Alexandra Mariné

Chargée de communication à l’Institut Français pour la Justice Restaurative (IFJR)

27 mars 2024

Justice réparative

Pour un espace de dialogue sécurisé

Réalisé par Jeanne Herry en 2023, le film « Je verrai toujours vos visages » a fait découvrir au grand public l’existence et la pratique de la justice restaurative. S’inspirant de faits réels, le film traduit fidèlement la réalité de ces rencontres entre victimes et auteurs d’agression. Qu’est-ce que la justice restaurative ? Dans un contexte de violence, comment établir un dialogue ?

FOI : Comment pouvez-vous présenter la justice restaurative ?

Alexandra Mariné :

C’est un espace de dialogue sécurisé, confidentiel et volontaire entre des personnes victimes et des personnes auteurs, ou plus largement, des personnes concernées par une infraction, pour
parler des répercussions, des ressentis, des émotions et de l’avenir, du futur. Les trois mots-clés, c’est vraiment espace de dialogue confidentiel, sécurisé et volontaire, entre personnes concernées par une infraction.

FOI : Qu’est-ce que la justice restaurative apporte de plus au dispositif habituel de la justice ?

AM :

 C’est une réflexion qui traverse tous les pays européens. Effectivement, la justice pénale rend justice pour la société, mais pas forcément pour les personnes. C’est-à-dire qu’il y a des personnes qui, malgré le procès, n’ont pas réponse à toutes leurs questions, parce qu’elles n’ont pas pu dire. La plupart du temps, les victimes et les auteurs n’ont pas la parole au procès. D’autre part, pendant la procédure, on sépare absolument victime et auteur, dans l’idée de protéger les victimes et de responsabiliser les auteurs. On indemnise la victime, on condamne l’auteur, et voilà, la justice est rendue. Mais, derrière tout cela, qu’en est-il des ressentis, des émotions, du vécu, qu’en est-il des questions qui restent sans réponse ? Ce n’est pas le rôle de la justice pénale et c’est la complémentarité qu’apporte la justice restaurative.

FOI : Plus précisément, comment cela se passe-t-il ?

AM :

En fait, toute la méthodologie de la justice restaurative repose sur un point essentiel : faire en sorte de préparer les personnes à cet espace de dialogue, pour que ça soit le leur, certes, mais que ça soit surtout sécurisé pour elles, en dehors de violences physiques, verbales et psychologiques, bien sûr. Du coup, c’est surtout ça qu’elles viennent chercher, c’est cet accompagnement de « je veux être accompagnée vers le dialogue, je veux être prête et préparée ».

Photo du film « Je verrai toujours vos visages » de Jeanne Herry

FOI : Dans ce cadre, quel est l’enjeu du dialogue ?

AM :

Ce sont les personnes qui définissent elles-mêmes les attentes et l’enjeu qu’elles mettent dans ce dialogue-là. C’est toujours du cas par cas. On a un cadre précis avec un protocole, ça ne change jamais. Par contre, le dialogue, l’enjeu du dialogue, c’est en fonction des attentes des personnes. Dans le film « Je verrai toujours vos visages », Leïla Bekti joue le rôle d’une dame qui a été braquée dans une supérette. Il faut savoir que c’est une histoire vraie. C’est une personne qu’on a accompagnée en justice restaurative et que la réalisatrice a rencontrée. Remplie de colère, elle dit ce qu’elle veut : elle ne peut plus s’occuper de ses enfants, son couple part à la dérive complètement, et elle, ce qu’elle veut, c’est comprendre. Pourquoi font-ils ça ? Pourquoi autant de violence juste pour une caisse de supermarché ? Son attente, c’est de comprendre le pourquoi.Dans les attentes, il y a surtout le comment et le pourquoi. Sur des infractions tel que l’inceste, on est dans un cercle plus rapproché : pourquoi moi ? Pourquoi ma mère n’a-t-elle rien fait ? Dans le film, on le voit avec Chloé qui dit qu’elle aurait aimé parler à sa mère.


Du côté des auteurs, ça dépend vraiment de l’infraction, mais parfois, il y a aussi ce besoin d’être reconnu en tant que personne. Il y a l’acte et il y a la personne, il s’agit de montrer que ce sont deux choses différentes. Ça ne leur donne aucune excuse. Mais l’attente est de pouvoir dire son histoire, son vécu, le pourquoi, le passage à l’acte aussi. Et on arrive ainsi à une responsabilisation.

Dans le film, on le voit bien aussi.

Le personnage joué par Gilles Lellouche dit : « Mais, assume ! ». Il y en a plein qui se savent coupables, qui savent qu’ils ont fait ça, mais qui ne se sentent pas responsables. Et la justice restaurative, parfois, arrive à ce point de responsabilisation. Le fait d’entendre la victime permet à l’auteur de se dire : « J’ai peut-être détruit sa vie, elle ne peut peut-être plus jamais sortir de chez elle » et de se sentir responsable. Parce qu’il n’y a pas que les répercussions directes, il y a aussi tout ce qui reste derrière. Et c’est ça qui responsabilise vis-à-vis de l’acte. Mais, ce n’est pas une baguette magique.

FOI : Il faut du temps pour arriver à se rencontrer ?

AM :

Oui, et il faut prendre le temps. D’abord, parce que la temporalité des personnes n’est jamais la même d’un individu à l’autre. Ensuite, la temporalité est différente aussi en fonction de la mesure. Les deux modalités d’échange prennent du temps mais pas de la même manière. Et puis, les personnes que nous formons, ce sont des personnes qui ajoutent cela à leurs 35 heures de travail hebdomadaires. Il y a donc des moments où elles peuvent ne pas être disponibles. La question des moyens humains et financiers joue beaucoup.

Photo du film « Je verrai toujours vos visages » de Jeanne Herry

FOI : Quel est le processus qui amène à la rencontre ?

AM :

On reçoit d’abord la personne qui fait la demande, avec ses attentes.A partir de là, on informe la personne de ses droits à la justice restaurative, de comment ça va se passer, du cadre, etc. La personne accepte, elle est préparée. L’étape suivante est d’aller chercher et de préparer la deuxième personne : trouver ses coordonnées, savoir si elle est toujours suivie par le service pénitentiaire, si on a des coordonnées à jour, etc. On arrive à contacter l’auteur (ou la victime en fonction de qui fait la demande), on l’informe sur la justice restaurative. Et on revient avec une réponse. Parce que c’est totalement volontaire pour les deux.

Si la personne auteur ne le veut pas, on prépare la personne victime à recevoir ce non. Si la personne auteur accepte, s’engage alors tout le processus de préparation vers la rencontre, qui va se faire avec les deux personnes, victime et auteur. On fait des entretiens de préparation séparés. Et cela prend du temps. Ces entretiens servent à préparer ce qui va se dire pendant la rencontre. On part de l’attente et derrière, on va préparer ça en disant : « S’il n’a pas la réponse à ta question, qu’est-ce que ça va te faire ? ».

La question est de savoir si le dialogue est sécurisé. L’idée, c’est de permettre aux personnes de ne dire que ce qu’elles ont envie de dire et de ne pas les mettre dans une situation difficile. Si les attentes ne concordent pas, ça veut dire que le dialogue ne peut pas avoir lieu. Si les attentes concordent, on sait d’ores et déjà ce qui se passera dans l’espace de dialogue puisqu’en fait, elles ont été préparées pour ça.

On ne fait pas un plan du dialogue, mais on prépare à toutes les éventualités. Ce qui est le plus important en justice restaurative, c’est cette étape de préparation. C’est préparer à vraiment toutes les éventualités pour que quand ils entrent dans l’espace, ils savent très bien plus ou moins comment ça va se passer, de quoi on va parler etc.

Après, c’est à chacun de savoir s’il veut parler des faits. Pour certains, ce qu’ils veulent dire c’est ce qu’ils vivent : aujourd’hui, je ne peux plus rentrer dans une pharmacie sans avoir peur de me faire braquer avec une arme. Aujourd’hui, je ne peux plus prendre le train parce que tous les bruits, tout ça, je ne peux plus. On a vu chez les victimes du Bataclan qu’ils ne peuvent même plus rentrer dans une salle où il n’y a pas de porte de sortie.

 FOI : Est-ce qu’il arrive que le dialogue prenne une autre forme que la rencontre en présentiel ?

AM :

Oui, le dialogue peut se faire par lettre, par SMS, un appel téléphonique ou en visioconférence. Les rencontres de groupe se déroulent toujours en présentiel, les médiations restauratives peuvent s’adapter à la modalité d’échange voulue par les personnes.

FOI : Est-ce que, de temps en temps, le dialogue amène à la question du pardon ?

AM :

La demande de pardon ou d’excuse n’est pas la finalité de ces rencontres, mais ça peut être une attente.

Propos recueillis par P. Paté

Cet article fait partie du numéro 80 de la revue FOI

Dialoguer pour se comprendre

mars-avril-mai 2024

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