Eglise et réseaux sociaux

« Que feriez-vous si votre service du dimanche n’existait pas ? »

Une discussion passionnante et inspirante avec Brady Shearer. Ce jeune Canadien de 29 ans est le fondateur et directeur de "Pro Church Tools" (« Outils pour l’église »), une plateforme chrétienne qui aide les églises à repenser leur mission et leur présence en ligne dans les 167 heures de la semaine qui suivent la messe/service du dimanche. Il répond aux questions de Kinga Lakatos (FOI) sur l'importance et les règles de ce nouveau champ de mission, les plateformes de médias sociaux.

F.O.I : Comment est née l’idée de « Pro church tools » ?

Brady Shearer : Pendant mes études pour obtenir le diplôme de théologie pour devenir pasteur de jeunes, en troisième année, j’ai travaillé dans une église où j’étais directeur des médias. C’était à mi-temps, 20 heures par semaine et je n’avais aucune compétence à l’époque. Mais, le pasteur m’a mis une caméra dans les mains et m’a donné un ordinateur en me demandant de m’occuper de toutes les communications de la paroisse (vidéos, médias sociaux et autres médias). Il m’a dit : « Nous savons que tu n’as pas beaucoup de compétence, mais nous avons la conviction que tu peux les acquérir sur le terrain, alors vas-y ! ». En regardant autour de moi, je voyais les étudiants en théologie et je me disais : « Ils auront besoin de toutes les compétences dont j’ai besoin moi-même, ils seront des leaders de louange, pasteurs de jeunes, ils implanteront leurs propres églises, donc ils auront tous besoin de comprendre comment fonctionne une caméra et ce que sont les médias sociaux ».

Et donc, tout en apprenant les compétences dont j’avais besoin, j’ai commencé à les leur enseigner. C’est de là que vient « prochurchtools.com », j’ai lancé une chaîne Youtube, un podcast, j’ai commencé à écrire des contenus et à enseigner toutes les compétences que j’apprenais. C’est donc là que tout a commencé.

J’étais marié depuis peu et nous habitions dans un appartement d’une chambre. Chaque jour, j’installais tout le matériel pour filmer dans le salon, puis le désinstallais le soir, car c’était aussi l’endroit où nous mangions. C’était il y a sept ans ; maintenant, nous sommes une équipe de vingt personnes et nous avons trois sites différents, mais nous faisons la même chose depuis le début. C’est-à-dire enseigner ces compétences aux églises ou, comme nous aimons le dire, « Aider les églises à traverser le plus grand changement de communication des 500 dernières années ».

F.O.I. : S’occuper des médias sociaux et de la communication dans l’Eglise nécessite tout un concept, des connaissances, du temps et des ressources. A votre avis, est-il important d’investir dans ce domaine et comment peut-on le faire efficacement même si l’on n’est pas un professionnel ?

B.S. : Pour commencer, je tiens à dire qu’il n’y a pas de professionnels. Les médias sociaux ont environ 10 ans, Facebook, la plateforme la plus ancienne, a ouvert en 2007. Ce sont de nouvelles constructions dans la culture. Je nous compare à des pionniers qui arrivent dans un nouveau pays. Au Canada, les gens sont venus, et le réveil fut brutal, parce qu’il faisait très froid, et la première décennie était difficile. Ces pionniers ont dû trouver comment vivre, travailler le sol en été et comment survivre en hiver. Ils n’étaient pas des professionnels, ils voulaient juste survivre une année de plus.

Aujourd’hui, ce n’est pas une terre physique que nous devons découvrir, mais une terre « en ligne ». Je repousse cette idée de « professionnels ». Je préfère utiliser le mot « praticiens », nous sommes essentiellement des étudiants du jeu, des médias sociaux. Les choses changent si rapidement. Il y a un mois et trois jours, on a annoncé « Instagram reels », un nouveau format d’affichage sur Instagram. Donc, si vous étiez un expert il y a un mois et trois jours, vous ne l’êtes plus aujourd’hui. Nous ne faisons que commencer, nous sommes tous nouveaux. Vous n’avez donc pas à vous inquiéter.

Mais si vous me demandez pourquoi nous devons être là, je dirais que c’est à cause de cette idée de l’« attention » aux autres et des autres, la marchandise la plus précieuse qui existe dans le monde. Nous aimons à penser, en tant que disciples du Christ, que nous avons la plus grande histoire de tous les temps. Mais, quand vous n’avez pas l’attention de quelqu’un, peu importe à quel point cette histoire est étonnante, vous ne pourrez pas la partager avec lui. Le réseau social est donc étonnant, il n’y a vraiment rien de tel dans l’histoire de l’humanité.

En Amérique, en 2005, 5 % de la population active était présente sur les réseaux sociaux, aujourd’hui, c’est 75 %. En 15 ans, les médias sociaux sont donc devenus les forces dominantes. Pas seulement en nombre de personnes qui utilisent ces plateformes, mais aussi en termes de fréquence. Ainsi, parmi toutes les grandes plateformes sociales – Youtube, Instagram, Facebook etc.. les personnes qui y sont actives les utilisent tous les jours. Cela a commencé comme un « truc de jeunes », comme le font la plupart des grands changements, mais maintenant la société est largement représentée : chaque ethnicité, chaque sexe, les écarts d’éducation, les écarts de niveau de revenus, tout le monde est actif sur ces plates-formes. Pensez-y donc de manière pratique : « J’ai la plus belle histoire de tous les temps, je veux la partager avec les gens, où dois-je aller ? ». Allez là où les gens sont et faites des disciples, allez au bout du monde. Nous pouvons aller là où sont les gens : c’est le media social !

Allez là où les gens sont et faites des disciples, allez au bout du monde. Nous pouvons aller là où sont les gens : c’est le media social !

F.O.I. : On entend souvent dire qu’Internet est le 6eme continent. Cela signifie donc que nous devons repenser et nous réinventer en tant qu’église d’une manière ou d’une autre, pour être présents sur ce nouveau continent. Dans quels domaines, selon vous ?

B.S. : En fait, nous devons « prendre » la mission de nos églises et trouver le moyen de remplir cette mission sur les plateformes sociales. Généralement, l’impulsion de l’église est d’utiliser les médias sociaux pour promouvoir ce qu’elle fait. Et c’est un bon point de départ, mais ce n’est pas vraiment la façon dont les médias sociaux sont censés être utilisés. Quelle est la mission des églises ? C’est aimer Dieu, aimer les autres et faire des disciples, et aider les gens à faire cela aussi. C’est le plus grand commandement dans la Bible. Et la question que nous devons nous poser est la suivante : « Comment utiliser les médias sociaux pour remplir la même mission ? ».

Et depuis des années, je demande aux églises de réfléchir à cette question : « Comment rempliriez-vous votre mission si votre service du dimanche n’existait pas ? ». La pandémie mondiale l’a malheureusement fait devenir réalité pour chaque église. Je n’ai jamais suggéré que ce que nous faisons sur les réseaux sociaux remplace ce que nous faisons en personne ! Je pense que le ministère en personne et le ministère en réseau social doivent être partenaires. L’essentiel est d’utiliser chacun d’eux pour le rôle unique qu’il joue. Ils ne travaillent pas ensemble si nous utilisons le social juste pour promouvoir ce qui se passe en personne. Ce n’est pas pour cela que les gens utilisent les médias sociaux. Les gens utilisent le social pour se divertir, obtenir des informations, ils l’utilisent pour passer le temps. C’est fondamental. Donc si vous utilisez le social uniquement pour promouvoir, vous n’aurez pas d’impact. Par exemple, vous voulez annoncer une soirée de prière. Il y aura une différence entre faire la publicité pour cet événement qui aura lieu dans les jours prochains et dire : « Vous êtes en ligne, nous aimerions que vous veniez à la prière, mais pourquoi ne pas prier tout de suite et utiliser utilement une partie du temps que vous passez en ligne ? ».

F.O.I. : « Naviguer à travers le plus grand changement de communication de ces 500 dernières années », cela semble exaltant. Comment le vis-tu ?

B.S. : Il y a 500 ans, l’imprimerie est apparue, la Bible est devenue disponible et les gens ont pu lire par eux-mêmes et se dire : « C’est un peu différent de ce que je pensais ». Quelque chose de similaire est en train de se produire maintenant parce que chacun peut avoir sa propre plateforme pour partager ses opinions. Cela supprime les gardes-barrières (gatekeepers). Comme l’imprimerie a supprimé les gardiens des Ecritures, maintenant, nous assistons au même phénomène.

Ce qui m’inspire le plus, c’est la possibilité d’être en contact avec les gens, alors que cela semblait impossible. Cela signifie que nous avons la possibilité d’effectuer des changements de vie et d’inspirer les gens à suivre Jésus d’une manière qui n’a jamais existé auparavant ! Et c’est un privilège incroyable !

Je suis né en 1991. Je n’ai pas choisi ni où ni quand je suis né. Mais je suis tellement reconnaissant d’être né à cette époque ! C’est tout simplement fou d’y penser, parce qu’il est si difficile de comprendre la quantité de possibilités et d’opportunités qui existent maintenant. C’est notre responsabilité d’utiliser ces opportunités autant que possible pour aider à changer des vies et faire le bien.

F.O.I. : Mais comment mesurer ce changement de vie ? Normalement, de manière traditionnelle, nous le mesurons par la participation à nos événements. Mais les médias sociaux sont un monde différent, comment pouvez-vous savoir qu’il y a eu une « prochaine étape », un changement de vie ?

B.S. : Mon point de vue est que ce que nous faisons a des conséquences sur la terre, donc pour moi il est important d’être efficace. Je fais tout ce que je peux pour faire la différence. Et la seule façon de le faire, c’est d’avoir un moyen de mesurer et d’évaluer ce que je fais.

En Amérique du Nord, mais aussi dans une grande partie des églises occidentales, nous comptons la fréquentation et nous pensons avoir rempli notre mission. Donc, quand les gens viennent à l’église, nous disons : super, nous avons fait notre travail. Mais comme je l’ai déjà dit, la mission de nos églises n’est pas d’amener les gens à assister à nos services ! La mission est d’aider les gens à aimer Dieu, à aimer les autres et à faire des disciples !

Donc, ce que nous encourageons les églises à faire, c’est d’abandonner la fréquentation comme premier critère d’évaluation pour les « prochaines étapes » ! Assister au service est un type de « prochaine étape », mais il en y a une vingtaine d’autres : donner, servir en étant volontaire, rejoindre un petit groupe… Et lorsque vous commencez à suivre toutes ces étapes ensemble, vous obtenez une image plus claire de la direction que prend votre église.

« La mission de nos églises n’est pas d’amener les gens à assister à nos services ! La mission est d’aider les gens à aimer Dieu, à aimer les autres et à faire des disciples ! »

F.O.I. : Revenons aux médias sociaux, parce que tu as dit que nous n’avons pas à nous inquiéter, car tout le monde « apprend » dans ce domaine et tout change si rapidement. Mais on peut le faire de manière efficace ou moins efficace. Quelles sont les erreurs les plus courantes des églises sur les médias sociaux et comment peut-on les corriger ?

B.S. : L’une d’entre elles est l’irrégularité. La clé du succès dans le domaine des médiaux sociaux est simplement un effort durable sur le long terme. Le social est une affaire de relations humaines, il n’y a pas moyen d’accélérer les choses. Vous devez réfléchir : comment puis-je publier de manière cohérente sur les plateformes que j’ai choisies et comment puis-je faire en sorte que cela soit durable pour les dix prochaines années ? La plus grande erreur est donc la rareté. Vous postez pendant un certain temps puis vous disparaissez, vous revenez et vous disparaissez à nouveau, vous ne pouvez pas réussir sur les médias sociaux de cette façon.

La deuxième erreur est d’utiliser les médias sociaux pour faire la publicité et non pour faire votre pastorale. Comme nous le disons : les médias sociaux sont une pastorale, ce n’est pas un moyen de faire la publicité pour les pastorales.

Et la troisième qui me vient à l’esprit est de faire en sorte que tout tourne autour de vous et de votre église et de ce que vous faites et n’implique pas votre congrégation. L’un des meilleurs posts que vous pouvez poster pour votre église consiste donc à poser des questions. Je vous donne donc trois exemples.

Numéro un : « Quel est le passage de l’Écriture qui vous a permis de traverser une période difficile ? ». Et vous demandez à vos paroissiens de vous raconter leur histoire.

Deuxième question : « Nommez un chant de louange qui vous tient à cœur ».

Et le numéro trois : « Quelle est la première voiture que vous avez possédée ? ». Tu peux me demander : « Qu’est-ce que cette question a à faire avec l’église ? ». Il y a beaucoup de choses que nous faisons dans notre pastorale qui n’ont rien à voir directement avec Jésus. Ce genre de questions reçoit par exemple une centaine de réponses, du genre : « Ma première voiture était une Chevrolet 1996 Malibu et elle était verte, je ne l’ai eue qu’un an, puis elle est partie en fumée parce qu’elle était si vieille ». Lorsque cette personne va à l’église, maintenant, on sait cela d’elle. On peut s’approcher d’elle et lui dire : « Hé, j’ai vu que tu avais cette Chevrolet Malibu 1996, elle était verte et elle fumait, c’est drôle ! ». Et peut-être qu’on s’était vu le dimanche, mais sans se rencontrer. Maintenant nous avons quelque chose à nous dire qui a commencé en ligne et s’est déployé hors ligne. Toute relation peut commencer par une relation de base comme celle-là.

F.O.I. : Comment pourriez-vous encourager les églises qui pensent encore que le monde en ligne n’est pas naturel, pas réel et compliqué pour y être présentes ?

B.S. : Oui, cela peut être dur, surtout lorsque votre église compte davantage de membres âgés, ce qui est très courant pour la plupart de nos églises.

Je propose un exercice d’imagination : pensez à la jeune génération, la génération Z, c’est la « génération tik-tok » (un social media platform, pour partager les vidéos) ; ils sont au lycée maintenant. Pensez à eux dans dix ans. Ils occuperont un poste de direction dans l’église. Pensez-vous qu’ils vont avoir une conversation sur les mérites des médias sociaux/le numérique et se demander s’ils doivent les utiliser ? Les médias sociaux feront tellement partie intégrante de la culture à ce moment-là qu’il n’y aura pas de discussions à ce sujet. La pandémie a servi d’accélérateur et cela nous fait avancer plus vite vers ce but, mais c’est la trajectoire que nous avons suivie depuis le début. L’ignorer, c’est ignorer une énorme opportunité de se connecter aux gens et de changer leur vie.

Comme nous utilisons une voiture pour notre ministère parce qu’elle est utile, nous utilisons les médias sociaux, parce qu’ils sont utiles. Nous pouvons les utiliser de manière négative, parce que des êtres humains sont impliqués. Il s’agit simplement d’utiliser des outils, qui sont disponibles pour changer la vie. Ce sont des plates-formes naturelles et nous, les Chrétiens, avons la possibilité d’être cette lumière qui brille, qui se pose sur la colline. Les Bonnes Nouvelles doivent être prêchées et entendues dans des endroits où on ne les entend pas très souvent. Le paysage que nous avons devant nous aujourd’hui, c’est celui des médias sociaux.

www.prochurchtools.com

YouTube: Brady Shearer

Cet article fait partie du numéro 66 de la revue FOI

Carlo Acutis

septembre-octobre-novembre 2020

Oecuménisme  

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