Christa Fuchs

soeur consacrée, ccn

6 juin 2024

Un livre, une expérience spirituelle

Pour entrer dans le château intérieur, il faut avoir un coeur d’enfant

Depuis bientôt deux ans j’habite à l’Abbaye de Boquen. Boquen pour moi est un lieu de grâce, de redécouverte de la contemplation. Dans ma vie de mission au préalable, j’étais très souvent comme Marthe, et j’ai souvent négligé d’être Marie. Ce qui m’a conduite vers un épuisement intérieur. Boquen m’a tendu les bras et dans ce lieu entouré d’arbres et de chants d’oiseaux, de l’aboiement des chevreuils, de ses pierres qui portent le témoignage de tous ces hommes et femmes qui cherchaient Dieu, mon cœur a peu à peu trouvé un nouvel espace.

Récemment, j’ai été invitée à faire un petit enseignement sur la prière pour les responsables de fraternité de la Communion. C’est à cette occasion que j’ai découvert providentiellement un petit livret : Le château intérieur, de Judith Bouilloc et Eric Puybaret. Il y a plusieurs années, j’avais essayé de lire Le château intérieur de Thérèse d’Avila, mais je ne comprenais pas grand-chose. Ce petit livre a ouvert mon cœur et a rendu ce chemin de la vie contemplative lumineux. La seule condition….il faut avoir un cœur d’enfant pour y entrer.

Le château de l’âme :

 « Maître, où demeures-tu ? » Jn 1, 38 
Un petit garçon appelé Juanito priait un matin de vacances. Devant ses yeux, il découvre un magnifique château qui flotte au-dessus de la mer. Jamais il n’a vu un château pareil, pourtant il connaît très bien tous les châteaux de sa région. Intrigué par ce qu’il voit, il s’engage sur le chemin aérien qui relie la fenêtre de sa chambre au jardin du château. Il se promène dans le jardin pour trouver le pont-levis, mais n’arrive pas à trouver l’entrée. Il découvre alors dans le jardin une femme qui écrit. Juanito se présente et demande par où on accède dans le château et à qui appartient ce château. La dame, habillée en carmélite, se présente comme Thérèse d’Avila et lui explique à Juanito que ce château représente son propre cœur intérieur. Elle lui propose alors de lui servir de guide et découvrir les sept demeures pour arriver à Dieu.

Première demeure : l’entrée en prière

« Entrez par la porte étroite. » Mt 7, 13
Ensemble, Thérèse et Juanito font le tour du château. Juanito ne trouve pas la porte d’entrée. Thérèse lui dit que c’est la prière, la porte d’entrée. Il se met à l’écart, devient silencieux ferme les yeux et prie. Il se met devant Dieu dont il se sait aimé. Il lui confie ses espoirs et ses questions. En ouvrant les yeux il voit une porte si petite qu’il devra se pencher pour entrer. En passant, il a l’impression d’entrer en lui-même. Mais quelle surprise, l’intérieure du château n’a rien d’extraordinaire, même ça lui fait peur. De grandes ombres apparaissaient sur les murs. Juanito a plutôt envie de faire demi-tour, mais Thérèse le prend par la main et l’aide à traverser la nuit obscure. A la fin du tunnel, se trouve une armure de lumière. Juanito l’enfile, il en aura besoin pour la prochaine demeure.

Pensées :
Prendre du temps pour la prière personnelle, ça reste souvent une lutte (il y a souvent mille choses qui semblent plus importantes juste au moment où l’on veut aller prier), même si, dans la vie communautaire, un espace lui est donné dans le planning de la journée. Pour pouvoir entrer dans le château intérieur, la porte d’entrée, c’est se mettre à l’écart et demeurer en silence. C’est une petite porte, il faut se baisser, se faire petit. Dans la prière ignatienne, nous sommes invités à nous « mettre en présence » devant Dieu qui nous aime. Thérèse d’Avila dit que le château intérieur est en cristal. Moi-même j’aime m’imaginer un lieu doré. Un lieu qui est beau, qui est précieux. Un peu comme l’or des icônes. La conférence des évêques de suisse et une commission œcuménique ont édité une petite brochure sur la sainteté. ( https://www.eveques.ch/saints/  téléchargeable gratuitement en pdf) Chaque personne décrite dans ce livre est photographiée devant un fond doré. La sainteté est le désir de Dieu de communiquer son amour à tous les être-humains. Mais souvent, au début de la prière, nous sommes distraits par de multiples voix. Avançons pour voir de quoi il s’agit. 

Deuxième demeure : l’antre du dragon

« Revêtez l’équipement de combat donné par Dieu, afin de pouvoir tenir contre les manœuvres du diable. » (Ep 6, 11)
Avec son armure et une épée, Juanito ouvre la porte derrière laquelle un grand dragon lui fait face. Il commence alors à le combattre de toutes ses forces. Il perd son épée. Au moment où il est complètement désarmé et vulnérable, Thérèse lui tend une lance en or et Juanito réussit à achever le dragon en plein cœur. Finalement, il lui semblait que c’étaient ses propres fautes, sa tristesse, colère et paresse qui gisaient là par terre.

Pensées :
Le dragon veut faire sortir Juanito du château. Ce dragon est une belle image pour tout ce que nous trouvons sur le chemin en entrant en nous-même. Il se gonfle, il veut faire peur, peur de nous-même et peur de Dieu. Il fait apparaître des ombres géantes de quelque chose qui, en réalité, est peut-être petit. Il met une confusion. Juanito se bat contre le dragon jusqu’au désarment complet. Au moment où il semble vaincu, une issue se dessine. Il est sauvé. Le dragon se dégonfle et il gît par terre. Juanito est fatigué, mais il a gagné la partie. Tout ce qui est en nous au début de la prière est comme ce dragon. Tristesse, paresse, inquiétude, nos raisonnements, nos combats intérieurs, ça prend toute la place, ça étouffe mon intérieur. Cette lance tendue par Thérèse est peut-être la lance de la vérité, qui remet les choses en place en nous-même, dénonce ce qui n’est pas ajusté et affermit ce qui est juste. Ce moment de vérité est un vrai soulagement et ouvre le chemin pour avancer.. 

Troisième demeure : La paille et la poutre

« Celui qui se fera petit comme cet enfant, celui-là est le plus grand dans le royaume des cieux. » (Mt 18, 4)
 Dans cette nouvelle demeure, Juanito trouve le sol couvert de paille et des enfants tapageurs font une bataille avec de la paille et des cris stridents. Juanito n’aime pas la paille, il est dérangé par ce bruit. Les enfants l’entraînent dans la bataille, mais il n’en a pas envie. Thérèse lui fait remarquer aussi des poutres qui décorent la pièce. Elle lui explique la parabole de la paille et de la poutre. On voit les fautes des autres, mais pas les nôtres. Pour pouvoir continuer dans le château intérieur, on ne peut continuer qu’avec humilité. Un gros tronc d’arbre barre la prochaine porte. Tout seul il ne va jamais arriver à pouvoir bouger cet énorme poids. Thérèse lui souffle d’inviter les enfants de l’aider à bouger le tronc. Ainsi, aidé par les autres il franchit la nouvelle porte..

Pensées :
Quand nous commençons à prier, nous ne sommes pas seuls. En nous, il y a toutes les personnes avec lesquelles nous vivons. Celles qui nous ont fait du bien et celles avec lesquelles c’est difficile. Dans la prière, il nous arrive de ressasser telle ou telle situation à n’en pas finir. Après la bataille, avec le dragon, Juanito se sent fort, il a l’impression d’avoir vaincu ses propres fautes. Mais ces cris stridents des enfants en jouant avec la paille et les poutres lui montrent qu’il faut accepter avec humilité que nous ne sommes pas meilleurs que les autres. Le Christ est né dans la paille et il est mort sur le bois de la croix. Il est notre maître en humilité. En acceptant l’aide des autres, Juanito pourra dégager la porte vers la nouvelle demeure. 

Quatrième demeure : Le murmure de l’eau.   

« Celui qui croit en moi, de son coeur couleront des fleuves d’eau vive. » (Jn 7,38)
La nouvelle porte s’ouvre sur le plus beau et le plus calme des jardins. Juanito éprouve alors une grande paix. « Que rien ne te trouble… Dieu seul suffit », murmurait Thérèse. Deux étendues d’eau se présentent devant eux. Thérèse explique que l’une se remplit par des engins et des canalisations, le travail personnel de l’esprit pour arriver à Dieu, et l’autre naît de la source même qui est Dieu. Juanito boit de cette eau qui a un goût de paradis. Il s’interroge sur la prière. « Qu’il ne faut pas beaucoup penser mais beaucoup aimer. », lui répond Thérèse. C’est l’amour qui ouvre toutes les portes.

Pensées :
Après les épreuves du dragon et de la paille et la poutre, la prière devient plus simple. Le combat gagné dégage la paix, la sérénité. Un beau jardin intérieur s’ouvre. Porté par cette paix, Juanito comprend mieux que, pour entrer dans le château intérieur, il faut faire tout ce qui est dans ses possibilités (se disposer), mais en même temps compter sur la grâce (s’abandonner). Se laisser arroser par la pluie bienfaisante. Entrer peu à peu dans la vie de Dieu.. 

Cinquième demeure : le dôme des papillons   

« Et moi, je le ressusciterai au dernier jour. » (Jn 6, 40)
La cinquième demeure : un dôme à ciel ouvert, rempli de beaux papillons qui s’envolent vers le haut. Thérèse ramène l’attention de l’enfant vers les chenilles qui se tortillent dans la poussière. Le mystère de la transformation. Il en est de même pour l’âme transformée par l’amour de Dieu. Une vie nouvelle nous attend dans le Christ. A partir de cette demeure c’est le Christ lui-même qui ouvrira la prochaine porte. Thérèse s’efface et raconte ce qui va se passer dans les prochaines demeures.

Pensées :
Dans ce silence et la paix dans le jardin arrosé par la pluie de la grâce de Dieu, l’âme s’ouvre à la transformation de la chenille vers le papillon. Dieu veut nous mener de la mort à la vie dans la prière. Je suis invitée à croire en la force transformatrice de la vie de Dieu en nous et à en faire l’expérience.

Illustration d’Eric Puybaret tirée de l’album Le Château intérieur, de Judith Bouilloc © Mame, Paris, 2020

Sixième demeure : Jésus  

« Je suis le chemin, la vérité et la vie ; personne ne va vers le père sans passer par moi. » (Jn 14,6)
Le Christ dans cette demeure est la clé et l’échelle. Il est le visage humain de Dieu. Suis-je triste, la contemplation de la Croix me donne de la force. Suis-je heureuse, je le vois ressuscité dans sa gloire. Ne t’éloigne jamais de lui. Et Marie pourra te montrer aussi le chemin vers lui, elle le connait mieux que personne. Avec lui, ton esprit s’élève. Même si tu ne sens pas toujours quelque chose. Il faut juste avancer dans la fidélité.

Pensées :
Le meilleur maître pour cette transformation de la mort à la vie en nous est le Christ lui-même. Je peux trouver la paix et la consolation en contemplant sa vie humaine et sa vie divine. Me laisser regarder par lui, me laisser façonner par lui..

Septième demeure : Le Ciel de l’Âme  

« Celui qui s’unit au Seigneur ne fait avec lui qu’un seul esprit. » (1 Cor 6, 17)
Thérèse aime à imaginer que la septième demeure c’est l’endroit où la colombe envoyée par Noé pour chercher la terre ferme trouve le rameau d’olivier. Elle découvre la terre ferme au milieu des eaux et des tempêtes du monde. Cette demeure, c’est la Sainte Trinité. A cet endroit, on a envie de toujours louer le grand Dieu qui a créé cet édifice à son image. Le chemin qui mène au Seigneur est plein de surprises et diffèrent pour chacun. Et lorsque tu sors du château, répands autour de toi la paix que tu as trouvée au château. Toujours tu pourras y revenir quand tu voudras. Thérèse montre l’escalier secret avec un grand sourire. Et l’enfant grimpant jusqu’au Ciel qui venait à lui entra dans le cœur de son cœur.    

Pensées :
Le cœur du château c’est la Trinité, c’est Dieu lui-même. La terre ferme au milieu des eaux et des tempêtes du monde. Être avec lui me transforme, me fortifie, m’ajuste à la vie qu’Il me donne de vivre. M’aide à avancer sur le chemin de l’amour. Être avec lui gratuitement, non pas pour moi-même, mais pour Lui. Notre château intérieur est la demeure de Dieu en nous. Ce petit tabernacle vivant où Dieu aime habiter. Je peux venir dans ce château souvent pour m’entretenir avec lui. Le louer et être simplement une présence d’amour.

Frère Laurent de la Résurrection écrivait : « Il faut une grande fidélité à la pratique de cette présence et au regard intérieur de Dieu en soi, qui se doit toujours faire doucement, humblement et amoureusement, sans se laisser aller à aucun trouble ou inquiétude. » site : oraison.net

Cet article fait partie du numéro 81 de la revue FOI

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juin-juillet-août 2024

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