Olivier Leborgne

évêque d’Arras, Boulogne et St Omer.

21 décembre 2023

Accueil des migrants

« Quand le pauvre est au centre, tout le monde trouve sa place ! »

Évêque d’Arras depuis trois ans, Monseigneur Olivier Leborgne est connu pour son soutien aux migrants de Calais. L’auteur du livre Prières pour le temps présent (oct 2022), un texte poignant et engagé pour interpeller les consciences, répond aux questions de Chemin Neuf Media.

La question migratoire, telle qu’elle se pose aujourd’hui, est comme une concentration de tous les maux de notre temps. Crise économique, internationale, crise écologique, crise politique… Il y a de la violence, la guerre, crise des relations internationales, crise de la famille…

Il y a une concentration des maux qui est très impressionnante, quelque chose qui se délite dans notre humanité, auquel il faut qu’on se rende présent.

Tout d’abord, je voudrais remercier tous ceux qui font quelque chose, et il y en a beaucoup. Par exemple, je suis émerveillé par le travail du Secours Catholique et de tant d’autres associations, moins connues, confessionnelles ou non, qui font un boulot remarquable.

Un chrétien ne peut pas se résigner à ce que, sous prétexte de réalisme, on passe en pertes et profits des frères et sœurs humains. Il n’est pas supérieur aux autres, il n’a pas toutes les solutions. Mais, parce que Christ est ressuscité, nous ne pouvons pas nous résigner. Je crois que chacun peut au moins prier. Et la prière est un risque, parce qu’elle libère des peurs, elle éclaire l’intelligence et elle pourrait mener à l’action.

Je n’ai pas tellement envie, moi qui suis devenu sensible à cette question, comme évêque d’Arras, donc, de Calais, de dire « tu dois faire quelque chose ». Mais plutôt « : « Parce que Christ est ressuscité, on peut ». Alors, plongeons-nous en Christ, laissons-le guérir nos peurs et nourrir notre intelligence, et allons-y.

La Doctrine Sociale de l’Eglise catholique nous donne trois repères importants.
La première chose, c’est la dignité de la personne humaine. Quand vous rencontrez un migrant en face de vous, c’est un visage. A son sujet, je peux me dire : « Tu as donc été créé toi aussi à l’image de mon Seigneur et pour sa ressemblance. Toi aussi, tu es de ceux que le Christ veut sauver ». La dignité inaliénable de la personne humaine. Aucun réalisme ne justifie qu’on passe en perte et profits une personne humaine.

Un chrétien ne peut pas se résigner à ce que, sous prétexte de réalisme, on passe en pertes et profits des frères et sœurs humains.

La deuxième chose, c’est ce qu’on appelle la loi naturelle, c’està-dire la capacité de la raison à trouver le bien. Les hommes de bonne volonté, croyants ou non, s’ils réfléchissent en raison et pas en émotion, peuvent trouver des chemins du bien.

La troisième chose, c’est la désignation universelle des biens. La propriété privée est reconnue, mais pas comme une captation. Elle doit être un soin de la création au service du bien de tous. La propriété privée ne peut pas être une appropriation.

On a l’impression qu’on ne peut agir que sur des sujets périphériques. Mais allons-y, parce que, peut-être qu’en touchant aux périphéries, un jour on fera bouger le cœur. Alors, arrêtons de dire qu’on ne peut rien faire.

Je vois aussi des hommes et des femmes qui ne font pas de bruit, mais qui donnent le verre d’eau de l’Evangile. A Calais, je vois des gens qui sont agacés par la présence des migrants et qui, pourtant, ne ferment pas la porte, et vont aider à un moment précis. C’est un signe d’espérance.

Du coup, mon signe d’espérance, c’est que les chrétiens prennent au sérieux la prière. Prier, ce n’est pas se débarrasser du problème entre les mains de Dieu, c’est se laisser humaniser par l’Esprit Saint, au risque qu’il nous dise : « J’ai entendu ta prière, et tu vas être le premier à y répondre, et je vais te donner ma force ». Le Christ est ressuscité. Il faut que nous y croyions.

Dans une recherche œcuménique, l’engagement et la réflexion au sujet des défis de notre monde sur la place des plus pauvres et sur la dignité des pauvres peut être un ressort extraordinaire. Je me demande si le pauvre n’a pas un rôle à jouer dans l’unité des Chrétiens. N’est-ce pas lui qui fait l’unité ? Le Christ est arrivé chez nous comme un pauvre. Il n’y avait pas de place pour l’accueillir. Il a pris la place de ceux qui n’ont pas de place. Il a vécu l’exil en Egypte. Il est rentré chez nous vraiment sous la forme de la pauvreté, de manière tout à fait inattendue.

Le Christ, c’est notre unité. A la synagogue de Nazareth, il a annoncé que la prophétie d’Isaïe allait se réaliser en lui : « Je suis venu annoncer la bonne nouvelle aux pauvres », en précisant : « C’est aujourd’hui que ça se réalise ». Le Christ rejoint le pauvre pour que tout le monde trouve sa place. Ce n’est pas pour opposer riche et pauvre. C’est quand le pauvre est au centre, que tout le monde trouve sa place.

Propos recueillis par F. Nouschi

La journée mondiale des pauvres à Arras

A l’occasion de la Journée Mondiale des Pauvres, le diocèse d’Arras a organisé un accueil inédit au sein de la cathédrale. Dans cette région où la pauvreté économique se conjugue avec les flux importants de migrants en route pour l’Angleterre, environ 400 personnes dans la précarité ont répondu présent à l’invitation de l’évêque. Avec 100 bénévoles sur place, ils ont prié, partagé sur la parabole des talents et poursuivi les échanges autour d’un repas servi par des scouts. Comme un rappel que nos lieux de culte doivent être ouverts afin que puisse s’y vivre la plus simple expression de la charité : partager un repas ensemble. F. Nouschi

Cet article fait partie du numéro 79 de la revue FOI

PAUVRETE ET VULNERABILITE

décembre 2023-janvier-février 2024

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