François Euvé

sj, théologien et écrivain français, scientifique de formation, professeur de théologie fondamentale et dogmatique au Centre Sèvres à Paris.

12 janvier 2022

Théologie de l'écologie

Redéfinir la relation entre Dieu, l’homme et la nature

La sensibilité écologique nous oblige à redéfinir les relations entre l’humanité et les autres entités qui composent notre « maison commune ». Elle nous fait percevoir que, comme ces entités, en particulier animales et végétales, nous sommes des êtres de relation. Si nous bénéficions d’une plus grande autonomie d’action, ce qui nous a permis de conquérir la terre, nous restons des êtres en dépendance d’autres pour accomplir notre existence. C’est vrai à l’égard des autres humains (ce qui définit la fraternité universelle) et, par extension, aussi à l’égard des autres êtres. Ceux-ci n’existent pas seulement pour nous. Ils ont, comme l’écrit le pape François dans Laudato si’, une « valeur propre ».

L’écologie est originellement la science des relations. Elle résulte de la prise de conscience du fait que l’on ne peut comprendre un organisme si on l’isole de son environnement, c’est-à-dire des autres êtres avec lesquels il est en relation d’interdépendance. Cela se combine avec la vision évolutive du vivant qui montre la parenté entre tous les organismes, y compris les personnes humaines, qui composent la biosphère. Nous sommes des êtres particuliers, mais pas entièrement étrangers à l’ordre naturel.

Cette manière de voir les choses contraste avec celle qui s’est instaurée au début des temps modernes. La philosophie de Descartes, par exemple, distingue nettement l’ordre humain, qualifié par la liberté de l’esprit, de l’ordre naturel, les corps physiques qui obéissent à des lois nécessaires. Positivement, cela conduit à une valorisation de la personne humaine, qui ne peut jamais être considérée comme un moyen pour d’autres (cf. l’esclavage), mais toujours comme une fin. Mais négativement, cela peut conduire aussi à une dévalorisation des autres créatures qui, elles, peuvent être prises comme moyen au profit exclusif de l’humanité.

L’écologie nous impose de porter un autre regard sur les êtres du monde. Nous découvrons, parfois avec étonnement, que leur comportement n’est pas seulement « instinctif » ou mécanique. Même le monde végétal, les arbres en particulier, est beaucoup plus riche qu’on ne le soupçonnait.

Même le monde végétal, les arbres en particulier, est beaucoup plus riche qu’on ne le soupçonnait.

En quoi cela concerne le christianisme ?

Entre l’écologie et le christianisme les relations ne sont pas simples. Un article a fait date, celui de l’historien américain Lynn White, « Les racines chrétiennes de notre crise écologique », publié en 1967, c’est-à-dire au moment où l’on commençait à percevoir l’ampleur potentielle de cette crise. Pour l’auteur, c’est la conception chrétienne de l’homme qui se trouve à l’arrière-plan de l’émergence de la vision moderne du monde. Etant à ses yeux « la religion la plus anthropocentrique qui soit », le christianisme place l’homme en surplomb à l’égard de la nature. On évoquera en effet le mandat divin de « soumettre et dominer » la terre, qui termine le récit de la création du monde dans la Genèse.

La thèse de White est trop schématique, comme l’auteur l’a lui-même reconnu. Elle a été souvent critiquée, en particulier dans sa lecture trop partielle de la Bible. Mais son succès tient à ce qu’il souligne à juste titre la place que le christianisme donne à la personne humaine. Les penseurs qui sont à l’origine de la vision moderne se réclament eux-mêmes du christianisme, ou du moins d’une certaine interprétation de celui-ci. Il faut constater que, si les chrétiens ont souvent été critiques de la modernité, ce n’est pas tant sous cet aspect. À quelques exceptions près, ils ont plutôt soutenu le progrès technique. La réflexion théologique s’est surtout portée sur la personne humaine, sans trop s’intéresser aux autres créatures. Lynn White présente saint François d’Assise comme une exception. Il faut reconnaître que son attitude à l’endroit des animaux n’a pas vraiment été reprise par les théologiens ultérieurs.

La théologie est donc amenée à entreprendre sa « conversion » écologique. Si rares ont été les chrétiens parmi les pionniers du mouvement écologique, une prise de conscience s’est opérée assez tôt. La provocation de Lynn White a été relevée. Parmi les théologiens connus, on peut retenir les noms de Jürgen Moltmann du côté protestant et de Leonardo Boff, du côté catholique. L’entreprise théologique consiste à relire l’Écriture et la tradition théologique avec un regard renouvelé par les connaissances actuelles. La Bible n’est pas sans ressource pour nous aider à faire face à la crise actuelle1.

L’entreprise théologique consiste à relire l’Écriture et la tradition théologique avec un regard renouvelé par les connaissances actuelles.

Parmi différents sujets qui méritent d’être mis en valeur, je soulignerais l’importance de revenir à une théologie trinitaire de la création2. L’œuvre créatrice tend souvent à être attribuée à une instance unique, Dieu, en oubliant que, selon le Symbole de foi, les trois Personnes y participent. Si l’origine est unique, le Père, l’œuvre créatrice se déploie par le Fils et s’accomplit dans l’Esprit. À travers cela, c’est une manière de mettre en valeur la contribution des créatures dans une œuvre globale. On parle volontiers de création « continuée », pour dire que, dans son action créatrice, Dieu se communique Lui-même à ses créatures, qui deviennent à leur tour « co-créatrices ». Le théologien Adolphe Gesché n’hésite pas à présenter l’homme comme « créé créateur ». La condition de créature met en dépendance à l’égard du Créateur, mais cette dépendance est essentiellement communication d’être.

C’est dans cette perspective que nous devons repenser les relations entre Dieu, la créature humaine et les autres créatures. Nous sommes invités à les voir comme des entités actives qui participent à leur façon à l’œuvre créatrice. Cela passe par une meilleure connaissance de ces créatures qui peut susciter notre contemplation admirative à leur égard. On pourrait craindre une forme de naturalisme : la contemplation de la « terre » nous détournerait-elle du « ciel » ? Ce serait oublier que le christianisme est la religion de l’incarnation de Dieu, un mot qu’il faut prendre au sérieux. L’atteinte du ciel ne peut pas se faire sans la médiation de la terre.

La condition de créature met en dépendance à l’égard du Créateur, mais cette dépendance est essentiellement communication d’être.

Cela ne conduit pas nécessairement à rabaisser l’humain. L’encyclique « Laudato si’ » souligne la « dignité » de la personne humaine. Mais cette dignité éminente ne conduit pas à adopter une position de surplomb. Là encore la théologie trinitaire est d’un grand secours. Si l’on considère que l’action du Christ accomplit l’œuvre créatrice, on peut évoquer son action « réparatrice », dont la puissance est exemplifiée dans les guérisons (la maladie n’est pas une fatalité) et dans l’apaisement d’une tempête (la mer lui « obéit »). Mais aussi il faut mettre au centre la Passion et la Résurrection. Saint Paul décrit l’œuvre pascale comme un passage kénotique où Jésus « se vide » de lui-même au profit de ses frères. S’il règne au-dessus des puissances célestes, c’est parce qu’il s’est fait le serviteur de tous.

L’humain a donc une responsabilité propre au sein du monde créé. Il ne peut s’agir de contempler simplement la nature dans son état présent. Le spectacle de la nature dévoile aussi une face sombre, la présence de la violence. Ce sont là des questions difficiles : la prédation au sein du monde animal, le parasitisme peuvent-ils relever d’un jugement moral ? Les questions sont encore nombreuses …

F. Euvé, Théologie de l’écologie, Une création à partager, Salvator, 2021

Extrait

« La catastrophe met en cause l’imaginaire de puissance en faisant revenir ce qui semble une « fatalité ». Elle pourrait nous conduire
à douter des capacités de la raison humaine à maîtriser son destin. Serait-il préférable de vivre au jour le jour sans penser au lendemain ? Ce serait passer d’un extrême à l’autre : après
avoir prétendu tout maîtriser, renoncer à toute action possible. En revanche, être capable de faire face à la catastrophe possible peut nous faire grandir en humanité. S’en remettre à la seule technique n’a pas contribué à nous libérer, bien au contraire. Mais l’occasion nous est donnée de retrouver une autre signification de la liberté, moins individuelle et moins anthropocentrée » (p. 182).

[1] On peut mentionner ce que l’on appelle l’exégèse « terrienne », un courant assez vivant dans le monde anglo-saxon (cf. Erwan Chauty, Études, novembre 2022).
[2] Je développe ce point dans mon ouvrage, Théologie de l’écologie. Une création à partager, Salvator, 2021.

Cet article fait partie du numéro 75 de la revue FOI

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