Ghada Hatem-Gantzer

gynécologue obstétricienne Maison des femmes de Saint-Denis

3 janvier 2023

Maison des femmes de Saint-Denis

Prendre en charge la violence faite aux femmes

D’origine libanaise, le Dr. Ghada Hatem lutte depuis de nombreuses années contre la violence faite aux femmes. En juillet 2016, elle fonde la Maison des femmes, un lieu de prise en charge unique des femmes en difficulté ou victimes de violences. Elles y sont accueillies, soignées, accompagnées. Parce que les violences faites aux femmes, c’est encore d’actualité et que cela nous concerne tous, voici son témoignage.

La violence, un sujet de société, un problème de santé publique

En 1996, l’Assemblée mondiale de la Sante a adopté une résolution déclarant la violence comme problème de santé publique majeur et croissant dans le monde, avec de graves conséquences pour les personnes, les familles, les communautés et les pays. Aucun pays, aucune religion, aucun milieu social ne sont épargnés. Et dans une France multiculturelle, on ne peut faire l’impasse sur les violences liées aux traditions néfastes ( mariages forcés, excision, ou injonction de virginité). Ignorés ou mal pris en charge, les antécédents de violence laisseront de profondes séquelles sur la santé somatique et psychique, mais également dans tous les domaines de la vie, familiale, affective, professionnelle ou sociale des victimes. Les femmes ne sont évidemment pas les seules à subir, mais elles sont numériquement les plus impactées par les violences sexuelles et sexistes, lesquelles s’appuient sur une longue tradition patriarcale.

Bien qu’Olympe de Gouges, guillotinée en 1793, ait écrit dans sa déclaration des droits de la femme et de la citoyenne que si la femme avait le droit de monter à l’échafaud elle devait avoir aussi le droit de vote, Napoléon n’hésite pas à consacrer l’infériorité de la femme à l’homme dans son code civil en 1804. Il acte ainsi de multiples interdictions : accéder aux lycées et aux universités, signer un contrat, gérer ses biens, accéder aux droits politiques, travailler sans l’autorisation de son mari, toucher son salaire, voyager…Il va même jusqu’à décréter le devoir conjugal comme étant une obligation en 1810 !

L’incapacité civile des femmes ne sera levée qu’en 1938, le droit de vote pour les femmes sera acté en avril 1944, le droit de travailler sans l’autorisation du conjoint en  

1965, le passage de la puissance paternelle à l’autorité parentale en 1970 et enfin, la reconnaissance du viol entre époux en 1992. On revient donc de très loin.

Chiffres et données essentiels

Différentes enquêtes menées en France montrent que :

• 10% des femmes sont victimes de violences conjugales chaque année en France, soit 213 000 femmes ;

• 94 000 sont victimes de viols ou tentatives de viols chaque année ;

• seulement 18% des victimes de violences conjugales déposent plainte ;

• 143000 enfants sont exposés chaque année à des violences conjugales ;

• 120 000 femmes victimes d’excision vivent en France ;

• un enfant meurt tous les 5 jours sous les coups de ses parents.

En Californie, les conclusions de l’étude ACE (Adverse Childhood experiences) -programme de recherche mené entre 1995 et 1997- sont quant à elles édifiantes : il existe un fort lien de causalité entre les traumatismes de l’enfance et les problèmes de santé et sociaux à l’âge adulte. Ce lien augmente avec le nombre d’événements traumatiques subis, qu’il s’agisse de violences physiques, sexuelles ou psychologiques, de négligence affective etc… Les professionnels de santé doivent donc interroger systématiquement leurs patients pour leur permettre de révéler les violences subies.

Mais ces violences ne concernent pas que les médecins, les policiers, les juges ou les travailleurs sociaux ! Elles sont l’affaire de toutes et tous, et se retrancher derrière le respect de l’intimité et de la vie privée n’est plus une option.

Nous savons, par exemple, aujourd’hui que le violeur est rarement un inconnu rencontré au coin d’un bois ou dans un parking, mais le plus souvent un proche. Nous savons aussi, même si cela nous fait violence, que la maison est l’endroit le plus dangereux pour les femmes et les enfants.

La Maison des femmes, un modèle de prise en charge holistique

Demander à une patiente pourquoi elle veut une césarienne à tout prix, c’est lui permettre de révéler l’inceste subi dans son enfance. Interroger une autre sur sa prise de poids à l’adolescence, c’est lui permettre d’évoquer un viol dans la cage d’escalier. Questionner une troisième pour savoir si elle a parfois peur de son conjoint, c’est aborder de front la question de la violence conjugale.

Quant aux situations de handicap, elles augmentent significativement les risques de violences, à la maison, au travail ou dans l’espace public.

Les professionnels de santé doivent donc interroger systématiquement leurs patients pour leur permettre de révéler les violences subies. Mais en l’absence de formation adaptée, ces révélations peuvent s’avérer angoissantes et nous faire sentir impuissants.

C’est pour offrir une tentative de réponse que nous avons imaginé un parcours de soins dédié à cette thématique et conçu un lieu où des professionnels d’horizons divers travailleraient ensemble, dans le respect du secret partagé : la Maison des femmes de Saint-Denis.

Cette structure innovante ouverte en 2016 abrite désormais 4 unités de soins :

L’unité « Centre de santé sexuelle et de planification familiale » qui assure l’accès à la contraception et à l’avortement, mais aussi la prévention des violences dans les collèges et lycées. • L’unité « Violences » qui offre un parcours de soins personnalisé à chaque patiente.

• L’unité « mutilations sexuelles » qui permet une triple prise en charge : psychologique, sexologique et chirurgicale (plasties du clitoris) si nécessaire.

• L’Unité « Coralis H24 » qui accueille en urgence, directement ou sur réquisition, les patientes victimes de viols.

Ces unités s’appuient sur de nombreuses ressources transversales. Les ateliers, bien sûr, qui permettent aux patientes de reprendre confiance et de sortir de l’isolement, que ce soit par la pratique du karaté, de la danse, du théâtre, du jardinage… Mais aussi la possibilité de déposer plainte au sein de la structure auprès de policiers formés et volontaires, de bénéficier d’une prise en charge juridique ou d’un accompagnement vers l’emploi.

Enfin, nous of frons une évaluation de l’état médico-psychologique des enfants qui accompagnent leur mère, reconnus depuis peu comme victimes à part entière et non uniquement témoins des violences au sein du foyer. Un foyer d’hébergement dédié aux jeunes femmes sans enfants âgées de 18 à 25 ans complète notre prise en charge.

Cette prise en charge holistique est rendue possible par l’implication sans faille d’une équipe soignante, et par le soutien de nombreux bénévoles conscients du rôle que la société, dans son ensemble, doit jouer dans cette triste partition.

Cette prise en charge holistique est rendue possible par l’implication sans faille d’une équipe soignante, et par le soutien de nombreux bénévoles conscients du rôle que la société, dans son ensemble, doit jouer dans cette triste partition. En effet, chacun de nous, s’il y prête attention, est témoin tous les jours de violences dans son environnement immédiat, familial, amical et professionnel. Et chacun de nous peut décider d’intervenir, de protéger les victimes et de témoigner son désaccord face aux attitudes intolérables des agresseurs.

La duplication et le collectif Re#Start, professionnels et mécènes

Conçue dans une perspective d’expérimentation, la Maison des femmes a très rapidement trouvé son public et convaincu de son utilité. Plusieurs équipes hospitalières ont pu s’inspirer de notre modèle. Aujourd’hui plus de 14 villes disposent d’une Maison des femmes, et une dizaine d’autres sont en gestation. Afin d’accompagner ces structures au mieux et de partager nos expériences et nos données, nous avons créé un collectif, Re#Start. Les mécènes historiques de la Maison des femmes sont de leur côté organisés en collectif et soutiennent financièrement les nouvelles Maisons. La mise en commun des données du collectif nous permettra certainement de mener à bien des actions de plaidoyer et d’être force de proposition au service de politiques publiques engagées. Mais sans un véritable engagement citoyen massif au bénéfice de cette cause, le cercle vicieux ne saurait être rompu.

Cet article fait partie du numéro 76 de la revue FOI

Ecouter la voix des femmes

mars-avril-mai 2023

Regard sur le monde  

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