Ludmilla Mampouya

mariée, ccn, de confession orthodoxe, Chambéry

6 juin 2024

Tradition orthodoxe

Ramener l’esprit vers Dieu

Il n’est pas facile pour les fidèles orthodoxes de décrire ce qui dans notre tradition nous aide à entrer dans la dimension du Royaume, dans ce face-à-face avec le Seigneur. Toutefois, je vous partage ici ce qui m’aide et me touche personnellement : l’expérience de la lumière à travers la Liturgie, la prière et les icônes, ainsi que quelques traits du « caractère » de l’Eglise orthodoxe.

Expérience de la lumière 

L’expérience de la lumière vécue pendant la Liturgie orthodoxe, nous introduit dans la lumière du Ressuscité. Elle envahit nos cœurs de joie et toute notre vie en est illuminée. Cette expérience transparait de façon éclatante dans la nuit de Pâque, quand nous entendons les paroles du Prologue de l’Évangile de Saint Jean :  » Le Verbe était la lumière véritable, qui éclaire tout homme, venant dans le monde (Jn 1, 9) … Tous nous avons eu part à sa plénitude, nous avons reçu grâce après grâce (Jn 1,17) « .
L’expérience mystique fait partie de la théologie orthodoxe, car dans l’orthodoxie il n’y a pas de séparation entre la théologie et la mystique, entre la connaissance et la pratique qui est vécue dans la prière et la Liturgie.

La Liturgie.

La Liturgie commence par la doxologie solennelle :  » Béni soit le Royaume du Père, du Fils et de l’Esprit Saint, maintenant et à jamais, dans les siècles des siècles.  » Et si nous vivons la Liturgie non pas seulement comme un souvenir mais une réalité, elle nous conduit vers la lumière du Ressuscité et petit à petit nous place dans sa Présence, nous fait devenir perméable à la grâce. La prière liturgique est répétitive et pleine de pénitence, pareille à des vagues tranquilles d’un fleuve qui se succèdent et qui nous façonnent, nous lavent pour préparer et habiller notre cœur à la rencontre. La joie dans la Liturgie est exprimée dans la sobriété et la splendeur. Quand la prière devient chant et ce chant unit les coeurs de tous les fidèles, c’est la joie de l’attente qui s’exprime dans les chants et le rituel, les ornements et l’encensement, dans la splendeur et la beauté de la Liturgie.

La Liturgie orthodoxe, par la beauté, ramène l’esprit vers Dieu. Pour la théologie orthodoxe, la beauté est une personne, le Christ. La beauté est donc un nom divin, Jésus. 

La Liturgie orthodoxe, par la beauté, ramène l’esprit vers Dieu. Pour la théologie orthodoxe, la beauté est une personne, le Christ.

Expérience de la prière (prière du cœur)

 « Quand tu pries, entre dans ta chambre, ferme ta porte, et prie ton Père qui est présent dans le secret. » (Mt 6,6) « Si tu oublies toutes les prières, souviens- toi de celle-ci qui est la prière par excellence, disait ma grand-mère russe : « Seigneur Jésus Christ, Fils de Dieu, aie pitié de moi, pécheur » ». Nous avons entendu parler de cette prière par le « Récit du pèlerin Russe », histoire d’un homme qui a voulu comprendre cette parole dans 1 Th 5, 17 « Priez sans cesse ». Cette prière est un trésor de la tradition de l’Église d’Orient, dite par les moines du désert qui ont prié avec leur cœur. On retrouve sa trace chez les Pères du désert à partir du 4e siècle. Selon le témoignage des ascètes, cette prière dirige l’intelligence vers Dieu, elle conduit au but essentiel que vise la vie chrétienne : l’acquisition de l’Esprit Saint. Le but est celui de l’union avec le Christ, devenir ce « Temple de l’Esprit Saint » dont parle l’apôtre Paul. Dans la Bible, le nom représente une réalité. Par lui, Dieu n’est pas seulement invoqué, il est présent. Dire la prière de Jésus n’a de sens que pour quelqu’un qui s’en remet réellement au Christ. La formule de prière n’est pas une formule magique, qui aurait un pouvoir en lui-même, indépendamment de la foi de celui qui la dit. La prière suppose donc qu’on le connaisse, qu’on sache qui Il est, ce qu’Il a promis et ce qu’Il a déjà accompli. 

Icônes

 Père Zénon, moine orthodoxe Russe, iconographe, nous partage dans un entretien que « l’icône est une prière, elle est faite pour la prière, pour la Liturgie. Elle n’est pas un élément extérieur, décoratif. Elle est écrite pour l’Église, dans l’obéissance à l’Église » (…) « Elle n’est pas une œuvre d’art que l’on admire, mais une œuvre d’Église qui nous prédispose à la communion » [1]1.
Une fois, j’ai entendu une remarque que les visages des saints orthodoxes sur les icônes et les fresques manquent de sourire ! Or il ne s’agit pas de représenter des sentiments humains qui peuvent accentuer une tristesse ou une joie chez le priant… mais plutôt traduire l’humilité et la grandeur d’une vie cachée en Dieu. L’icône de La Mère de Dieu de Vladimir Parmi les icônes de la Vierge Marie, cette icône est bien connue en Orient et en Occident. Elle est exposée dans la galerie Tretiakov de Moscou (église Saint-Nicolas de Tolmatchi annexe au musée). Elle est la plus belle expression de « théologie en couleur ». Cette image n’est pas un portrait de la Mère de Dieu, ni une simple expression de l’amour d’une mère vers son enfant. Elle nous conduit dans la réalité de l’Incarnation et exprime la vérité de la maternité de la Vierge.

 Ici, la Mère de Dieu qui tient l’Enfant ne regarde pas celui-ci (comme d’ailleurs sur toutes les icônes orthodoxes de la Vierge à l’Enfant). Ses yeux ouverts contemplent le mystère, elle « garde toutes ces choses, les méditant en son coeur » (Lc 2, 19). Sa tendresse est exprimée par ses mains en offrande, la manière avec laquelle elle tient Jésus : sans serrer « son petit », mais avec timidité d’un si précieux trésor, confié par elle et donné à toute l’humanité. La Mère de Dieu nous renvoie vers l’essentiel : son Fils qu’elle tend dans ses mains ouvertes. Le geste de tendresse et d’amour est perçu par l’Enfant- Dieu qui nous ouvre au bouleversant amour fou de Dieu pour l’homme.

La Mère de Dieu nous renvoie vers l’essentiel : son Fils qu’elle tend dans ses mains ouvertes.

 Suite du Christ . doux et humble .

 La figure du Christ qui a subjugué, pénétré l’âme du peuple orthodoxe russe est celle du Christ « doux et humble », de l’Agneau de Dieu, qui prend sur lui les péchés du monde et qui dans l’humilité prend la condition humaine, vient dans le monde pour sauver et servir les hommes. Les Béatitudes qui sont chantées à chaque Liturgie orthodoxe représentent la sainteté recherchée par l’âme orthodoxe. La voie de la pauvreté spirituelle, si caractéristique de l’Orthodoxie, surtout russe est reflétée par ceux qu’on appelle les « gents de Dieu », où les « fols en Christ », ceux qui ne sont pas de ce monde et qui portent le sceau de l’au-delà. Homme-parabole, humble et audacieux en même temps il vie entre les Béatitudes dont la première est « Bienheureux les pauvres en esprit », et la dernière « Bienheureux les persécutés pour la justice ».

 Les prophètes du Premier Testament qui ont été envoyés par Dieu pour attirer l’attention d’un peuple au « cou raide » sont les précurseurs des « fols en Christ » Ce type de sainteté est, par exemple, décrit dans la figure du Prince Mychkine dans le roman de Dostoïevski « l’Idiot », ainsi que dans le film « L’île » où un moine perturbe la vie de sa communauté par son comportement étrange.

 Le plus connu des Saints Fous qui fleurirent en Russie est Basile le Bienheureux, Il fut canonisé vers 1580 et la splendide cathédrale sur la Place Rouge à Moscou porte depuis son nom.

 La mission de l’orthodoxie

 Un des nombreux aspects de sa mission : montrer que la lumière du Ressuscité éclaire le chemin et donne sens à tout notre pèlerinage sur terre. L’Orthodoxie est une école de contemplation qui montre la voie d’union de l’homme avec Dieu par « l’acquisition du Saint Esprit ». Le christianisme oriental a d’avantage un aspect plus contemplatif, « …il tient pour son chef des apôtres le disciple bien-aimé du Christ, qui du haut de la Croix a été fait fils adoptif de la Mère de Dieu »[2]2.

  1. http://www.histoire-russie.fr/icone/zenon.html Entretien réalisé à Pskov par le père Gérasime en janvier 2003 pour la revue « Art sacré », No 15, 2003.
    Article paru dans le bulletin n°32-septembre 2007 – Lumière du Thabor. ↩︎
  2. S. Boulgakov, l’Orthodoxie, L’Age de d’Homme, 1980, p.168 ↩︎

Cet article fait partie du numéro 81 de la revue FOI

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