Jacques Lettu

marié, père de famille, Intendant général,ccn, Lyon

1 mars 2022

Expérience communautaire

Plus légers pour annoncer la Bonne Nouvelle

Je n’ai pas participé en direct à la rédaction des Constitutions de la Communauté mais j’ai toujours été interpelé par le mot « FRUGALITE » inscrit entre parenthèses après « SIMPLICITE DE VIE » au chapitre « Autres responsabilités dans la Communauté » : Pour tous il s’agira d’une simplification de nos vies. Moins encombrés, plus légers et plus joyeux pour annoncer la Bonne Nouvelle aux pauvres, nous ferons ainsi l’expérience que le partage multiplie ! « Il leur prescrivit de ne rien prendre pour la route qu’un bâton seulement, ni pain, ni besace, ni menue monnaie pour la ceinture…. »

La Communauté du Chemin Neuf est une communauté à vocation apostolique. Par conséquent les missions prennent une place prépondérante dans ses activités. Les besoins pour les missions sont nombreux. Alors, comment garder à l’esprit cette dimension de simplification de vie, de sobriété, de frugalité ? Comment tout faire pour que notre projet soit l’oeuvre de Dieu et non notre oeuvre pour Dieu, l’argent n’étant pas, même s’il reste un élément important dans le discernement, un critère absolu ou déterminant dans la décision de se lancer dans tel ou tel projet d’évangélisation ? Après 25 ans au service de l’économat, j’ai cru repérer quelques indices dans cet exercice.

Un premier point d’attention, ce sont les signes de la Providence. La moisson est abondante et les ouvriers peu nombreux. Aussi il est important de repérer les « clins d’oeil de l’Esprit Saint » pour aller dans telle ou telle direction avec les moyens très souvent insuffisants au départ à notre disposition. Parfois, il est important d’attendre, parfois, il faut s’engager, avancer sans avoir un chemin tout tracé a priori. Il est parfois souhaitable de demander une confirmation ou une infirmation par un signe explicite tant la situation nous semble floue. Je pense souvent à Gédéon qui, vu son peu de foi, demanda deux fois un signe au Seigneur avec la toison, pour attaquer les Amalécites (Juges 5) !

Je me souviens de notre Maison d’accueil au Canada. Les religieuses, après nous l’avoir confiée plusieurs années, ont eu besoin de vendre cette maison. Nous n’avions absolument pas les moyens de l’acheter et cette maison nous apparaissait pourtant bien adaptée à notre mission de formation et d’accueil. Une de nos soeurs avait été invitée à rencontrer une personne qu’elle ne connaissait pas, pour lui parler de notre mission dans cette maison et de notre souhait de continuer. Sans tarder, répondant à cette invitation, notre soeur est allée rencontrer cette personne. Après l’avoir écoutée, la personne dit à notre soeur qu’elle avait bien fait de venir ce jour car le lendemain elle devait rencontrer quelqu’un pour le financement éventuel d’un autre projet ; mais, convaincue par notre soeur, elle acceptait de financer l’achat de la maison pour la Communauté !

Foyer des étudiants à Antsirabé, en construction

La pauvreté évangélique, ce n’est pas ne rien avoir, mais ne rien posséder !!!

Un deuxième point est la dimension du partage. Souvent, un projet nous paraît difficile à mettre en oeuvre par manque de bras ou de moyens. C’est alors que nous vérifions que le « partage multiplie ». Comment cela va-t-il se faire alors que l’appel nous semble clair? C’est la mise en commun de tout ce que nous avons et de ce que nous sommes qui nous permet d’avancer. Et petit à petit les solutions arrivent. Il est étonnant de constater que le miracle le plus raconté dans les Evangiles est la multiplication des pains ! Nous sommes souvent appelés à prendre le même chemin de foi. L’important est d’accepter de mettre en commun nos talents et nos moyens si faibles soient-ils, de nous déposséder, accepter que ce que nous avons reçu, n’est pas pour nous servir mais pour servir, de nous considérer comme simple intendant, toujours prêts à rendre compte de l’utilisation de nos talents. La pauvreté évangélique, ce n’est pas ne rien avoir mais ne rien posséder !!!

Je me rappelle l’histoire de notre fromagerie aux Dombes. La production de lait à la ferme des Dombes était très peu rentable. Nous recherchions alors des solutions. Une rencontre fortuite d’un ancien fromager, venu suivre un parcours Alpha, nous fait envisager de démarrer une fromagerie avec son aide. Mais dans quels locaux, telle était la question ? Au même moment, grâce à un frère de la Communion du Chemin Neuf, on nous propose de récupérer deux containers qui servaient de laboratoires d’analyses dans un hôpital de Lyon désaffecté. Transportés aux Dombes, ces deux containers tout équipés pour laboratoire, donc bien adaptés pour la production de fromages, mis côte à côte, sont mis en place sans difficultés dans un bâtiment de l’abbaye par les frères ! Aujourd’hui ce sont plusieurs milliers de litres de lait par semaine qui sont transformés en fromages de l’Abbaye améliorant notablement la rentabilité de notre ferme !

Fromages de l’Abbaye N. D. des Dombes

Je me souviens du groupe électrogène récupéré en Italie dans une prison désaffectée, que nous avons pu envoyer à Kinshasa, de ces matériels de cuisine récupérés en Suisse et qui nous ont servi à équiper la cuisine du monastère de Tuchomerice en Tchéquie, de cette équipe de scouts qui est venue à Bodrogolaszi en été pour déconstruire l’intérieur d’un vieux bâtiment avant de le transformer en maison d’accueil, de cette association en Suisse qui nous a tant aidés pour notre mission à Belo Horizonte au Brésil, de ces amis de l’association « Electriciens sans Frontières » venus nous aider dans notre Centre de formation Professionnelle saint Joseph à Kinshasa et de bien d’autres expériences de mise en commun, de partage!

Un autre point est la prière : « Prie car tout dépend de Dieu, mais agis comme si tout dépendait de toi » (St Ignace de Loyola). Quand le discernement semble pencher pour la réalisation d’un nouveau projet, la prière est nécessaire pour bien se désapproprier de notre projet, pour qu’il devienne ainsi l’oeuvre de Dieu. Je me souviens de la réalisation du foyer d’étudiants à Antananarivo à Madagascar. Nous avions un terrain bien situé par rapport à l’Université, mais les finances n’étaient pas là pour la construction. Père Henri, avec sa bonhommie et sa foi tranquille, priait avec confiance pour le futur donateur, si persuadé de la réponse du Seigneur (« Moura, moura ». Si ça vient de Dieu ça se fera, si ça ne vient pas de Lui ça ne se fera pas) ! Il entendit parler d’un couple qui avait créé une Fondation en France pour aider les projets en Afrique. A l’occasion de l’un de ses passages en France, il a pris contact avec les responsables et ensemble nous sommes allés rencontrer ce couple chez eux. Père Henri a présenté notre projet. Quelques mois plus tard sur présentation de notre dossier de demande de subvention, nous obtenions de cette Fondation le financement de la construction de la première tranche de ce foyer d’étudiants. Et depuis, cette Fondation continue de nous aider pour d’autres projets en Afrique !!!

Un dernier point important : la gratitude. Remercier est la moindre des choses ! Tout d’abord, la gratitude envers notre Seigneur. Le risque est toujours de s’habituer et de considérer normal de recevoir tout ce dont nous avons besoin pour développer nos missions. Petit à petit, le risque est de s’appuyer uniquement sur notre propre jugement sans le soumettre à notre Dieu pour que vraiment cela soit son oeuvre et non la nôtre ! Prendre du temps pour remercier Dieu pour telle mission réussie, c’est reconnaître que c’est Lui le garant de tout ce que nous faisons, c’est Lui le maitre de toute chose. Depuis plus de 40 ans, nous sommes en perpétuelle inadéquation entre nos moyens financiers et nos besoins pour nos projets d’évangélisation et pourtant nos missions se développent ! Et bien sûr, tout aussi importante est la gratitude envers nos donateurs et nos bénévoles. Prendre le temps de leur dire merci et de leur dire combien ils sont les instruments de la Providence, combien ils sont source d’encouragements pour nous. Je me rappelle « le gros chèque » que nous avions reçu un mois de mai. J’avais prévu de remercier personnellement notre généreux donateur. Entre temps, notre Service « Partage et Solidarité » avait rapidement envoyé le reçu fiscal avec une formule banale de remerciements. Notre donateur m’a alors en retour envoyé un petit mot, étonné de « l’austérité » de nos remerciements ….. J’ai alors aussitôt pris ma plume pour simplement lui dire que j’avais tardé à le remercier personnellement et le priais de m’en excuser. En même temps j’ai joint à mon courrier le livre de notre Frère peintre Etienne Thuronyi. Quelques jours après, j’ai reçu une gentille lettre de notre donateur très touché de mon courrier, car le colis est arrivé juste avant le dimanche de la fête des Mères et sa femme était peintre. Aussi, il était tout heureux de lui remettre ce beau livre comme cadeau. J’ajoute que son courrier était accompagné d’un nouveau chèque de don !!!

Ce chemin de simplification de vie, de solidarité et de frugalité est un chemin étroit, jamais tout tracé, mais ô combien source de vie et de joie !

En conclusion, ce chemin de simplification de vie, de solidarité et de frugalité que nous sommes appelés à vivre tant pour nous-mêmes que pour toutes nos missions, est un chemin étroit, jamais tout tracé, souvent à épierrer mais ô combien source de vie et de joie ! C’est sans doute l’un des moyens que le Seigneur choisit, dans sa Sagesse, pour nous garder dans sa main, nous protéger de la toute puissance et de l’orgueil, pour que nous ayons sans cesse besoin de Lui et des autres et en même temps nous faire goûter combien Il nous aime, combien Il se plait à nos côtés, combien nous sommes ses enfants !

Monastère de Tuchomerice

Cet article fait partie du numéro 72 de la revue FOI

Evangéliser autrement?

mars-avril-mai 2022

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