes puis de femmes qui témoignent au mieux de leur être, dans une certaine solitude, que l’humanité est faite pour l’éternité. Elle est faite pour Dieu. Pour moi, prier, c’est très simple, c’est se confier en toute humilité, se donner, s’abandonner, et confier les autres. Tout le temps. De nuit comme de jour, de manière inconnue, c’est-à-dire dans la vérité de l’humilité, confier les autres, sans qu’on le sache, être veilleur dans la nuit.

S.L. : Vous escaladez souvent des sommets très difficiles, comme celui de l’Eiger, en Suisse. Il s’agit de la plus grande face nord des Alpes, une paroi rocheuse de 1800 m de hauteur, presque totalement verticale et surplombante. Vous arrive-t-il de penser aux conséquences dramatiques possibles ?

P. G. : Cette face est extrêmement complexe, très longue, très rude. Il y a eu de nombreuses tentatives d’ascension, dont certaines qui se sont terminées de manière tragique. L’Eiger a été le grand rêve de nombreux alpinistes, particulièrement allemands ou autrichiens. Il s’agissait de jeunes et excellents grimpeurs, avec un mental d’acier, et qui se sentaient immortels. A cause de ces nombreux drames mortels, cette paroi a acquis une grande notoriété.
En montagne, la question de la mort est très présente. Son éventualité permet de se poser des questions et de vivre beaucoup plus intensément, aussi bien dans l’action que dans la relation aux autres.

La mort peut arriver en montagne. En tant que guide de haute montagne, quand on quitte sa maison et que l’on part en course, on a conscience qu’on ne reviendra peut-être pas. La montagne rappelle que l’on est mortel, mais elle nous apprend aussi la prudence.

Je suis en montagne depuis plus de quarante ans, sur des sommets faciles ou pas, par grand beau temps ou dans des entreprises très hasardeuses. Je sais que ces pages- là, c’est important de les écrire si possible jusqu’au bout, puis ensuite de les tourner, pour passer à autre chose, ce qui n’est pas si facile, sachant que de toutes les façons, la dernière page, c’est celle qui va vers l’éternité.

Film NFG

« Pèlerin en hauts lieux, Patrick Gabarrou »
Réalisation : Silvère Lang, Gabriel Roussineau. Production : Net for God, mai 2019

Regarder le film ici !

Cet article fait partie du numéro 61 de la revue FOI

A la source du pape François

juin-juillet-août 2019

Formation Chretienne  

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