P. Jean-François Chiron

Enseigne l'Ecclesiologie à l'Université catholique de Lyon

1 décembre 2021

Point de vue ecclésiologique

Prendre la parole dans l’Église

Parmi les recommandations de la CIASE qui impliquent une réflexion théologique que l’Eglise de France et l’Eglise universelle doivent mener, la question de la parole est centrale. Comment trouver les moyens d’une prise de parole plus libre et plus responsable au sein de l’Eglise ? Voilà qui rejoint l’appel du pape François à une démarche synodale sur la synodalité, un chemin de partage de nos expériences et de nos espoirs.

Les théologiens moralistes ont, depuis longtemps, souligné l’importance sociale de la parole humaine ; importance qui vaut aussi pour les membres d’une société donnée. Ils aimeront avoir recours au terme de « médiations » : entendons par là les réalités, d’ordre humain, présentes normalement dans toute société, et par lesquelles passe l’humanisation des membres de cette société. Pensons à l’argent, à la sexualité, au pouvoir, et, donc, à la parole. De la relation que chacun entretient avec ces réalités dépend son humanisation – qui peut être une « déshumanisation » si la relation à ces réalités est, plus ou moins gravement, faussée. Et c’est bien de la façon dont une société donnée envisage la relation globale qu’elle entretient avec ces réalités que dépend l’humanité qu’elle peut représenter ou promouvoir. On sait à quel point le jeu de la parole peut être faussé dans une organisation de type sectaire, entre monopole verbal d’un gourou tout-puissant et manipulations de tous ordres. Les conséquences sont graves pour les personnes ; se remettre d’une telle épreuve passe par un réapprentissage de la parole énoncée et reçue.

L’importance de la médiation « parole », dans la société Eglise (ici l’Eglise catholique) ne doit donc pas être sous-estimée. Une Eglise qui, trop souvent, a pu laisser croire qu’on pouvait, sinon se passer des médiations que nous venons d’évoquer, du moins les dépasser, alors qu’elles sont, comme on dit, « incontournables » : c’est une mise en oeuvre du principe selon lequel « la grâce ne détruit pas la nature » : elle doit l’assumer et, si possible, l’accomplir. La tradition catholique, surtout à l’époque moderne, a mis l’accent sur une régulation stricte de la parole publique en Eglise. Pensons aux modalités régissant la censure préalable (imprimatur…) ou a posteriori (Index) des publications. Pensons à la réservation de la prise de parole, dans les églises, aux ministres ordonnés. Cette discipline passablement stricte a pu prendre l’aspect d’un monopole de la parole publique, réservée aux clercs, et rigoureusement régulée. Notons à cet égard que la parole épiscopale, y compris magistérielle, s’est progressivement trouvée étroitement surveillée (le mot n’est pas excessif) depuis Rome, à l’époque contemporaine surtout.

Le concile Vatican II (1962-1965) fut vécu comme un moment de libération de la parole. D’abord de la parole épiscopale : le symbole en est la prise de parole, au début du concile, de cardinaux demandant que les membres des commissions ne soient pas nommés par Rome mais librement élus par l’assemblée. C’est cette initiative qui a permis une parole libre, celle des évêques, certes sous l’autorité du pape, et en lien avec la parole des théologiens experts, elle-même rendue plus libre. Il y a là une expérience qui peut rester fondatrice pour l’Eglise d’aujourd’hui.

Mais la « prise de parole » a aussi été le fait de nombre de fidèles. Il est vrai que cela correspondait à l’esprit du temps, celui des années 60. Beaucoup de choses furent dites, et il n’est pas forcément regrettable qu’un bon nombre soient tombées dans l’oubli. Quoi qu’il en soit, le passage des années a vu, dans l’Eglise catholique, un retour à une parole plus contrôlée. Pensons, par exemple, aux synodes d’évêques réunis régulièrement à Rome : les témoignages unanimes montrent que la Curie surveillait de près les propos qui pouvaient être tenus par les évêques. Pensons aussi aux synodes diocésains, dont les règlements, en vertu des documents romains, excluaient tout ce qui pouvait passer pour une remise en cause, non seulement de la doctrine, mais de la discipline catholique. A contrario, on sait que les papes n’ont jamais autant parlé, ou écrit, que depuis le milieu du XXe siècle, au point que leur discours a pu sembler occulter tout l’horizon, au risque d’ailleurs d’une certaine dévalorisation – on sait que c’est l’effet de toute inflation.

C’est dans ce contexte que le pape François, lors, précisément, d’un synode d’évêques, en 2014, a appelé les fidèles – à commencer par les évêques, à une vraie « parrhésia », que le même pape a défini dans une homélie comme le fait de parler avec courage et franchise : dire les choses clairement, oser les dire. Ce qui signifie, notons-le, pouvoir les énoncer sans crainte de représailles : le même pape a bien dit que « l’Eglise synodale est une Eglise de l’écoute ». Il convient que chacun soit prêt au travail (c’en est un) qui consiste à savoir écouter, y compris ce que l’on préférerait ne pas entendre. Tel est le prix d’une liberté de parole. Une liberté, certes, qui n’est pas l’anarchie : on peut relire et méditer à cet égard le récit de l’assemblée de Jérusalem (Ac 15), récit d’une assemblée vraiment fondatrice. Et c’est bien par une parole à la fois libre et régulée qu’un consensus peut être atteint, dès lors qu’une décision doit être prise.

Est-ce à dire que, dans l’Eglise catholique, toutes les paroles se valent ? Que tous ceux qui prennent la parole ont la même autorité ? Il peut en aller ainsi (en fait, plus ou moins) dans des Eglises de tradition plus démocratique. Ce n’est pas le cas en catholicisme. On peut résumer les choses en disant que, quoi qu’il en soit d’une parole ouverte à tous, le dernier mot revient à un seul. Pape dans l’Eglise universelle, évêque dans le diocèse, curé dans la paroisse. Telle est la théologie du ministère ordonné (évêque et prêtre) dans l’Eglise romaine, et on peut la considérer comme traditionnelle. Tout est-il dit pour autant ? Deux perspectives sont envisageables. On peut proposer de remettre en cause le principe. Les décisions finales seraient alors le fait de collèges, où la majorité des suffrages emporterait la décision : une dimension vraiment démocratique serait alors honorée. Selon des modalités diverses, on retrouve ces pratiques dans les Eglises protestantes. Mais si l’on veut, plutôt qu’une révolution, envisager une réforme, on dira qu’on peut travailler non pas tant sur le dernier que sur « l’avant-dernier » mot. Bien des choses dépendent en effet de la parole échangée qui précède, ou non, la décision finale. Notons qu’il ne s’agirait pas (ou plus) de simples consultations, plus ou moins formelles, mais d’un véritable débat, d’une délibération en commun, honorant la « parrhésia » invoquée par le pape François. Une décision prise de façon solitaire, « tombant du ciel », ne serait, de toutes façons, pas reçue par nos contemporains, y compris catholiques. Pas plus que ne serait longtemps toléré un fonctionnement du type : « neuf non, un oui, les oui l’emportent ».

Ce qui doit aussi être pris en considération, dans une telle perspective, c’est la responsabilité de ceux qui décident : responsabilité devant l’instance supérieure, mais aussi devant les égaux et les collaborateurs de tous ordres. Responsabilité qui implique d’assumer la décision prise, et d’en rendre compte. L’autre terme à honorer serait celui de transparence. Et la parole publiquement échangée est bien une garantie de transparence. Responsabilité et transparence, c’est sans doute ce qui a trop manqué à l’Eglise, avec, on en a pris conscience, une pratique du secret souvent délétère, à commencer par le silence de fait imposé aux victimes de violences sexuelles. On mesure donc les enjeux d’un recours ajusté à la parole dans l’Eglise. La théologie et la pratique des ministères ordonnés, d’évêque et de prêtre surtout, sont en cause ; mais aussi ce à quoi sont appelés celles et ceux qui, à tous les niveaux, se sentent concernés par la vie et l’avenir de la communauté ecclésiale. Une vraie synodalité en dépend.

Cet article fait partie du numéro 71 de la revue FOI

« La parole est à chacun! »

décembre 2021-janvier-février 2022

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