Xavier de Bénazé

Jésuite, licence canonique en éco-théologie (Centre Sèvres / Université de Roehampton), délégué Laudato Si’ pour la Province jésuite EOF, coordinateur du projet d’Éco-centre sprituel au Châtelard

6 juin 2024

Vie intérieure et écologie intégrale

Pour une conversion relationnelle

Soigner notre vie intérieure afin de redécouvrir et soigner notre relation à nous-même, aux autres, à la création et à Dieu, tel est l’enjeu actuel que rencontrent nos contemporains. Entre engagement écologique et spiritualité ignatienne, Xavier de Bénazé invite à oser une écospiritualité chrétienne.

« S’il est vrai que « les déserts extérieurs se multiplient dans notre monde, parce que les déserts intérieurs sont devenus très grands », la crise écologique est un appel à une profonde conversion intérieure. »

Une phrase, deux papes, et mille résonances qui peuvent inviter une créature humaine à prendre soin de sa vie spirituelle pour trouver sa place dans cet âge qu’on appelle Anthropocène. Anthropocène, l’Age de l’humain, une nouvelle ère dans l’histoire de notre planète Terre. Ce nom dit bien en un mot la fameuse « crise écologique et sociale » dans laquelle nous sommes et nous nous enfonçons. Voici l’Age de l’humain. Un humain avec une telle puissance par l’accès aux énergies fossiles qu’il en est arrivé à dominer tous les autres vivants, y compris « notre sœur mère la Terre » et même ses propres frères et sœurs en humanité mais qui ont le malheur d’être pauvres. « Clameur de la terre et clameur des pauvres », dirait le Pape François.

A cette rupture de la relation avec les autres humains et les autres vivants, s’ajoute pour beaucoup aujourd’hui une rupture de capacité à prêter attention à soi-même, à la vie intérieure qui fonde notre humanité ; et dans le même mouvement une rupture de notre ouverture à plus grand que nous, à notre relation à Dieu pour les croyants. Rupture d’alliance donc, avec soi-même, avec les autres humains, avec les autres vivants et avec Dieu. On comprend mieux que François et Benoît XVI prennent ensemble la parole pour pointer le risque majeur de cette situation et inviter à une profonde conversion.

Laudato si’ ne se contente en effet pas d’un simple diagnostic, elle offre un chemin de sortie de crise. Non pas d’abord une solution technique, économique, politique…

Certes l’encyclique de François « sur le soin 1 de la maison commune » va proposer de telles pistes et c’est heureux. En régime chrétien le spirituel ne plane jamais seul. Par vertu de l’Incarnation, spirituel et matériel sont alliés et non séparés. Mais cela n’empêche pas le Pape de pointer la racine de nos fragilités d’Anthropocène du côté d’une vie spirituelle desséchée. Si nous acceptons de suivre ce mouvement, quelles sont alors les perspectives qui s’ouvrent à nous ?

Nous replacer dans cet univers comme dans un tissu de relations vivantes et vivifiantes.

Il s’agit d’entrer dans une démarche d’écologie intégrale. Autrement dit, de convertir notre regard sur le monde pour ne plus y voir une machine que nous pourrions démonter et remonter à notre guise en étant les seuls vivants et en ayant évacué les superstitions d’un Grand Horloger. Mais pour nous replacer dans cet univers comme dans un tissu de relations vivantes et vivifiantes, avec quatre grands champs relationnels : relation à moi-même, relation aux autres humains, relation à la Création et relation à Dieu.
Un conversion relationnelle. Voilà l’enjeu spirituel.

Si l’invitation peut m’apparaître un peu planante, je peux faire ce simple exercice à mon prochain repas de nommer toutes les créatures humaines, organiques et inorganiques qui ont contribué d’une manière ou d’une autre à constituer cette assiette devant moi et qui s’apprêtent donc à prendre soin de moi en soulageant ma faim tout en me donnant une preuve bien concrète de l’amour de notre Créateur commun pour moi. Faites l’exercice, seul ou en famille. Vous verrez que rapidement votre « simple » assiette vue comme collection de briques nutritionnelles dans un monde machine va se mettre à déborder ; et si vous deviez inviter ne serait-ce que les autres humains qui ont contribué à ce repas autour de votre table, il vous faudrait ajouter plus d’une rallonge !

Oui, vraiment, entrer dans une vision relationnelle du monde est un enjeu spirituel majeur pour notre ère d’Anthropocène.

Nommer toutes les créatures humaines, organiques et inorganiques qui s’apprêtent à prendre soin de moi en soulageant ma faim tout en me donnant une preuve bien concrète de l’amour de notre Créateur.

Une fois ce cadre posé, s’ouvre alors devant nous une multitude de chemins de conversion et de promesses de vie spirituelle renouvelée et enrichie. Je ne prétends pas les décrire tous dans ce court article. Mais je voudrais évoquer deux pistes en particulier.

La première nous ramène au titre des Exercices Spirituels de Saint Ignace de Loyola : « Exercices spirituels pour se vaincre soi-même et ordonner sa vie sans se décider par quelque attachement qui serait désordonné ». Si nous écoutons ce titre avec une grille de lecture relationnelle, il me semble que nous pouvons entendre Saint Ignace nous pointer l’enjeu fondamental de notre chemin d’écologie intégrale.

Pour nous décider et trouver notre juste place dans cette Création en prenant soin de la relation à moi-même, à mes frères et sœurs humains et aux autres créatures, l’enjeu est d’abord de me réordonner à Dieu. Il y a ici un rappel essentiel : les quatre relations fondamentales de nos vies sont étroitement liées entre elles. Mais la relation à Dieu n’est pas complètement du même ordre que les trois autres. Elle est vitale. Elle est la source, le maintien dans l’existence et la fin des trois autres. La proposition de pédagogie spirituelle des Exercices va alors mener le retraitant en Première Semaine et lui proposer divers exercices pour se réordonner premièrement et fondamentalement à Dieu. En accueillant d’abord sa bonté originelle de Créateur par le Principe et Fondement. Puis en ouvrant nos vies à sa Miséricorde manifestée en Jésus-Christ. C’est ainsi « réordonné » dans sa relation vitale à Dieu que le retraitant pourra prendre les chemins de ce monde avec Jésus en Deuxième Semaine et tâcher d’y entendre l’appel de Dieu pour se situer de manière ajustée dans les trois autres relations fondamentales.

La seconde est que parmi ces trois autres relations fondamentales, il y en a une aujourd’hui qui se trouve particulièrement appauvrie chez beaucoup d’entre nous : la relation à la Création. Nos vies urbaines et techniques peuvent en effet nous maintenir dans l’illusion que l’absence de relations vivantes aux autres créatures est viable. Mais c’est un leurre. Il nous faut donc activement chercher à revitaliser cette relation fondamentale. Ce peut-être par des randonnées, le soin d’un potager ou d’une plante verte, la prière dans un parc public voisin, l’observation patiente de la faune et de la flore, la relecture de textes bibliques 2, la participation à des associations et mouvements citoyens de protection de la biodiversité… Les moyens sont divers, mais l’enjeu spirituel profond est le même : en quelque sorte, il s’agit de « ressusciter » tout un champ relationnel quasiment disparu de nos existences. Ce qui sortira de cette reconnexion ne peut pas se prédire d’avance. Mais c’est un premier pas indispensable pour notre conversion.

Comme toute conversion, le chemin relationnel de l’écologie intégral va nous prendre du temps. Personnellement et collectivement. En Eglise et en société. Mais c’est précisément car il prend du temps et n’est pas sans combats qu’il est essentiel qu’il soit nourri en profondeur. Osons donc vivre et développer une éco-spiritualité chrétienne ! L’Esprit qui souffle dans cet Age d’Anthropocène nous y invite. Entrons dans sa danse ! C’est sans doute le plus grand service que nous puissions rendre à toute la Création.

« La création attend avec impatience la révélation des fils de Dieu » (Rm8,19).

X.deB.

Centre spirituel du Châtelard (Francheville, 69)

L’éco-centre spirituel du Châtelard, aux portes de Lyon, est un centre spirituel jésuite qui a opté en 2023 pour Laudato si’. Mise en transition du lieu (nourriture, biodiversité, bâtiments), soin et développement de l’écosystème humain (jésuites, salariés, bénévoles) et développement de sessions et retraites éco-spirituelles sont les trois piliers de cette nouvelle orientation. Bienvenue pour une retraite des Exercices « classique » ou pour explorer une éco-spiritualité chrétienne qui nourrit l’écologie intégrale.

[1] La traduction officielle française a opté pour traduire le sous-titre de l’encyclique par « sauvegarde de la maison commune ». Mais que ce soit le latin, l’italien, l’espagnol ou l’anglais ont opté pour la notion de « soin » plus que de sauvegarde. En cela ces traductions sont plus fidèles à l’esprit de ce que propose Laudato si’ et plus proches d’un enjeu spirituel majeur de notre conversion : entrer dans une manière d’être au monde qui « prend soin ».
[2] Ex : Ps 103, Dn 3, Jb 38-42, Lc 12, Col 1, Rom 8, Ap 20-21

Cet article fait partie du numéro 81 de la revue FOI

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