Ryan Rabathaly

prêtre ccn, Martiniquais, vivant actuellement à Chartres

27 mars 2024

Table ronde « L’Eglise et le défi de la réconciliation de notre société face à son histoire. »

Pour une Eglise « créole »

Dans ces 50 dernières années, nous avons accueilli dans la Communauté du Chemin Neuf un appel particulier à l’internationalité qui nous conduit à faire vivre ensemble, quels que soient nos lieux communautaires, des frères et sœurs de différents pays, de différentes cultures, de différentes couleurs. Cet appel est un défi car notre désir de fraternité « mélangée/ métissée » se heurte souvent aux violences qui ont jalonné l’histoire de nos pays entre eux, aux injustice que font peser certaines sociétés sur d’autres, et par conséquent aux préjugés qui nous habitent les uns envers les autres

L’expérience du groupe MIM (Mémoire, Identité, Métissage)

Le point de départ de ma réflexion, c’est une expérience vécue personnellement et avec d’autres frères et sœurs de la Communauté du Chemin Neuf originaires de l’Ile de la Réunion, de l’Ile Maurice et de la Guadeloupe. Ce qui nous a mis ensemble, c’est la prise de conscience que nous étions affectés d’une manière ou d’une autre par les conséquences de l’histoire de la colonisation et de l’esclavage qu’a vécue chacune de nos îles.

Malgré les différences de nos histoires, certaines difficultés que nous vivions dans la fraternité au quotidien avec des frères et sœurs d’Europe en particulier, nous ramenaient à cette histoire de la colonisation et de l’esclavage de plusieurs façons :

  • la difficulté liée aux injustices actuelles dans nos îles, en grande partie conséquence du système colonial et esclavagiste ;
  • la dimension « raciale » qui marque en partie nos relations avec les autres (l’autre est soit noir, soit blanc, chabin, mulâtre…) ;
  • la mémoire blessée par les relations de domination des « maitres » blancs sur les « esclaves » noirs ;
  • la difficulté de se dire par notre identité à cause du métissage. Cette histoire a fait de nous des blancs, des noirs, des métisses…


Notre travail a d’abord consisté à faire une relecture des conséquences de la colonisation et de l’esclavage dans l’histoire de nos îles. Un travail de vérité et d’objectivité nécessaires et qui, pourtant, n’est souvent pas fait dans nos écoles. Un travail qui nous a permis de mettre des mots sur des situations encore vécues aujourd’hui. Ensuite, nous avons cherché à comprendre comment nous étions personnellement affectés par ces histoires collectives de nos îles, et comment cela impactait nos relations aux autres et l’appel que nous accueillons à vivre l’unité dans la fraternité. Cette expérience permet de relever plusieurs enjeux.

Quels sont enjeux de Salut dans cette histoire ? Personnellement, j’en vois trois types.

L’enjeu de guérison de nos mémoires individuelles.

La nécessité d’un travail de mémoire collective de l’histoire de la colonisation et de l’esclavage semble aujourd’hui évidente, puisque ce travail n’a pas été fait par nos sociétés. Sans mémoire collective, la violence qu’on a voulu oublier ou cacher continue de diviser ou resurgit sous d’autres formes. En même temps, il me semble qu’il y a aussi à s’engager pour un travail de guérison des mémoires individuelles, car la domination blesse l’estime de soi ; le préjugé racial blesse le regard porté sur l’autre ; la hiérarchisation raciale blesse l’égale dignité. Ce travail n’est pas toujours facile à mettre en œuvre.

L’enjeu de porter l’espérance de la réconciliation dans nos sociétés.

Parler de réconciliation quand on traite du sujet de la colonisation et de l’esclavage n’est pas facile, voire est très délicat, tant les conséquences injustes de la colonisation et de l’esclavage se font encore sentir aujourd’hui dans les rapports sociaux de nos territoires. Cependant, si l’Eglise ne se positionne pas du côté de l’espérance d’une réconciliation, comment aider à s’engager pour plus de fraternité dans nos sociétés ?

Si l’Eglise ne se positionne pas du côté de l’espérance d’une réconciliation, comment aider à s’engager pour plus de fraternité dans nos sociétés ?

L’enjeu de découvrir la richesse de nos cultures créoles.

Le travail de mémoire qui se poursuit doit intégrer une lecture lucide de l’histoire – prenant en compte les violences et les blessures entre groupe différents, mais également la force de vie et la fécondité qui ont pu se frayer un chemin par-delà les oppositions entre groupes.

Aujourd’hui, le processus de créolisation qui a conduit à l’émergence de nos sociétés «  créoles  » peut être vu comme un fruit jailli de la rencontre de ces apports divers de cultures amérindienne, d’Europe, d’Afrique, d’Inde, etc. Cette rencontre de différentes cultures dans nos îles a été forcée et on ne peut pas les détacher des violences vécues. Pourtant, de manière inattendue, imprévisible, c’est un fruit qui peut faire signe aujourd’hui, en particulier s’il est interprété à la lumière de l’appel à la fraternité.

Mon aspiration à une Église « créole » !!

Dans ce chemin vers plus de fraternité dans nos territoires, il y a certainement une priorité à trouver des chemins de dialogue pour que le travail de mémoire ouvre à des chemins de réconciliation, et à une espérance de plus de justice dans nos sociétés antillaises.

Puisqu’il s’agit pour nous de penser l’Eglise de demain, j’ose un qualificatif pour cette Eglise de demain, une espérance que cette Eglise soit dans sa communion et dans sa dynamique de catholicité une «Eglise créole » :

• Créole parce que blessée par la violence de l’histoire, et des injustices.

• Créole parce qu’appelée à résister à toute forme de colonisation.

• Créole parce qu’en chemin de réconciliation.

• Créole parce qu’enracinée dans plusieurs sources, l’Europe, l’Afrique, l’Asie, l’Amérique ……

• Créole parce que faisant communier des diversités qui sont ou qui ont pu être en conflit.

• Créole parce qu’appelée à être pont par vocation, un lieu où les cultures se rencontrent.

• Créole parce qu’elle fait dialoguer les particularités des cultures du monde. En ce sens, elle est « universelle » et catholique.
R.R.

Retrouvez la table ronde sur Chemin Neuf Media

Cet article fait partie du numéro 80 de la revue FOI

Dialoguer pour se comprendre

mars-avril-mai 2024

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